Lettre de Thrasybule à Leucippe
[N. Fréret]
Critical edition by Sergio Landucci
[Texte taken from the 1986 edition, Firenze, L.S. Olschki]
S. Landucci © 1986-1997
Lettre de Thrasybule à Leucippe
<I>
La dévotion est sans doute, ma chère Leucippe, la plus
douce et la plus désirable de toutes les passions, lorsqu'elle est
sincère et continue. Il est même inutile qu'elle soit éclairée
et raisonnable, pour nous rendre heureux: la superstition, qui ne nous propose
que des choses absurdes pour objet de notre respect et de notre amour, peut
fournir des plaisirs aussi grands que la piété fondée
sur les idées les plus nobles et les plus sublimes de cette philosophie
qui prétend nous découvrir la nature du souverain Être.
Ce n'est pas la qualité des objets en eux-mêmes qui en fait
le prix; c'est l'idée ou l'opinion que nous en avons, et la vivacité
des sentimens qu'ils nous inspirent. Un pâtre, fortement touché
pour une maussade paysanne de son hameau, goûtera entre ses bras un
plaisir aussi vif, sera aussi parfaitement heureux, que l'étoit Adonis
comblé des faveurs de la plus belle des déesses.
La mesure de notre amour fait la mesure de nos plaisirs et de notre
bonheur. Aussi je me garderai toujours avec soin de combattre l'opinion
d'un homme touché d'une dévotion affectueuse, sincère
et continue: affoiblir sa persuasion, ce seroit détruire sa félicité.
Mais celui qui n'a que des accès passagers d'une dévotion
intermittente, celui pour lequel la dévotion est une passion triste,
qui lui fait envisager la divinité comme un Être toujours irrité
contre les hommes! Attaquer sa persuasion, c'est entreprendre de le guérir
d'un mal qui empoisonne tous ses plaisirs, qui aigrit toutes ses peines
et qui change sa vie en un supplice continuel. Ne vous y trompez pas, ma
chère Leucippe; il n'y a point au monde de gens plus malheureux que
les dévots de cette dernière espèce: semblables à
des amans haïs et méprisés, ils n'envisagent la divinité
comme le seul objet qui peut faire leur bonheur que pour désespérer
d'en obtenir jamais la possession.
Les dévots dont j'ai parlé d'abord sont dans une situation
toute opposée: ce sont des amans tendres, respectueux, passionnés,
qui n'ont d'autre inquiétude que celle de ne pas répondre
assez parfaitement à la tendresse que sent pour eux l'objet de leur
amour; la divinité est pour eux une maîtresse tendrement chérie,
qui joint, à cet empire doux et puissant que l'amour exerce sur nos
coeurs, toute l'autorité que s'acquièrent sur notre esprit
l'admiration, l'estime et l'amitié; leur amour est exempt des craintes
et des tourmens cruels de la jalousie; tous les instans de leur vie sont
des instans de jouissance, et d'une jouissance dont rien n'affoiblit ni
ne partage le sentiment. Les dévots de cette espèce ajoutent
une ferme croyance à tout ce qu'on leur annonce de la part du souverain
Être; ils obéissent avec transport à ses moindres ordres;
ils goûtent la joie la plus pure et la plus voluptueuse dans les sacrifices
qu'ils lui font de leurs passions, de leurs désirs, de leurs opinions,
de leur raison même. Plus la victime qu'ils immolent leur étoit
chère, plus leur satisfaction est parfaite, parce qu'ils ne voyent
dans ces sacrifices que les droits qu'ils acquièrent par eux sur
l'objet de leur amour.
Cette peinture de la dévotion continue est, je l'avoue, bien
tentante; et, si je croyois, ma chère Leucippe, que vous puissiez
jamais parvenir à cet heureux état, je serois le premier à
vous presser d'entrer dans un sentier qui ne produit que des fleurs sous
les pas de ceux qui y sont entraînés par une persuasion vive,
sincère et continue. Mais il faut y être entraîné:
le sentiment de la dévotion est une véritable passion, et,
vous me l'avez dit vous-même, on n'est point maître de se donner
des sentimens et des passions. Notre âme ne peut se procurer cette
espèce de mouvement qui les forme; il ne peut être excité
en elle que par les impressions qui lui viennent du dehors, et à
cet égard elle n'a d'autre force que celle de sentir ce qui se passe
en elle-même lorsque l'impression qu'elle a reçue commence
à se développer.
Je sçai que, dans la situation où vous vous trouvez, la
dévotion vous seroit d'un avantage infini, pour charmer les ennuis
inséparables de votre solitude. Mais c'est une passion qui ne vient
pas toujours nous saisir, lorsque nous l'appellons. N'ayez recours qu'à
vous-même et à votre complaisance naturelle, pour adoucir les
rigueurs de votre esclavage. Vous êtes née douce, vous sçavez
vous prêter de bonne grâce à la contrainte à laquelle
vous n'êtes pas en état de résister, et la nature vous
a faite telle qu'il faut être pour obtenir plus facilement qu'un autre
la paix et le repos, de ceux auxquels le sort vous a assujettie.
Croyez-moi, cette disposition est la plus heureuse de toutes celles
que l'on peut apporter en entrant dans le monde que nous habitons. Car ce
monde n'est autre chose que l'assemblage d'un nombre infini d'êtres,
qui agissent et réagissent sans cesse les uns sur les autres par
des désirs et des forces différentes; cet univers n'auroit
pu être tel qu'il est, si ces désirs n'avoient été
opposés les uns aux autres; et, comme ces désirs se combattent
mutuellement, ils ne peuvent être satisfaits tous en même tems:
les uns forment des obstacles aux autres, et la victoire est toujours du
côté où se trouve le plus grand degré de force.
Le plaisir est attaché à la satisfaction de ces désirs,
et la douleur à la rencontre des obstacles; et cette douleur est
d'autant plus vive que l'ardeur et la vivacité de ces désirs
étoient plus grandes. Heureux ceux qui, par la disposition naturelle
de leur tempérament, désirent la paix et la tranquillité
avec plus d'ardeur que tout le reste! Il ne leur en coûte qu'un peu
de complaisance, pour l'obtenir de ceux au milieu desquels ils vivent. Peut-être
la souveraine bonté et sagesse de ce premier Être, sur la nature
duquel nos philosophes sont si peu d'accord entre eux, exigeoient-elles
de lui que le plaisir résultat de toutes les combinaisons que produisent
la variété et l'opposition de ces désirs. Mais qui
nous a dit qu'il y eut une telle souveraine bonté et sagesse qui
existât quelque part hors de cet univers et séparément
des êtres particuliers dont il est l'assemblage? Qui nous a dit, pour
parler plus nettement, qu'il y eut hors de nous une divinité telle
que nos poètes nous dépeignent le Destin, ce souverain des
dieux et des hommes, douée d'intelligence et de volonté et
possédant souverainement la bonté, la justice, la prudence
et toutes les autres qualités qui sont des perfections dans les êtres
semblables à nous?
Prenons garde que l'idée que nous nous en sommes faite n'ait
pas plus de réalité que celle que les ancêtres des Romains,
sous l'empire desquels nous vivons maintenant, avoient de leur république.
Ils la concevoient comme je ne sçai quel être distingué
de tous les citoyens particuliers qui la composoient; c'est ainsi qu'ils
en parloient tous, et c'est en conséquence de cette idée qu'ils
exigeoient que chaque citoyen lui sacrifiât ses intérêts,
son bonheur et sa vie, quoique le repos et la félicité de
cette république ne fussent autre chose que le repos et la félicité
des citoyens particuliers. Il n'y a que trop souvent, dans le langage ordinaire
des hommes, de semblables termes, qui n'excitent, dans l'esprit de ceux
qui les profèrent, qu'une espèce de phantôme, auquel
ils attribuent une réalité que n'a jamais eue l'image confuse
qui les accompagne.
Les mots de divinité, de destinée, de providence,
etc., sont de ce nombre; et de là vient que ceux qui parlent
de ces choses ne sont d'accord ni entre eux ni avec eux-mêmes. Ils
varient sans cesse, ne conviennent de rien, s'accusent mutuellement d'erreur,
et ne font qu'entasser absurdités sur absurdités, lorsqu'ils
entreprennent d'éclaircir, ou seulement de développer, les
idées qu'ils prétendent avoir. Si nous n'étions accoutumés
dès l'enfance à trembler au seul nom du phantôme de
la divinité, nous ne pourrions nous empêcher de les regarder
comme des hommes livrés à un véritable délire;
car c'est un délire, de prendre ses propres visions pour des choses
réelles et existantes hors de nous-mêmes.
Les hommes attaqués de cette espèce de délire vont
plus loin: non seulement ils règlent toute leur conduite sur ces
apparences chimériques, mais encore ils veulent forcer les autres
hommes à voir ces objets qui n'existent point, et ils les contraignent
de se conformer à leur conduite et de suivre les exemples qu'ils
leur donnent. Comme leur délire est contagieux, le nombre des fanatiques
est devenu si considérable que les gens sages, sentant l'impossibilité
de résister à cette multitude de furieux, ont pris le parti
de respecter leur folie et de feindre souvent d'être attaqués
du même mal, lorsqu'ils n'avoient que cette voye d'assurer leur tranquillité.
Le fanatisme dont je vous parle devient encore plus dangereux lorsqu'il
saisit ces hommes durs, hautains, impérieux, insociables, qui, ne
regardant qu'eux-mêmes et leur propre satisfaction, n'ont jamais goûté
le sentiment voluptueux que les âmes bien nées éprouvent
en faisant le bonheur de la société dans laquelle elles se
trouvent. Ce fanatisme éteint toutes les passions douces et naturelles,
il fortifie toutes celles qui sont contraires à la nature et à
l'humanité; et l'on peut dire et assurer qu'il est la source la plus
abondante des maux qui affligent l'espèce humaine. Malheur à
ceux qui se trouvent liés avec de tels hommes! Lorsque la fuite leur
est interdite, il n'y a qu'un seul parti à prendre; c'est celui de
la complaisance, et heureusement elle vous coûte moins qu'à
un autre.
Cette complaisance ne doit pourtant pas aller, ma chère Leucippe,
jusqu'à vous laisser empoisonner par la contagion de ce mal. Dissimulez,
renfermez vos sentimens au dedans de vous, feignez même, s'il le faut
pour obtenir la paix; mais craignez de vous laisser entamer sur le chapitre
du phantôme. Il n'y va pas moins que du repos et du bonheur de toute
votre vie; la moindre foiblesse vous réduiroit dans le plus déplorable
de tous les états.
Croyez-moi, vous êtes née d'un caractère d'esprit
trop juste, trop pénétrant et trop étendu, pour que
vous puissiez vous livrer sans retour au délire de la dévotion.
Vous ne serez jamais persuadée par une pleine et entière conviction
d'esprit; les absurdités dont fourmille tout système religieux,
quel qu'il soit, révolteront toujours votre raison, malgré
tous les efforts que vous pourrez faire pour la soumettre. Vous n'aurez
pas plutôt donné entrée dans votre esprit à ces
phantômes religieux, que la mélancolie de votre tempérament,
jointe à la délicatesse et à l'inquiétude naturelle
de votre coeur, ennemi de son propre repos, vous fourniront sans cesse mille
nouveaux sujets de terreur; mille scrupules de toute espèce s'empareront
de votre âme; vous en serez perpétuellement déchirée,
et je craindrois que votre corps, sur lequel la situation de votre âme
a tant d'empire, n'y succombât à la fin.
De quelque succès que fussent suivis tous les efforts que vous
pourriez faire pour exciter en vous cet heureux délire dont j'ai
fait plus haut la peinture, vous ne parviendrez jamais qu'à une dévotion
foible et intermittente; vous n'aurez jamais que de légers et courts
accès, interrompus par des intervalles de raison, ce qui est peut-être
la plus douloureuse situation où puisse jamais se trouver l'esprit
humain.
Le passage continuel d'un de ces états à l'autre formera
un tissu de sentimens douloureux, que je ne puis comparer qu'à l'état
d'un amant trahi et méprisé, qui, dans les instans de sa fureur,
rougit de l'amour qu'il a senti pour une maîtresse indigne, qu'il
pense n'aimer plus parce qu'il croit devoir la haïr, et qui, dans l'instant
suivant, détestant ses premiers sentimens, voudroit en effacer le
souvenir avec des flots de son sang, et se sent dévorer par une passion
qui ne peut être ni détruite ni satisfaite. Cet état,
le plus cruel et le plus amer de tous ceux que l'on peut imaginer, n'est
cependant encore qu'un léger crayon de celui auquel se trouve un
tempérament mélancolique livré à la dévotion
intermittente.
La persuasion d'un tel homme n'est jamais assez vive pour qu'il ne soit
point frappé de l'absurdité de ce qu'il croit. Si son amour
est foible; et, pour peu qu'il soit remué par des passions opposées
aux loix qu'il regarde comme émanées du souverain Être,
s'il tente de les combattre sa résistance est accompagnée
d'un sentiment très douloureux, parce qu'il n'est que foiblement
affecté de la bonté et de la réalité de l'objet
auquel il sacrifie ses passions; c'est un esclave qui obéit par la
crainte de déplaire à un tyran capricieux, qu'il ne peut aimer
et qu'il n'ose haïr. S'il cède aux passions qui l'entraînent,
alors sa persuasion, qui étoit trop foible pour le retenir, devient
assez forte pour le tourmenter: son coeur est sans cesse bourrelé
et déchiré par le repentir et par les remords de la foiblesse
à laquelle il a succombé. S'il est d'un caractère d'esprit
délicat, attentif, timide, les manquemens les plus légers
lui paroîtront des crimes énormes, et il sera perpétuellement
dans les transes mortelles d'un coupable qui va paroître devant le
plus redoutable de tous les juges.
Si nous considérons l'état d'un tel homme lorsque, son
délire l'abandonnant, il fait quelques pas pour retourner au bon
sens et à la raison, il ne fait presque jamais ce pas que par le
secours de quelque passion violente qui l'agite et lui prête une force
étrangère; et, comme cette force lui vient par une espèce
de fièvre de l'âme, elle l'abandonne bientôt, pour le
laisser retomber dans un état de désespoir et de regret tel
que celui que nous avons décrit. Dans l'instant même qu'il
est libre du délire de la dévotion, il n'ose jetter les yeux
sur sa conduite passée; il la regarde comme une extravagance et comme
une folie, il regrette les sacrifices qu'elle lui a fait faire au chimérique
objet de sa dévotion; et le meilleur parti qu'il puisse prendre alors,
c'est de se regarder comme un être digne de mépris et de moquerie.
Mais il n'est pas assez heureux pour demeurer dans cet état; il retombe
bientôt dans son premier délire, et sa vie entière n'est
qu'un ; passage continuel de la honte au repentir et du repentir à
la honte.
Partagé sans cesse entre deux sentimens opposés et douloureux
qui l'agitent tour à tour, tantôt il voudroit éteindre
une persuasion qui le gêne, tantôt il voudroit, en l'augmentant,
étouffer en lui les mouvemens et les désirs qui y sont opposés.
Mais tous ses efforts sont vains: jamais sa persuasion n'est assez forte
pour qu'il puisse avec plaisir agir en conséquence, et jamais elle
n'est assez affoiblie ni assez parfaitement détruite pour pouvoir
se livrer sans remords aux désirs qu'elle condamne. Ainsi se passe
sa vie entière, dans les combats les plus douloureux; il en sort
sans en avoir joui, souvent avant le terme ordinaire, par l'impression qu'ont
faite sur ses organes les combats qui les ont détruits, et presque
toujours l'esprit troublé et déchiré par les terreurs
que lui inspire l'incertitude du sort qui lui est préparé.
Voilà l'état auquel vous réduiroit la dévotion,
ma chère Leucippe, si jamais vous aviez le malheur d'en être
atteinte. Je vous connois mieux que vous ne pensez, j'ai étudié
votre tempérament; et je vous tromperois si je vous parlois autrement.
Lorsqu'une personne de votre caractère a commencé une fois
à secouer le joug des opinions reçues dans l'enfance, elle
doit aller en avant, s'en délivrer tout à fait, et regarder
toute religion comme une opinion tyrannique inventée pour dominer
les esprits, et à laquelle il faut que les sages se conforment à
l'extérieur pour le bien de la paix, lors surtout qu'ils se trouvent
liés avec quelqu'un de ces hommes dont on devient l'ennemi quand
on refuse d'être leur esclave. Mais, pour ce qui est du coeur et de
l'esprit, le même sage doit les conserver libres et indépendans
de toute opinion à laquelle la pure raison ou la loi victorieuse
du plaisir ne nous force point de nous soumettre.
Si vous étiez dans une autre situation que celle où vous
vous trouvez maintenant, ma chère Leucippe, je me contenterois de
ces réflexions générales, et de celles qu'elles vous
donneront occasion de faire; mais votre intérêt m'est trop
cher pour ne pas tacher de vous fournir un préservatif contre les
atteintes d'un mal dont je crains la contagion pour vous. L'esprit humain
est naturellement superstitieux; et cette disposition prend encore de nouvelles
forces lorsque, comme vous, on est exposé à l'ennui et à
la tristesse d'une solitude désagréable. Élevée
au milieu de Rome, vous vous trouvez reléguée à l'extrémité
de l'Empire, dans un lieu où vous n'avez aucun des amusemens ni des
sociétés que vous fournissoit cette capitale du monde; et,
pour comble de disgrâce, tout ce qui vous approche contribue encore
à augmenter votre ennui. Comme cette situation vous rend susceptible
de la contagion, il faut attaquer le mal dans les formes.
Ainsi, je vais commencer par chercher quelles sont les sources de la
superstition et ce que sont en général les religions. Je vous
exposerai quels sont les différens systèmes entre lesquels
les hommes se sont partagés à ce sujet, et les motifs de crédibilité
sur lesquels ils sont appuyés. Après quoi, j'examinerai quelles
sont nos connoissances, comment nous distinguons celles qui sont vraies
et certaines d'avec les autres, qui sont ou fausses ou non prouvées;
et enfin ce que les connoissances certaines nous apprennent sur la nature
de Dieu et de notre âme et sur la religion en général.
<II>
Les vues et les notions de notre esprit sont bornées dans des
limites infiniment étroites; et il apporte en naissant une curiosité,
une passion de sçavoir, que rien ne peut satisfaire. On ne se lasse
jamais de voir de nouveaux objets; et la vie entière se passe à
chercher les moyens de remplir le vuide et l'inquiétude que laissent
en nous les connoissances les plus étendues, dès que nous
les avons acquises. Nous ne pouvons connoître aucune chose parfaitement,
pas même notre propre substance; et cependant nous voulons rendre
raison de tout. L'aveu de notre impuissance eût été
trop douloureux pour notre orgueil; pour l'éviter, nous avons pris
le parti de nous payer de raisonnemens vagues et de suppositions obscures
et chimériques.
Par exemple, lorsqu'il s'est agi de rendre raison de l'arrangement et
de la conduite de l'univers, on a imaginé des dieux, c'est-à-dire
des êtres intelligens et très puissans, placés au-dessus
de nous, auxquels on a attribué tous les effets dont la cause étoit
inconnue. Bientôt après, on les a regardés comme les
auteurs de tous les biens et de tous les maux qui nous arrivent. L'habitude
de recevoir ces opinions comme vraies et la commodité que l'on y
trouvoit pour satisfaire à la fois la paresse et la curiosité
de notre esprit, les a fait regarder comme démontrées, malgré
les absurdités dont elles fourmillent; et cette persuasion est devenue
si vive, chez quelques nations, que les raisonnemens les plus sensés
et les persécutions les plus violentes n'ont pu leur ôter la
croyance qu'elles donnent à des fables extravagantes. Les Egyptiens
croyent encore aujourd'hui que le corps d'un animal, qu'un fruit, qu'une
plante, souvent destinés par la nature pour servir d'alimens aux
hommes, se changent dans la substance même de la divinité,
dont ils prétendent cependant avoir des idées plus hautes
et plus sublimes que le reste des nations.
L'opinion de l'existence et du pouvoir souverain de ces dieux étant
une fois établie, le désir si naturel aux hommes de se rendre
heureux, c'est-à-dire de jouir des biens et des plaisirs et d'éviter
les maux et la douleur, dont on avoit fait ces dieux dispensateurs, les
a portés à chercher les moyens de se rendre ces dieux favorables.
On s'en est fait une idée pareille à celle de ce que nous
connoissons de plus puissant parmi les hommes, on les a regardés
comme nos rois et nos souverains; et on les a traités sur ce pied-là.
On a commencé à leur témoigner sa soumission par des
saluts, des adorations et des protestations d'attachement; on leur a fait
des promesses et des voeux, pour les engager à nous faire du bien;
on leur a fait des présens, car les sacrifices de toute espèce
qu'on leur offre ne sont autre chose; on a essayé de les gagner par
des louanges et des flatteries; on a cru que l'attention à leur rendre
ces devoirs étoit un sur moyen de leur plaire, et qu'on ne pouvoit
y manquer sans attirer leur colère contre une négligence qui
nous rendroit criminels.
Quelques nations ne s'en sont point tenues là. Comme les rois
qu'elles voyoient étoient des tyrans cruels et féroces, elles
ont cru que ces dieux étoient des êtres aussi impitoyables
et aussi méchans qu'eux. Elles ont cru que, pour prévenir
leur courroux et la haine qu'ils portoient au genre humain, il falloit se
faire volontairement une partie des maux que leur colère et leur
malignité prenoit plaisir à verser sur les hommes; que cela
seul pourroit les appaiser et nous garantir des effets funestes de cette
haine. Cette opinion est la source des jeunes, des macérations, des
flagellations, des incisions et de toutes ces pratiques barbares par lesquelles
tant de nations prétendent honorer la divinité. Les Brachmanes
de l'Inde, les prêtres d'Osiris, ceux de Mithra, d'Adonis, d'Atys,
et ces vagabonds qui promènent par les provinces les simulacres de
la déesse de Syrie et de celle qui est adorée à Comane,
nous fournissent des exemples des effets de cette façon de penser.
Il y a même des peuples entiers qui n'ont pas borné là
l'idée injuste et barbare qu'ils s'étoient faite de la divinité:
le sang des victimes ordinaires ne leur a pas paru suffisant, pour appaiser
ces dieux cruels et altérés du sang des mortels. Il falloit,
selon eux, leur immoler des victimes humaines, et que leur sang, versé
sur les autels par la main d'un autre homme, sauvât celui de toute
la nation, que les dieux auroient fait couler à grands flots, si
l'on n'avoit pris soin de les appaiser par ces exécrables sacrifices.
Je n'ai pas besoin de recourir aux fables d'Iphigénie et d'Oreste,
pour en trouver des exemples: à la honte de l'humanité, il
n'est presque aucune nation qui n'ait souillé ses autels par ce culte
impie; et, malgré la lumière de la raison qui éclaire
aujourd'hui l'univers, cette fureur subsiste encore de nos jours. Les
Celtes, les Tyriens, les Romains mêmes, n'ont pu s'en guérir;
car ces misérables esclaves que ces derniers obligent de se dévouer
à une mort volontaire, dans les spectacles qui accompagnent les fêtes
de leurs dieux, sont des victimes qu'ils leur immolent.
Mais, comme les événemens ne répondoient pas toujours
aux désirs de ceux qui avoient offert ces sacrifices, on a cru qu'ils
ne leur étoient pas toujours agréables. Le choix des victimes
propres à les toucher est devenu une des principales attentions du
culte. On s'est fait un art, de conjecturer le succès qui suivroit
ces sacrifices par les moindres circonstances qui les accompagnoient; bientôt
cet art a passé pour une méthode sure de découvrir
l'avenir; et de là sont nées toutes les espèces différentes
de la divination augurale, qui, malgré l'expérience que l'on
fait tous les jours de sa fausseté, conduit des nations entières
dans les occasions les plus importantes. Comme on avoit imaginé un
rapport nécessaire entre les événemens fortuits que
le hazard offre à notre vue et les arrêts des destinées,
on se persuada aussi que les songes et les images trompeuses qui se présentent
à nous dans le sommeil étoient un tableau où les dieux
nous présentoient l'image de l'avenir qui nous regardoit.
<III>
Cette opinion de l'existence et du pouvoir de ces dieux dispensateurs
des biens et des maux est ce qui a enfanté toutes les différentes
religions qui inondent la terre.
Comme cette matière m'a toujours paru d'une importance infinie,
puisque c'est d'elle que dépend, à ce que prétend le
plus grand nombre des hommes, non seulement le bonheur et le malheur de
cette vie, mais encore celui de l'état où nous entrerons à
notre mort, je l'ai examinée avec soin. Je n'ai rien négligé
de ce qui pouvoit m'en éclaircir et m'en instruire; j'ai étudié
chacune de ces sectes, j 'ai lu les livres sacrés de celles qui en
ont et j'ai interrogé avec attention les prêtres et les sçavans
des sectes qui n'ont point de semblables livres.
Par cet examen, j'ai appris que les hommes ne suivent, à proprement
parler, que deux systèmes sur la nature de la divinité, qui
même ne sont pas fort opposés dans le fond, et qu'ils ne diffèrent
entre eux que dans la forme du culte qu'ils croyent lui être du et
sur la nature des pratiques par lesquelles ils espèrent se la rendre
favorable. Vous en allez juger, ma chère Leucippe, par une exposition
très exacte, quoique assez courte pour être le résultat
d'une étude de plusieurs années.
Le premier système est celui des Egyptiens, des Indiens, des
Grecs et de la plus grande partie des peuples de l'Occident. Le second est
celui des Chaldéens, des Juifs, des Persans et de quelques autres
nations orientales.
Ceux qui ont suivi le premier système croyent que l'univers est
gouverné par plusieurs dieux, ayant chacun une force qui leur est
propre, en sorte que, quoique subordonnés les uns aux autres, ils
sont néanmoins indépendans l'un de l'autre à certains
égards et dans certaines choses; en sorte qu'ils peuvent s'opposer
à l'exécution de leurs volontés mutuelles et qu'ainsi
ils peuvent être divisés, et même en dispute les uns
avec les autres. A leur tête est une divinité qui, semblable
à nos magistrats et à nos rois, maintient le bon ordre parmi
eux et les gouverne suivant certaines loix. Le chef des dieux est plus puissant
que chacun des dieux inférieurs pris en particulier; mais, s'ils
étoient tous ligués et réunis contre lui, il ne pourroit
leur résister et son pouvoir céderoit au leur. Au-dessus de
tous ces dieux est le Destin, la Nécessité, la Nature, puissance
aveugle qui règle cependant toutes choses; de manière que
les dieux mêmes ne font qu'exécuter ses loix et ne sont dans
l'univers que comme les magistrats d'une république bien policée,
où la raison et la loi gouvernent tout. Mais, comme il agit nécessairement,
sans choix et même sans connoissance, il est inutile de lui rendre
aucun culte.
Ce système est celui qui résulte de toutes les traditions
religieuses des Grecs et des ouvrages de leurs premiers poètes, dans
lesquels ils puisent toute leur théologie. Ce n'est pas qu'ils l'exposent
avec cette clarté; ils n'en ont pas développé les conséquences;
et il n'est pas fort ordinaire aux hommes, de chercher à mettre de
l'ordre et de la netteté dans leurs idées religieuses. Mais
c'est ce qui se présente aux esprits attentifs qui les examinent.
Les Egyptiens et les Indiens ajoutent à cette première
supposition que les dieux, tant les supérieurs que les inférieurs,
viennent souvent converser avec les hommes; qu'alors, pour se rendre sensibles
à eux, ils prennent des corps grossiers semblables à ceux
des hommes ou des animaux; que dans cet état ils sont sujets à
toutes les infirmités de la nature qu'ils ont revêtue, et même
à la mort, par laquelle ils se dépouillent de ce corps dans
lequel ils étoient enveloppés, pour retourner dans leur état
naturel de gloire et de béatitude. Vous sçavez quelles sont
encore aujourd'hui les opinions des Egyptiens au sujet du boeuf Apis,
qui n'est, selon eux, que le dieu Osiris qui vient de tems en tems habiter
parmi les hommes sous la forme d'un veau conçu miraculeusement et
connoissable à certaines marques extérieures dont ses prêtres
sont instruits. Osiris n'est pas la seule divinité égyptienne
qui se soit métamorphosée; tous les autres dieux en ont fait
autant autrefois. C'est pour cela qu'ils sont représentés
sous cette figure dans leurs temples, et que certaines espèces d'animaux
leur sont consacrées: le bélier à Ammon, père
d'Osiris, le chien à Anubis, etc. Mais il n'y a guères qu'Osiris
qui ait assez aimé les hommes pour continuer de venir habiter parmi
eux, comme il arrive lorsqu'il y paroît un Apis. Cette épiphanie,
ou manifestation (car c'est ainsi qu'ils la nomment), est un sujet de joie
pour toute l'Egypte. Mais sa retraite, qui arrive à la mort d'Apis,
en est un de douleur: c'est alors un deuil public dans tout le pays, et
ce deuil dure pour les prêtres d'Osiris jusqu'à l'apparition
d'un nouvel Apis, avant laquelle il se passe quelquefois plus d'un siècle.
Osiris étoit, selon eux, un de leurs plus anciens rois, qui n'étoit
autre que le dieu devenu homme et qui régnoit quinze mille ans avant
Amasis, le dernier roi d'Egypte. Ainsi ils racontent sa naissance, ses aventures
et sa mort. Dans les siècles suivans, la reconnoissance des peuples
ou la flatterie des poètes a fait regarder les princes qui avoient
quelque conformité avec Osiris, ou avec les autres dieux, comme de
nouvelles incarnations de ces divinités; on leur en a donné
le nom et on leur a attribué leurs actions. De là est venue
la confusion qui règne dans leur histoire sacrée, qui n'a
été formée que sur la tradition des peuples; ainsi
on y voit plusieurs Mercures, ou Thoths, et plusieurs princes dont
les aventures se retrouvent dans l'histoire d'Osiris.
Parmi nos dévots de Bacchus, les spirituels, ceux qui ont été
admis aux mystères les plus cachés, auxquels on ne parvient
qu'avec bien des peines, prétendent, sur l'autorité de je
ne sçai quelle révélation attribuée à
Orphée, que le fils de Sémélé, cet enfant dont
elle accoucha au milieu d'un orage, n'étoit autre chose qu'une nouvelle
incarnation d'Osiris, qui étoit venu prendre un corps humain dans
le sein de la fille de Cadmus. C'est pour cela, disent-ils, que les aventures
du Bacchus grec ressemblent si fort à celles d'Osiris. C'est par
là qu'il faut expliquer les expéditions de Bacchus dans les
Indes, ses exploits dans la guerre des Géans, la mort qu'il reçut
par leurs mains et la vie qui lui fut rendue; quoique certainement au tems
de Cadmus, dont nous connoissons l'histoire, il n'y ait eu aucun héros
grec qui ait porté le nom de Denis ni qui ait fait la conquête
de l'Orient.
Au reste, la religion égyptienne a souffert de grandes altérations
depuis la ruine de leur royaume par les Perses. Autrefois on se faisoit
un point capital de croire sans examen, de s'interdire tout usage de sa
raison; on appelloit alors profondeur impénétrable et mystère
respectable tout ce qui étoit scandale pour elle. Depuis que les
Grecs se sont mêlés avec eux, leurs prêtres ont voulu
devenir philosophes, et ceux qui se mêlent de raisonner ont tout tourné
en allégories, sans penser qu'elles étoient détruites
par les cérémonies qu'ils pratiquent à leurs fêtes.
Les opinions des Indiens ne nous sont plus inconnues: nous avons eu
occasion de nous en instruire par le commerce de ces Brachmanes qui accompagnoient
les ambassadeurs du roi de la Taprobane (vous les avez vus à Rome).
C'est une opinion constamment reçue parmi eux que les dieux, et surtout
celui dont les Brachmanes tirent leur nom, sont déjà venus
parmi les hommes et qu'ils y viendront encore, pour les instruire et les
tirer des erreurs où ils tombent en éteignant la lumière
de leur raison. Le dogme de la transmigration des âmes est très
ancien chez eux: plusieurs de leurs coutumes n'ont point d'autre fondement;
et ce n'est pas de Pythagore qu'ils l'ont reçu: ce philosophe n'a
jamais été chez eux, et leur religion est plus ancienne que
lui. Au reste, ils croyent, comme les Egyptiens, que la divinité
revêtue d'un corps est assujettie à toutes nos misères,
à nos besoins, à nos maladies et à la mort même.
Dans leur système, les dieux s'étoient dépouillés,
en prenant une forme visible, de cette toute-puissance qui est l'apanage
de la divinité, et, dans les dangers où ils se sont trouvés,
ils ont eu seulement recours à l'adresse et aux moyens humains, qui
souvent n'ont pas été capables de les en tirer.
Les Grecs avoient déjà des traditions et un culte réglé
dès le tems de leur barbarie. Mais ce culte ne subsiste plus: il
a été entièrement altéré par le mélange
de la religion égyptienne. Cette religion s'introduisit dans la Grèce
par l'établissement des deux colonies d'Argos et d'Athènes;
mais rien ne la répandit tant que les conquêtes de Sésostris,
qui, plusieurs siècles avant la guerre de Troye, porta le culte des
dieux égyptiens dans l'Asie mineure et dans la Thrace, dont il soumit
une grande partie. Orphée, venu de Thrace, l'alla répandre
dans la Grèce, qu'il parcourut toute par un motif religieux: c'est
alors qu'il institua les mystères de Bacchus à Thèbes,
et plusieurs autres dont il passe pour fondateur.
Les Grecs, encore grossiers, ne prirent qu'une partie des dogmes égyptiens,
qu'ils ne connoissoient que fort imparfaitement. Ceux que Sésostris
avoit laissés dans les pays nouvellement conquis n'étoient
pas, selon les apparences, instruits du fond des dogmes; ils ne connoissoient
que les cérémonies extérieures; ainsi il n'est pas
surprenant que les histoires auxquelles elles avoient rapport se soient
si fort altérées. Cela est arrivé dans des pays plus
voisins de l'Egypte, comme la Phrygie et la Lydie, où les mystères
d'Atys et d'Adonis n'ont conservé qu'une ressemblance imparfaite
avec ceux d'Osiris, quoiqu'il soit constant que ces trois divinités
sont une seule et même chose.
Les Grecs accommodèrent donc les traditions égyptiennes
avec celles qu'ils avoient depuis longtems; et ils donnèrent à
leurs divinités les attributs des dieux égyptiens. Ils ne
comprirent pas que ces dieux n'avoient pris des corps que pour un tems,
dans le système égyptien, et seulement pour se rendre sensibles
aux hommes lorsqu'ils vouloient converser parmi eux. Ils ne donnèrent
même à ces dieux que la seule figure humaine, mais ils crurent
qu'elle leur était naturelle et que ces dieux ne pouvoient se dépouiller
de ces corps.
Ils les firent à la vérité diaphanes, brillans,
infiniment plus légers et plus robustes que les nôtres, mais
cependant sujets à la douleur, à la lassitude, aux besoins
du dormir et du manger. Ils étoient immortels, mais non invulnérables,
comme vous l'avez vu dans Homère, où Vénus, blessée
par Diomède, est pansée par Machaon, le médecin des
dieux. Après leur avoir donné des corps sujets en partie à
nos infirmités, il n'eut pas été raisonnable de leur
ôter le besoin que la nature a rendu la source de nos plaisirs les
plus vifs: les dieux furent donc exposés aux traits de l'amour. Non
seulement ils épousèrent des déesses, desquelles ils
eurent des enfans qui peuplèrent l'Olimpe, mais ils ne dédaignèrent
pas de s'embraser pour de simples mortelles. Et les déesses à
leur tour abandonnèrent la gloire de l'Olimpe pour venir chercher
les faveurs des hommes: elles ne croyoient point s'avilir par ce commerce.
Les plus farouches succombèrent à cette foiblesse; et, selon
les Arcadiens, le mont Lathmos pourroit rendre compte de ce qui se passoit
dans les rendez-vous nocturnes que Diane donnoit à Endymion.
Ces idées étoient authorisées par la pratique introduite
dans l'Orient pour favoriser la débauche des prêtres de plusieurs
dieux: on feignoit que le dieu, devenu sensible aux charmes de quelque beauté
mortelle, la vouloit honorer de ses faveurs; la religion s'en mêloit,
et la plus prude ne pouvoit être cruelle sans sacrilège. Il
y avoit certaines déesses qui n'avoient que des prêtresses;
ces prêtresses n'osoient faire l'amour, la sagesse leur étoit
ordonnée; elles se servoient du même artifice, et par là
elles ménageoient leur honneur et leurs plaisirs. Comme il arriva
que quelques-uns des enfans qui naquirent de ce commerce se rendirent illustres,
on en fit des héros, des hommes d'une espèce supérieure;
et, bientôt après, les grands hommes eurent honte de n'avoir
qu'une origine ordinaire, ils voulurent sortir des dieux. L'imposture leur
suffit, dans des tems simples et grossiers, par l'amour que les hommes avoient
alors pour le merveilleux de ce genre. La chose n'a plus été
si facile dans la suite: Alexandre tenta vainement d'être le fils
de Jupiter; il eut beau vouloir brouiller sa mère Olimpias avec Junon,
en la faisant passer pour la rivale de cette déesse; il n'est et
ne sera jamais regardé que comme le fils de Philippe.
Les barbares de l'Occident dont les religions nous sont connues ne paroissent
pas avoir suivi un autre système que celui des Grecs; si cependant
on peut appeller système un amas confus de superstitions grossières
et de traditions contradictoires.
Les Romains, quoique très policés et ayant égalé
dans la science du raisonnement les Grecs, qu'ils ont surpassés par
l'éclat et l'étendue de leurs conquetes, n'ont point de système
réglé. La raison en est que chez eux la religion est une partie
du gouvernement politique: les magistrats sont, à proprement parler,
les prêtres de la république, et ils n'ont regardé la
religion que comme un moyen propre à conduire la populace. Ainsi,
ne s'embarrassant point qu'elle se livrat à la superstition la plus
grossière pourvu que l'ordre public ne courut point risque d'être
dérangé ni troublé, ils ont admis le culte de toutes
les nations qu'ils ont soumises; et, par le mélange de tous ces dogmes
différens, la religion ancienne du pays a été comme
étouffée. Il y a cependant beaucoup d'apparence qu'elle avoit
un grand rapport à celle des plus anciens Grecs, dont les Romains
tirent leur origine, s'en étant séparés avant le tems
de Sésostris. Au reste, la preuve que les Romains n'ont regardé
le culte des dieux que comme un établissement politique, c'est la
liberté que leurs plus grands hommes, revêtus des premières
magistratures, se sont donnée impunément de l'attaquer dans
des ouvrages publiés sous leur nom, et sans que la considération
et l'estime où ils étoient en aient reçu aucune atteinte.
Le second système, qui est celui des Chaldéens, des Juifs,
des Persans et de quelques autres nations voisines, comme les Arabes, n'admet,
à proprement parler, aucune autre divinité que la Cause première
et universelle, dont les ordres sont exécutés par les êtres
particuliers, qui sont seulement ses instrumens et ses ministres.
Les Juifs ne s'en sont pas encore tenus là: quoiqu'ils fassent
quelque mention des divinités subalternes, qu'ils nomment démons,
intelligences, génies, et qui sont comme les lieutenans de l'Être
suprême, de l'Être par excellence, c'est néanmoins à
lui seul qu'ils rapportent tout ce qui arrive dans l'univers; et ils croyent
que l'on ne peut s'adresser à ces génies ni leur rendre aucun
culte sans déplaire à ce premier Être. Dans leurs livres
sacrés, que j 'ai lus avec soin parce qu'ils les ont traduits en
notre langue, c'est à lui seul que l'on rapporte tous les événemens,
sans faire aucune attention aux causes prochaines et sensibles ni aux moyens
corporels dont il s'est servi. Sa nature n'y est point expliquée;
on se contente de lui donner un nom qui, suivant l'interprétation
des plus habiles de leurs prêtres avec lesquels je me suis entretenu,
signifie seulement Celui qui existe; comme si on avoit voulu marquer
par là que ce Dieu est le seul qui existe par lui-même et que
tout le reste de l'univers ne tient l'existence que de lui seul. Aujourd'hui
les Juifs sont devenus plus curieux de philosophie qu'ils ne l'étoient
autrefois; mais il paroit que toutes les idées qu'ils ont là-dessus,
ils les tiennent des Grecs, ou des Chaldéens, de qui nous allons
parler.
Ces peuples avoient du Dieu suprême à peu près la
même idée que les Juifs; mais, comme il habite, ainsi qu'ils
le disent en termes formels, une lumière pure et inaccessible à
des êtres aussi grossiers et aussi imparfaits que nous le sommes,
il ne nous gouverne pas immédiatement, mais par l'entremise des intelligences
et des génies, qui nous conduisent, pour l'ordinaire, d'une manière
invisible et insensible. Les plus puissans, et comme les chefs, de ces génies,
habitent le soleil, la lune et les autres astres, tandis que la populace
des génies subalternes est attachée aux autres êtres
inanimés de la nature, pierres, métaux, plantes, etc. Ces
génies supérieurs agissent sur nous, et sur toute la nature,
par le moyen de la lumière et des influences des astres et avec le
concours des génies inférieurs attachés aux êtres
particuliers. C'est sur cette opinion qu'est fondée leur astrologie,
ou leur art de prédire les événemens futurs que doivent
produire les aspects ou le concours de ces mêmes astres; et cela en
conséquence des règles établies par les observations,
faites depuis plusieurs myriades d'années, du rapport qui s'est trouvé
entre les dispositions de ces astres et les événemens arrivés
parmi les hommes.
Mais, cette doctrine supposant que (comme le cours et le mouvement des
astres n'est point arbitraire, puisque le calcul nous met en état
de prédire surement la rencontre de ces astres) les événemens
futurs sont nécessaires, la volonté des intelligences qui
sont attachées aux astres ne pouvant les changer, la superstition
ne trouvoit pas là son compte. Les hommes ne se contentent pas d'espérer
les biens et de prévoir les maux: ils veulent obtenir les premiers
et éviter les seconds; et cela ne se pouvoit dans la supposition
de la nécessité des événemens. Il falloit donc
en faire une autre.
On se persuada que les dieux étoient maîtres des événemens,
qu'ils pouvoient changer les règles qu'ils s'étoient imposées,
qu'il ne s'agissoit que de se les rendre favorables et de forcer les génies
ennemis à se rendre, par l'intervention des génies qui étoient
plus puissans. Lorsque l'on désespéra de gagner les génies
supérieurs, on tacha de s'assurer de ceux qui étoient attachés
aux plantes et aux pierres et d'en réunir un grand nombre. On regarda
ces génies comme des hommes; et on se conduisit avec eux sur ce pied-là:
on travailla à former en sa faveur des ligues et des traités
parmi ce peuple intellectuel.
C'est là ]a magie chaldéenne. Elle est, comme vous voyez,
différente de celle que l'on connoît parmi les Grecs et qui
n'a pour objet que l'évocation des mânes et des phantômes
qui habitent les royaumes sombres de Pluton; quoique peut-être il
ne fut pas difficile de la rapporter à celle des Chaldéens,
qui, admettant des esprits malfaisans et cruels parmi ces génies
inférieurs, croyoient qu'on ne pouvoit se les rendre favorables que
par des crimes et des meurtres. Je n'entre pas dans le détail des
moyens qu'on employa. Les plus absurdes ne furent point rejettés:
comme cette opinion n'avoit aucun fondement réel, il ne faut pas
s'étonner si l'on y fit entrer toutes les extravagances et les absurdités
dont vous voyez qu'elle est remplie. Je crois pourtant que, dans le commencement,
la médecine et les effets singuliers des remèdes tirés
des plantes, des animaux et des minéraux furent le motif de la plupart
de ces pratiques, à l'imitation desquelles on en institua d'autres
qui ne produisoient rien.
Ces deux sectes opposées dans le chaldaisme ont donc formé
ce que nous appellons astrologie et magie. La dernière passa en Egypte;
le pays, étant plus fertile et plus varié dans les productions
de la nature, donna lieu, aux hommes curieux de ces sortes de connoissances,
de faire un grand nombre de découvertes singulières; elles
les mirent en état d'opérer des choses extraordinaires, que
la populace attribua à l'opération de ces génies avec
lesquels ils feignoient d'avoir commerce par le secours de la magie et de
ses opérations. On mêla ensemble l'astrologie et la magie:
on crut que l'observation de l'aspect de certaines étoiles augmentoit
la force des sacrifices par lesquels on s'imaginoit évoquer les intelligences.
Et c'est ce que pratiquent aujourd'hui ces superstitieux qui inondent les
provinces sous le nom de Chaldéens et de Pythagoriciens.
Les Mages de Médie et de Perse ne sont pas différens
des Chaldéens; si ce n'est en ce qu'ils admettent nettement deux
sortes d'intelligences inférieures, les unes bienfaisantes et les
autres cruelles et malfaisantes (le nom de la première espèce
est Oromazes, et celui de la seconde est Ahrimanes). Car je
ne crois pas qu'on leur doive attribuer l'opinion de ceux qui font, de ces
deux espèces de génies, deux dieux suprêmes et égaux
en puissance, sans cesse opposés l'un à l'autre, et dont les
combats mutuels forment tous les êtres particuliers, lesquels sont
un mélange de la substance de ces deux premiers principes et qui,
par cette raison, sont composés de lumière et de ténèbres,
de matière et d'esprit de vertus et de vices, de plaisirs et de douleurs.
Les plus habiles des Mages avec lesquels je me suis entretenu m'ont assuré
que cette opinion étoit regardée comme une erreur et qu'elle
était formellement opposée aux sentimens de Zoroastre. Ils
conservent ses ouvrages, dans lesquels il ne reconnoît qu'un seul
principe supérieur, auquel il donne le nom de Mithra, qu'ils
traduisent amour, union, justice, termes qui signifient qu'il le
concevoit comme un Être d'une nature bienfaisante, comme la cause
de toutes les productions, comme celle de l'ordre et de l'arrangement de
l'univers, comme le lien qui en unissoit toutes les parties et qui empêchoit
leur dissolution.
Le soleil étoit la vivante image de Mithra; l'instrument le plus
efficace qu'il employa, après le soleil, étoit le feu; et
ils prétendoient que le respect qu'ils témoignoient à
Mithra, dont ces deux choses étoient les symboles naturels, avoit
donné lieu aux Grecs de supposer qu'ils rendoient à ces deux
êtres un culte bien éloigné de leurs principes, qui
leur défendent de reconnoître d'autre dieu que Mithra. Au reste,
ces Mages, qui étoient assez instruits de nos opinions, me disoient
que l'on ne pouvoit pas leur attribuer le dogme des deux principes égaux
avec plus de fondement que l'on nous attribueroit, à tous en général,
le sentiment de quelqu'une des sectes de philosophie qui sont reçues
parmi nous.
Voilà, ma chère Leucippe, toutes les sectes religieuses
essentiellement différentes que nous connoissons parmi les hommes.
Toutes les autres en sont des modifications, formées le plus souvent
par l'assemblage de diverses opinions prises des systèmes opposés.
Telle est, par exemple, la nouvelle secte formée dans le judaïsme
et qui commence à se répandre dans le monde: ce sont des gens
que l'on nomme chrétiens. Ils croyent tous, en général,
comme les Juifs, qu'il n'y a que le seul Être suprême qui gouverne
l'univers; et que cet Être a envoyé sur la terre un homme extraordinaire,
pour instruire le genre humain de ce qu'il falloit croire et de ce qu'il
falloit observer pour lui être agréable; ils croyent aussi
que cet homme est venu changer la loi particulière que ce Dieu souverain
avoit donnée aux Juifs. Mais, sur le reste de leurs dogmes, ils ne
sont point d'accord entre eux. Les uns (et il semble que c'est le plus grand
nombre) ont adopté le dogme des Egyptiens et des Indiens, et disent
que l'auteur de leur secte n'étoit pas un simple homme, que c'étoit
Dieu même qui avoit pris un corps; et, quoiqu'il ait perdu la vie
dans les tourmens, ils n'en sont pas plus embarrassés que les Egyptiens
le sont de la mort cruelle d'Osiris: ils prétendent mettre l'honneur
de sa divinité à couvert par je ne sçai quelles merveilles
qui l'ont suivie, à ce qu'ils disent, et dont ils prétendent
que ses sectateurs ont été témoins, quoiqu'ils soient
les seuls qui en parlent. D'un autre coté, plusieurs d'entre eux
ont adopté beaucoup de rêveries prises des Chaldéens
modernes, sur la nature et les propriétés de ce souverain
Être ainsi que sur les différentes espèces d'intelligences.
Ils rendent aux génies un culte qui est condamné par les autres,
quoiqu'ils conviennent de l'existence de ces démons bien ou malfaisans,
qui est établie par les prodiges qu'ils attribuent à l'auteur
de leur secte.
<IV>
Parmi les différentes opinions religieuses que je viens de décrire,
il n'y en a aucune dont le dogme et le culte soient établis sur les
lumières de cette raison pure et universelle qui éclaire également
tous les hommes et qui fait que la distance des tems ou des lieux et que
la différence des langues, des coutumes et des opinions ne mettent
aucune variété entre eux; telle qu'est celle qui leur découvre
les premiers principes de la morale ou les vérités de la géométrie.
Ces opinions sont absurdes, ou tout au moins des suppositions gratuites
et sans fondement. Elles sont toutes opposées l'une à l'autre
dans le détail des conséquences que l'on en tire.
Les uns croyent que le premier Être gouverne tout par lui-même
et par des volontés particulières et donne une attention distincte
à chaque objet particulier, comme les Juifs et les chrétiens.
Les autres croyent qu'il se repose sur les génies et les intelligences
particulières, comme les Chaldéens, les Egyptiens et les Grecs;
et, parmi ceux-là, quelques-uns ne le regardent que comme une cause
aveugle destituée de connoissance et d'intelligence.
Tels sont les Egyptiens et les Grecs, qui n'ont jamais adressé
de voeux au Destin, qui ne lui ont jamais bâti de temples et qui n'ont
établi aucun culte en son honneur. Ce qu'ils nomment la Fortune est
une espèce de divinité particulière, qu'ils font présider
à ces événemens dont on attribue la cause au hazard
parce que l'on n'imagine pas ce qui les a pu produire. Cet oubli du Destin
et de la Fortune dans le culte est d'autant plus étonnant que les
hommes en ont sans cesse le nom à la bouche, qu'ils l'invoquent seule,
qu'ils lui attribuent les bons succès, qu'ils se prennent à
elle des mauvais, et que le portrait injurieux qu'ils en font en la traitant
de volage, d'inconstante, d'aveugle, de fantasque, lorsqu'ils déclament
contre elle dans leurs plus grands emportemens, prouve que dans ces instans
mêmes ils reconnoissent son existence et son pouvoir.
Pour les Chaldéens, quoiqu'ils rendent un culte à leur
Bélus, qui est le maître et le roi des dieux, l'habitude
où ils sont, de voir des monarques inaccessibles à leurs peuples
et qui, se tenant enfermés dans le fond de leurs palais, gouvernent
de là leur empire par le moyen de leurs satrapes, les empêche
de croire qu'il faille s'adresser à l'Être suprême plutôt
qu'aux génies qu'il a établis entre lui et les hommes. Quelques-uns,
comme les Chaldéens, croyent que les dieux inférieurs sont
des esprits purs, c'est-à-dire sans un corps semblable aux nôtres,
et qui ne sont susceptibles d'aucunes des passions ni des infirmités
auxquelles nous sommes assujettis et qui ne peuvent devenir malheureux.
D'autres, comme les Egyptiens et les Grecs, croyent que les dieux mêmes
les plus puissans se sont revêtus de corps matériels.
Quelques-uns croyent, comme les Grecs, que ces dieux sont toujours sujets
à nos passions, à nos foiblesses, à nos besoins, qu'ils
peuvent être blessés, devenir malheureux, et assez malheureux
pour désirer la mort. Les fables de nos poètes, conformes
en cela à nos plus anciennes traditions, ne sont remplies que des
exemples de ce que j'avance. Uranus mutilé par Saturne et dépouillé
de sa couronne; le même Saturne chassé de son trône par
son fils Jupiter et chargé de fers; les amours de Jupiter, ses déguisemens
honteux pour jouir de ses maîtresses, parmi lesquelles on n'a point
de honte de placer sa mère et ses filles; les querelles des dieux;
leurs combats; les périls qu'ils coururent lorsqu'ils furent attaqués
par les Géans et lorsque, obligés de se déguiser sous
la forme de divers animaux, ils échappèrent à peine
à leur poursuite; une infinité de faits semblables, sur lesquels
je n'ai pas le tems de m'étendre, prouvent ce que nos ancêtres
ont pensé des dieux.
Les Egyptiens, les Indiens, et les chrétiens après eux,
ont du moins cru que, tandis que non seulement les dieux, mais le souverain
Être, la première Cause de l'univers, s'étoit revêtu
du corps d'un homme ou d'un animal pour venir converser parmi nous, il avoit
été exposé à tous les accidens auxquels l'espèce
dont il avoit pris la figure étoit sujette; en sorte que, de même
qu'Osiris, Adonis et Atys avoient souffert une mort cruelle et que le dieu
des chrétiens avoit péri par un supplice honteux et destiné
aux plus vils esclaves, le boeuf Apis pouvoit encore tomber sous le couteau
du boucher, comme il est arrivé sous Cambise, et servir d'aliment
aux hommes, comme il arriva sous Ochus, qui fit servir le boeuf Apis sur
sa table et qui régala sa cour aux dépens de la substance
divine.
Il n'y a pas moins d'opposition dans le culte et dans la pratique qu'il
faut observer, dans les différentes sectes, pour devenir agréable
aux dieux.
La plupart égorgent des bêtes, pour se rendre la divinité
favorable. Juifs, Chaldéens, Egyptiens, Indiens, tous croyent que
la vapeur du sang qu'ils versent, que la fumée et l'odeur des viandes
qu'ils brûlent sur les autels, contribuent au bonheur des dieux et
les engagent par reconnoissance à leur accorder les grâces
qu'ils en veulent obtenir.
Les chrétiens me semblent les plus sages de tous, puisqu'ils
n'ont point de sacrifices et que dans leurs assemblées ils se contentent
de témoigner leur amour et leur reconnoissance au souverain Être
par des cantiques, des prières et des actions de grâces, dont
ils accompagnent des repas simples et conformes à la frugalité
de leur vie ordinaire. Je me suis instruit de ce qui se passe dans ces assemblées,
et je puis assurer que les abominations qu'on leur impute sont bien éloignées
de leur caractère et de leurs moeurs. Si ces assemblées nocturnes
causent quelque désordre, il est infiniment moindre que celui dont
tous nos mystères sont accompagnés, même ceux d'Eleusis;
car les mystères d'Adonis, de la déesse de Syrie, d'Atys,
de Bacchus, sont si décriés parmi nous que des gens graves
auroient honte d'y être initiés.
Les sacrifices ne conviennent ni dans le choix des victimes, ni dans
la manière de les immoler, ni dans le lieu où ils se passent,
ni dans les jours où ils doivent être faits. Quelques-uns croyent
que les dieux, ou du moins certains dieux, ne peuvent être satisfaits
si l'on ne dépeuple l'univers, si l'on n'égorge des hommes
sur les autels; il faut être homicide, et quelquefois même parricide,
pour leur être agréable; et ils ne favorisent parmi les Tyriens
et parmi les Carthaginois que ceux que les loix punissent dans les sociétés
bien réglées. En Lydie et à Babylone, les filles croiroient
irriter contre elles le souverain Être, si elles n'alloient dans le
temple de Vénus servir aux plaisirs des étrangers que le hazard
y conduit; en sorte que ce qui s'appelle ailleurs débauche et prostitution
est là un acte de piété qui honore la divinité.
A l'égard des autres dieux, ils ont des goûts différens,
auxquels il se faut assujettir: celui-ci veut un boeuf d'une telle taille
et d'une telle couleur; un autre veut des moutons; un autre veut une truie,
ou une chèvre; il y en a même dont le goût bizarre veut
se repaître de la fumée d'un animal dont les nations policées
n'oseroient faire leur aliment.
Quant aux moeurs que les dieux exigent, il y en a très peu qui
se soucient que l'on observe ou que l'on viole les loix de la morale. Et
comment s'en soucieroient-ils, parmi les Grecs, par exemple, qui n'ont pas
un de leurs dieux, surtout des plus puissans, qui ne soit souillé
de quelque crime, de quelque vice abominable, ou du moins qui n'ait fait
quelque action honteuse et infâme? Le meurtre, le vol, la débauche,
la prostitution, la colère, la vengeance forment tous les traits
de leur histoire, et il n'y a point de république qui voulut avoir
des citoyens faits comme eux.
Les Egyptiens, les Juifs et les chrétiens semblent avoir un peu
plus d'égard aux moeurs; et il faut avouer que les auteurs de leurs
sectes les ont eues principalement en vue. Mais les uns et les autres croyent
que, quoique l'on ne puisse être agréable aux dieux sans la
pratique de la vertu, néanmoins cette vertu est inutile et fausse,
auprès du souverain Être, sans la croyance de certains dogmes
spéculatifs, souvent très absurdes et toujours destitués
de vérité et d'évidence, et sans l'observation de certaines
cérémonies vaines et puériles, et la plupart du tems
douloureuses, comme celle de la circoncision, ou du moins fatigantes et
contraires à la raison, à la nature et aux besoins de la société;
en sorte que les vertus auxquelles ils donnent le prix sont celles qui consistent
à nous priver du plaisir, pour lequel la nature, c'est-à-dire
Le souverain Être, nous a donné une pente invincible, et à
nous en priver sans qu'il en revienne aucun avantage au reste de la société.
La tempérance et la sobriété ne suffisent pas, selon
eux, pour faire un homme vertueux; il faut s'abstenir de presque tous les
alimens, jeuner, souffrir volontairement la faim et la soif, ne boire et
ne manger qu'autant qu'il est absolument nécessaire pour ne pas mourir.
Telle est la doctrine des prêtres égyptiens et des chrétiens.
Les Juifs ne vont pas jusques-là; mais, en récompense, il
faut, pour se rendre agréable au souverain Être, s'abstenir
de certains animaux: dans leurs principes celui qui mange du cochon ne déplaît
pas moins aux dieux que celui qui mange de la chair humaine.
Selon les chrétiens, les plaisirs de l'amour, que le souverain
Être a rendu les plus vifs de tous parce qu'il les a attachés
à la plus nécessaire de toutes les actions, à celle
de qui dépend la conservation de l'espèce humaine, ces plaisirs
si naturels sont criminels par eux-mêmes. Ils ne condamnent pas seulement
l'abus de ces plaisirs et les moyens de les obtenir contraires au bien général
de la société, mais l'usage le plus réglé et
le plus légitime que l'on en peut faire. Si tous ne condamnent pas
absolument le mariage, comme font plusieurs d'entre eux, au moins il est
aisé de voir, par l'éloge qu'ils font de la virginité
et du célibat, qu'ils regardent tous les autres états comme
une tolérance pour la foiblesse humaine. Plusieurs ne se contentent
pas de ces souffrances qui naissent de l'abstinence des besoins les plus
pressans; ils y joignent la douleur actuelle et positive, ils déchirent
leur corps, se fouettent, se découpent, dans l'espérance que
dans cet état ils plaisent à ce Dieu, duquel je ne puis croire
qu'ils aient une autre idée que celle d'un être méchant,
cruel et se réjouissant de voir souffrir les hommes.
<V>
Ces sentimens étant trop absurdes et trop opposés entre
eux pour être fondés sur les lumières de la raison naturelle,
de la vraie raison, comme vous l'avez vu, il faut examiner par où
ils peuvent être appuyés et comment je connoîtrai qu'ils
sont vrais.
Je remarque d'abord que tous ceux qui les soutiennent m'assurent en
particulier qu'ils ont la vérité pour eux et que leur persuasion
est également vive. Et en effet je vois que, pour défendre
ces opinions, ils ont fait et ont souffert ce que les intérêts
les plus chers ne font point faire pour la conservation de ce que nous avons
de plus précieux.
Comme leurs opinions sont toutes opposées entre elles et que
la vérité est une, elle ne peut se trouver dans toutes ces
différentes sectes à la fois; il pourroit seulement arriver
qu'elle ne fût dans aucune; car ce n'est pas une chose bien rare,
de trouver des gens dont la persuasion est plus forte que les raisons qu'ils
ont de croire. Ainsi c'est à moi à examiner, avant que de
choisir, celle qui sera la mieux prouvée. Comme elles allèguent
toutes avec une égale raison la persuasion où elles sont de
la certitude de leurs moyens pour plaire au souverain Être, je ne
puis supposer que cette persuasion ait nécessairement été
produite, dans les premiers qui l'ont eue, par des preuves évidentes
de la vérité des choses qu'ils croyoient, parce que, de leur
propre aveu, l'erreur et la fausseté ont excité le même
degré de persuasion que la vérité. Ainsi je suis en
droit de demander à voir leurs preuves et à les examiner.
Ces preuves consistent dans l'autorité des dieux ou du souverain
Être, qui a, disent-ils, révélé que ces opinions
étoient vraies; mais, comme ce Dieu ne peut faire que deux choses
opposées soient vraies en même tems, il ne doit y avoir qu'une
de ces opinions qui jouisse de cet avantage. Voyons quelle sera celle à
qui nous l'accorderons.
Les Grecs n'employent aucune révélation pour établir
leur religion. Les oracles qu'ils prétendent subsister parmi eux,
et par le moyen desquels les dieux les instruisent de ce qu'ils ignorent,
ces oracles supposent la religion et ne l'établissent pas. Ils ne
parlent que dans des occasions particulières; et, sans vouloir philosopher
ni dogmatiser, ils répondent tant bien que mal aux questions qu'on
leur fait pour sçavoir quel sera le sort d'une maladie où
le succès d'une entreprise, et tout se borne à ordonner quelque
sacrifice. D'ailleurs les oracles sont moins anciens que la religion, qui
étoit déjà établie lorsqu'ils ont commencé;
plusieurs d'entre eux ont cessé, d'autres ont pris leur place, qui
ont à leur tour perdu leur crédit par le succès qu'ont
eu des oracles plus nouveaux. D'ailleurs l'obscurité et l'ambiguïté
de tous ces oracles, la fausseté manifeste du plus grand nombre des
réponses qu'ils rendent, montre évidemment qu'ils n'ont aucun
avantage sur les prédictions de ces imposteurs vagabonds qui courent
les provinces pour mettre la superstition des ignorans à contribution;
et en effet ces oracles sont tellement décriés que les gens
les moins pénétrans ne les consultent que par manière
d'acquit.
Nos Grecs n'ont nuls livres sacrés: toute leur religion est fondée
sur des traditions confuses et dont l'origine est non seulement obscure,
mais remplie de contradictions. Il n'y a qu'à lire le recueil qu'Evhémère
en a fait compilant ce qu'il avoit tiré des archives des temples
les plus célèbres, l'ouvrage de Théophraste d'Erèse,
ou ceux de nos historiens qui ont écrit sur les antiquités
des nations et des villes de la Grèce (elles font toutes remonter
leur origine si haut qu'elle se confond avec l'histoire des dieux, et cette
partie de l'histoire est si incertaine qu'elle n'a point d'autre nom que
celui d'inconnue et de fabuleuse).
Si nous consultons les poètes, outre que les monumens d'Orphée,
le plus ancien de tous, sont certainement d'un tems très postérieur,
et qu'Aristote croyoit même que cet Orphée, dont on montroit
les ouvrages, n'avoit jamais existé, ils ne servent de rien pour
établir la religion. Ses révélations prétendues,
son commerce avec les dieux, ne nous apprennent point qu'ils lui aient donné
autorité de rien annoncer de leur part aux hommes et qu'ils lui aient
fourni les moyens de prouver qu'il avoit véritablement reçu
d'eux cette autorité.
Le Minos des Crétois a été à la vérité
un législateur célèbre; mais son commerce prétendu
avec les dieux et ses retraites dans les antres sacrés du mont Ida
ne peuvent servir à établir la vérité de la
religion des Grecs, quand même ces révélations ne seroient
pas de pures fables; puisque les Crétois, instruits par Minos lui-même,
regardent et ont toujours regardé les dieux de la Grèce les
plus célèbres comme des hommes nés, élevés
et morts dans leur isle, où ils ont été ensevelis,
ainsi que leurs tombeaux en faisoient foi et suivant les inscriptions même
de ces tombeaux recueillies par Evhémère. En effet, loin que
les prêtres des dieux prétendent établir la vérité
de leurs dogmes sur les révélations de Minos et sur le témoignage
des Crétois, ils les traitent de menteurs, à cause de ce qu'ils
ont dit du tombeau de Jupiter (sans penser que ceux qui étoient nés
comme les hommes, qui avoient vécu dans un corps sujet aux mêmes
infirmités qu'eux, devoient avoir été aussi sujets
à la mort; et, pour le prouver, je ne veux pas d'autre témoignage
que ceux d'Hésiode et d'Homère, qu'ils regardent comme des
hommes inspirés).
Mais, comme nous avons vu que la religion des Grecs venoit des Egyptiens,
peut-être sera-ce parmi eux que nous trouverons les preuves de la
vérité de cette religion que nous cherchons.
Les Egyptiens prétendent qu'Osiris, ou le souverain dieu lui-même,
a habité parmi eux, qu'il les a gouvernés sous la forme d'un
homme, qu'il a fondé leur monarchie et leur religion; mais ils n'ont
aucuns livres de lui. Le plus ancien législateur de l'Egypte étoit
Ménès, selon quelques-uns, ou, selon d'autres, son fils Athothis.
C'est le Thoth de Platon, que ce philosophie prétend être
le Mercure des Grecs, et que quelques auteurs font l'inventeur de l'écriture
et de la plupart des arts. Il laissa des livres contenant les préceptes
de ce qu'il falloit croire et pratiquer au sujet des dieux, pour leur être
agréable; un de ses descendans, de même nom que lui, transcrivit
ces livres dans un caractère plus aisé à lire et à
entendre que celui dans lequel ils avoient été écrits
d'abord. Les Egyptiens prétendent avoir conservé ces livres.
Manéthon et Sanchoniathon en ont publié quelque chose dans
leurs ouvrages; mais, malgré cela, ces livres ne subsistent plus.
Et, quand ils subsisteroient, les prêtres conviennent eux-mêmes
qu'ils ont perdu l'intelligence des hiéroglyphes, ou caractères
sacrés, dans lesquels ils étoient écrits.
Ils ne peuvent expliquer qu'à peine les inscriptions qui sont
sur leurs obélisques, quoique gravées dans un tems bien postérieur;
et, quand même ils prétendroient les entendre, comme la signification
de ces caractères n'étoit qu'allégorique, c'est-à-dire
arbitraire, on est toujours en droit de douter de l'interprétation
qu'ils y donneroient. N'ayant point ces livres et ne pouvant nous assurer
ni de leur authenticité ni de leur véritable intelligence,
ne pouvant les examiner par la comparaison des monumens contemporains ni
par ceux des tems qui les ont suivis, nous n'avons d'autre preuve de la
vérité de ce qui y étoit contenu que le témoignage
de ceux qui prétendent que leur religion est celle qui y étoit
enseignée; et, comme nous l'avons vu, ce témoignage n'a aucune
force, puisque, la persuasion étant égale dans toutes les
religions, elle ne sert de rien pour prouver la vérité d'aucune
en particulier.
Mais qui m'assurera que ces livres, quels qu'ils soient, contenoient
la religion révélée aux Egyptiens? Je vois les villes
de ce pays partagées sur cette matière en un nombre presque
infini d'opinions, non seulement différentes, mais encore opposées
les unes aux autres. Chaque ville, ou du moins chaque province, a sa divinité,
qu'elle prétend être la seule; et elle se fait un point de
religion, de massacrer ce que les autres adorent. Vous sçavez quelles
haines cette division de sentimens entretient parmi eux, les cruautés
qu'ils exercent les uns contre les autres à ce sujet, la peine qu'ont
les magistrats à les contenir; et vous êtes instruite que les
efforts successifs des Persans, des Grecs et des Romains pour abolir la
religion égyptienne viennent seulement de ce qu'ils la regardent
comme étant propre à inspirer, à ceux qui la professent,
les sentimens de la haine la plus barbare et la plus féroce pour
ceux qui ont des opinions différentes. Cette persécution qui
s'excite de tems en tems contre eux, contre les Juifs et les chrétiens,
ne part que d'une source de politique. Les Romains sont trop sensés
et trop tolérans pour croire que la société ait droit
de punir l'erreur et l'extravagance, à moins qu'elle ne devienne
une manie capable de troubler la paix et le bon ordre, comme il arrive dans
les religions où l'on se croit obligé, pour plaire aux dieux,
de contraindre les autres hommes à penser comme soi.
Laquelle de ces différentes traditions égyptiennes préférerai-je
aux autres? Toutes allèguent des révélations expresses
en leur faveur, toutes citent des livres dans lesquels elles prétendent
qu'elles sont écrites, chacune prétend jouir du même
privilège à l'exclusion des autres. Mais, comme aucune ne
peut prouver le droit qu'elle s'attribue, je suis obligé d'en revenir
à la raison, dont on vouloit m'empêcher de me servir; et cette
raison me fait voir que ces dogmes sont composés de fables absurdes,
i extravagantes, infâmes même, et telles que les écrivains
les plus décriés ne contiennent rien de pareil; que les pratiques
que l'on m'impose sont incommodes, puériles, extravagantes, contraires
à la nature et aux principes du sens commun: l'abstinence totale
de certains animaux, les veilles, les jeunes, les flagellations, la récitation
de certaines paroles mystérieuses, souvent destituées de sens
et presque toujours d'un sens raisonnable. La raison ne peut concevoir que,
supposé l'existence d'un Dieu, et d'un Dieu qui ait exigé
qu'on lui rendit un culte particulier, ce soit par un tel culte qu'on puisse
lui devenir agréable. Les descriptions et les images que l'on me
donne de ces dieux sont même telles qu'il n'est aucun homme qui ne
prit la fuite et qui ne fut saisi de la terreur la plus vive, à la
vue d'un être qui auroit la figure de ces dieux. Ainsi c'est certainement
ailleurs que chez les Egyptiens qu'il faut chercher la révélation.
Les Indiens ont, à la vérité, des livres qu'ils
soutiennent très anciens, pour lesquels ils ont une vénération
infinie et qu'ils prétendent avoir reçus de leurs dieux mêmes.
Mais, par ce qui m'a été dit de ces livres, qu'ils montrent
difficilement aux étrangers, qui sont écrits dans une langue
difficile à entendre et différente de celle qu'on parle présentement,
ils contiennent deux sortes de dogmes.
Les uns sont des dogmes philosophiques exposés d'une manière
figurée, à travers de laquelle on voit clairement que leurs
auteurs étoient des philosophes qui ne distinguoient point la substance
divine de celle de l'univers, qui croyoient que nos âmes et nos corps
sont autant de parties ou de modifications de la divinité et qui
par conséquent ne doivent aucun culte au souverain Être, parce
que l'on ne peut s'en rendre à soi-même Ils ajoutent à
cela que ces âmes et ces corps ne font, par la naissance et par la
mort, que prendre de nouvelles formes et passer d'un état dans un
autre, et que ce qui règle le sort de chacun de ces états
est une certaine fatalité qui a attaché le bonheur à
la vertu et l'infortune au vice. Tous les événemens sont nécessaires,
selon eux, et par conséquent, n'y ayant point de liberté,
il n'y a ni mérite ni démérite au sens où nous
entendons ces mots, et par conséquent on ne peut ni plaire ni déplaire
au souverain Être; et, comme tous les événemens sont
nécessaires, on ne doit pas espérer que le culte qu'on lui
rend soit capable de changer le sort qui nous est destiné.
A ces principes philosophiques on a joint plusieurs fables absurdes
des aventures de leurs dieux, dont plusieurs sont ridicules, et qui ne sont
point de la même main que le reste. On y voit aussi des traditions
historiques qui, quoique confuses, montrent que ces peuples ont conservé
lia mémoire des tems antérieurs à toutes les histoires
des autres nations. Comme ce qu'il y a de plus ancien dans ces livres détruit
le culte par lequel ces peuples prétendent honorer les dieux, et
même l'existence des dieux selon que le peuple les conçoit,
vous voyez, ma chère Leucippe, que l'on ne peut les regarder comme
le fondement d'une religion véritable et qu'il ne faut pas s'y arrêter.
J'ai connu, par le commerce de leurs plus sçavans Brachmanes
qui accompagnoient les ambassadeurs de Taprobane, que leurs philosophes
ne regardent la religion que comme un établissement politique: ils
croyent que celle de chaque pays est la véritable pour ceux qui la
professent. Et ils me citoient là-dessus les vers d'un de leurs poètes
mystiques, qui, après avoir dit que la divinité est comme
un grand roi qui reçoit les hommages des différentes nations
de son empire avec les cérémonies particulières à
chacune d'elles, ajoutoit que ce monde, avec les différentes religions
qui y sont établies, étoit une des soixante et dix mille comédies
que la divinité faisoit représenter devant elle pour s'amuser.
Les Persans ont des livres sacrés, écrits, selon eux,
par Zoroastre, ou Zaradès; mais c'est par le dernier de ceux qui
portoient ce nom et qui n'a vécu que du tems de Cyrus et de Darius
fils d'Hystaspes, dont il est parlé dans ces ouvrages. Les Persans
prétendent que ces livres ont été dictés par
Mithra lui-même; et, si l'on en excepte un grand nombre de pratiques
puériles et ridicules, qui semblent cependant avoir eu leur fondement
dans des règlemens convenables à la nature du climat, et tournées
en cérémonies religieuses par la superstition des peuples
antérieurs à Zaradès, qui n'étoit que le réformateur
de l'ancienne religion, ils contiennent des préceptes conformes à
la raison. C'est par le respect et par la reconnoissance que l'on adore
le souverain Être; on ne suppose point qu'il nous ait donné
des préceptes différens de ceux que la nature nous inspire;
la douleur passe dans cette religion pour un mal, et il faut la fuir; le
plaisir est un bien, et, pourvu qu'on ne le recherche que par les moyens
conformes aux loix, c'est-à-dire que l'ordre de la société
n'en soit point violé, on est agréable au souverain Être.
De toutes les religions que nous connoissons, c'est la plus sensée;
mais, après tout, son instituteur, ou plutôt son restaurateur,
n'est qu'un simple homme, qui ne nous prouve point qu'il ait d'autre droit
que celui de la raison. Les merveilles que l'on prétend qu'il a faites
pour convaincre ses compatriotes de la vérité de sa mission,
ne sont pas trop bien établies: elles n'ont point été
connues hors de son pays, et dans son pays il y a un grand nombre d'hommes
qui les rejettent.
D'ailleurs les pratiques religieuses de ceux qui le regardent comme
l'interprète du souverain Être sont contraires à ses
principes. Ils font consister toute la religion dans l'observation de quelques
cérémonies vaines et qui, supposé l'idée qu'il
nous donne lui-même du souverain Être, ne peuvent être
regardées tout au plus que comme des usages particuliers à
ceux au milieu desquels il vivoit et qui, étant devenus comme sacrés
pour eux, ne pourroient être déracinés de leur esprit
sans violence; et il ne faut pas l'employer pour ôter aux hommes des
opinions indifférentes à la tranquillité publique.
Ainsi les dogmes persans sont moins une religion qu'une secte de philosophie,
qui, dans ce qu'il y a de raisonnable, ne contient rien qui ne lui soit
commun avec celles de toutes les autres nations.
Les Chaldéens prétendent avoir eu des livres sacrés;
mais ils ne peuvent plus nous les montrer. Ce que Bérose en a tiré
pour composer son histoire fait remonter si haut l'origine de leur nation
et de leur religion que cela n'est appuyé que sur des traditions
bien confuses. Ils rapportent, pour établir leur antiquité,
des observations astronomiques et généalogiques de plus de
quatre cent soixante-dix mille ans. Il est certain que le mouvement des
astres a été connu et déterminé chez eux il
y a longtems: leur religion en dépend, pour ainsi dire, et ce motif
les a obligés de s'y appliquer de très bonne heure. Mais il
s'en faut bien qu'ils en aient qui puissent prouver cette antiquité
de plusieurs myriades d'années qu'ils donnent à leur nation,
puisque leurs observations suivies ne remontent qu'à quatre ou cinq
siècles au-dessus d'Alexandre et que la plus ancienne des observations
antérieures, recueillies par Callisthène et envoyées
par lui à Aristote, ne précède pas de deux mille ans
la conquête de Babylone et la défaite de Darius.
Les Chaldéens n'ayant donc plus de livres sacrés, nous
ne pouvons sçavoir laquelle, des deux sectes qui les partagent, suit
la doctrine de ces livres. Il paroit que celle qui fait profession de la
pure astrologie ne doit point avoir de culte religieux; car, tout étant
nécessaire, l'observation des loix ne dépend point de notre
volonté, et par conséquent nous ne pouvons être ni agréables
ni désagréables au souverain Être par l'observation
ou la transgression des loix que la religion impose, et il ne peut en avoir
établi une.
La seconde secte, qui suppose que les dieux et les hommes agissent librement,
peut seule former une religion. Elle prétend que les hommes peuvent
converser avec les dieux; elle enseigne même les moyens de lier ce
commerce, et elle prétend que ces moyens sont infaillibles. Le livre
qui court parmi nous sous le nom d'Oracles de Zoroastre en est rempli.
Mais aucun de ceux qui observent ce qu'il prescrit n'a pu venir à
bout d'y réussir. Nos prétendus mages de Chaldée ne
sont tout au plus que des fourbes, dont les pratiques absurdes peuvent à
peine séduire la plus vile populace, loin d'en imposer aux gens éclairés
qui les examinent. Cela seul doit prouver que la religion qu'ils nous annoncent
est fausse, puisque les préceptes qu'elle nous donne ne peuvent produire
les effets qu'ils en attendent et qu'elle promet. D'ailleurs ces préceptes
sont si insensés et leurs pratiques si absurdes que cela seul pourroit
bien nous persuader que ce n'est qu'un tissu d'extravagances et de puérilités
imaginaires, inventées par des fourbes qui vouloient se rendre recommandables
au reste des hommes, et que l'ignorance, la crédulité et la
superstition a grossi de jour en jour.
La religion des Juifs et des chrétiens est la seule dont il me
reste à examiner le fondement. Je les joins ensemble parce que, les
derniers supposant la vérité des livres reçus par les
premiers et n'ayant prétendu que réformer leur religion, ils
n'en doivent pas être distingués.
Les livres des Juifs nous sont connus: eux-mêmes les ont traduits
en notre langue; ainsi nous pouvons les examiner. Ces livres sont de plusieurs
sortes: les uns, attribués à leur législateur et portant
son nom; les autres, écrits depuis lui, mais la plupart par des gens
que leur Dieu inspiroit et auxquels même il découvroit l'avenir,
afin qu'ils le révélassent à leur nation.
Le premier de ces livres attribués au législateur des
Juifs contient l'histoire du monde entier, depuis la première origine
des êtres jusqu'à son tems. Les quatre suivans contiennent
le détail de leurs loix et de leur police ecclésiastique et
civile.
Leurs traditions historiques sur l'origine du monde, jusqu'au tems d'un
Chaldéen duquel ils croyent qu'est descendue toute leur nation, qui
ne se regarde que comme une seule famille partagée en douze tribus
sorties des douze fils de cet homme; ces traditions, dis-je, sont assez
conformes à celles des Chaldéens, si ce n'est qu'ils abrègent
les tems infiniment plus qu'eux. Les uns et les autres croyent que, depuis
le premier homme jusqu'à celui sous lequel arriva cette grande inondation
qui Et périr tout le genre humain à l'exception d'une seule
famille qui repeupla toute la terre, il n'y a eu que dix générations.
Mais la conformité ne va pas plus loin.
Ce livre des Juifs, ainsi que les suivans, suppose l'existence d'un
Dieu unique, qui a fait le monde et qui le gouverne; mais il ne nous explique
point ce qu'il est et quelle idée nous devons nous en former. Au
reste, ce livre contient bien des choses qui ne se peuvent expliquer que
par des allégories forcées et qui ne sont guères dignes
de la majesté du souverain Être, dont il nous donne des idées
assez puériles. Les Juifs eux-mêmes conviennent qu'il y a des
choses, insérées dans ce livre de même que dans les
suivans, qui ne peuvent avoir été écrites que longtems
après le législateur; en sorte qu'ils ne sont point venus
à nous tels qu'ils sont sortis de ses mains, ce qui donne une grande
atteinte à leur autorité. D'ailleurs il y a des contradictions
manifestes en quelques endroits, ce qui ne convient pas aux ouvrages dictés
par le souverain Être, dont la sagesse doit être supérieure
à celle de tous les hommes. Ces difficultés sont encore plus
fortes dans les ouvrages suivans. Ceux qui contiennent leur histoire sont
imparfaits, et d'ailleurs sont écrits avec une obscurité et
une sécheresse infinie; et ne peuvent être regardés
que comme des extraits, faits par des particuliers, de livres plus étendus,
auxquels on renvoie à tout moment.
A l'égard de leurs livres écrits par des hommes inspirés,
on voit dans leur histoire que rien n'étoit plus commun parmi eux
que de trouver des gens qui se persuadassent d'avoir commerce avec le Dieu
suprême et qui, donnant les mêmes preuves de la vérité
de leurs révélations que donnoient ceux qui sont regardés
comme de vrais prophètes, passent néanmoins parmi les Juifs
pour des imposteurs. Ainsi il ne reste plus de marque à laquelle
on puisse distinguer les vrais prophètes d'avec les faux.
En général, on peut observer que, les ouvrages de ces
hommes inspirés étant supposés écrits dans des
tems antérieurs, nous n'avons point de preuves qu'ils soient de ces
tems-là, et que leurs auteurs aient véritablement prédit
ce qui est arrivé depuis. Nous ne sommes point surs que leurs prédictions
n'aient point été ajustées après coup avec les
événemens, par ceux qui les ont mis en ordre. Ce qu'il y a
de certain, c'est que, de l'aveu même des Juifs, il n'y a plus de
prophètes parmi eux; ainsi nous sommes obligés de les en croire
sur leur parole, lorsqu'ils nous assurent que Dieu se communiquoit jadis
aux hommes.
En examinant le système de leur religion et la suite de leur
histoire, nous voyons qu'ils sont persuadés que le souverain Être
les a choisis parmi tous les autres peuples de la terre pour leur déclarer
de quelle manière il vouloit être adoré et que, pourvu
qu'ils fussent fidèles à ses loix, il leur promit de les combler
de bonheur; que, pour les convaincre que c'étoit véritablement
lui qui avoit dicté cette loi, il fit en leur faveur les plus grandes
merveilles. Mais il semble qu'il lui étoit plus facile de déranger
toute la nature, de bouleverser les élémens, d'arrêter
le cours du soleil, de rendre solides la mer et les fleuves, d'épaissir
la rosée pour en faire une nourriture, etc., que de toucher leur
coeur et de persuader leur esprit. C'est déjà un grand sujet
de révoquer en doute la vérité de ces prodiges; car,
s'ils étoient véritablement arrivés, ils auroient produit
dans ceux qui en auroient été les témoins la persuasion
la plus vive. Cependant nous voyons par leur histoire que leur législateur
ne fut occupé, pendant sa vie, qu'à appaiser les séditions
qui s'excitoient contre lui, et que les châtimens les plus sévères
et les plus tyranniques ne pouvoient les empêcher de quitter le culte
du dieu qu'il leur prêchoit, pour suivre celui des divinités
des autres pays. A peine fut-il mort, qu'ils oublièrent les loix
qu'il leur avoit données, et la suite de leur histoire, pendant plusieurs
siècles, n'est qu'un tissu de passages du culte de leur Dieu à
celui des divinités étrangères, jusqu'à ce qu'enfin
leur ville et leur royaume furent détruits par les Chaldéens,
qui les emmenèrent en Assyrie pour peupler la ville de Babylone et
les environs. Ils passèrent près d'un siècle dans ce
pays, et ne revinrent habiter leur patrie que lorsque Cyrus, craignant la
puissance de Babylone nouvellement conquise, résolut d'affoiblir
cette ville en lui ôtant la meilleure partie de ses habitans.
Depuis ce tems, les Juifs, auparavant si rebelles à leur Dieu
malgré les prodiges éclatans qu'il opéroit tous les
jours à leurs yeux, devinrent fidèles à sa loi et ont
témoigné pour elle le zèle le plus vif et le plus ardent.
Non seulement ils n'ont point adoré les divinités étrangères,
mais, lorsqu'un des rois de Syrie, descendu de Séleucus, voulut les
contraindre d'adorer les dieux de la Grèce et de violer la loi de
leur Dieu en mangeant des animaux qu'elle leur interdit, ils souffrirent
avec constance les tourmens les plus cruels plutôt que de violer cette
loi et de se souiller par ce qu'ils regardoient comme des abominations.
Cependant ils n'avoient pour lors, pour les soutenir, ni prophètes
ni prodiges; et néanmoins leur persuasion étoit plus vive
que dans le tems où leur histoire suppose que Dieu leur en envoyoit
tous les jours. Cette persuasion n'a été produite que par
l'idée où ils étoient, que les prodiges rapportés
dans leur histoire étoient véritables. Quel effet auroient-ils
donc du produire sur ceux que l'on prétend en avoir été
les témoins, puisque la seule opinion qu'ils sont arrivés
fait aujourd'hui une telle impression sur leurs descendans? Il faut conclure
de la que ces prodiges n'ont jamais été, mais qu'ils ont été
insérés après coup dans une histoire qui, de leur propre
aveu, a été compilée par celui qui les ramena de Babylone,
qui établit leur nouveau gouvernement, qui rebâtit leur ville
avec le temple de leur Dieu et qui régla la forme de leur religion
entièrement abolie.
Selon les promesses positives de leur Dieu, ils doivent être heureux
et florissans tant qu'ils seront fidèles à sa loi. Jamais
ils ne l'ont été davantage que depuis leur retour de Babylone;
et jamais ils n'ont été plus malheureux. Exposés à
la tyrannie des successeurs d'Alexandre, ils ne se sont soustraits à
leur puissance que pour retomber sous celle des Romains, qui, lassés
enfin de leurs continuelles révoltes, ont détruit leur ville,
ont exterminé la plus grande partie de leur nation et ont dispersé
le reste dans les provinces de leur Empire, où la persécution
continuelle qu'on leur fait ne peut les ébranler, loin de leur faire
abandonner leur religion. Que peut-on penser de la vérité
des promesses qui leur ont été faites au nom de Dieu, sinon
que ce n'est qu'une adresse de leur législateur, qui vouloit fa ire
impression sur un peuple superstitieux et qui, voulant profiter de cette
disposition de leur esprit, tournoit en prodiges tout ce qui leur arrivoit
d'extraordinaire, suivant le langage de ces peuples, dans lequel ce qui
arrive de plus ordinaire passe pour une action immédiate de Dieu?
Comme les livres de ce législateur ont passé successivement
par bien des mains, qui y ont changé et ajouté ce qui leur
a plu, il n'est pas étonnant qu'ils se trouvent remplis de tant de
prodiges, racontés suivant les idées qui s'en étoient
répandues parmi une nation grossière, crédule et superstitieuse.
Ainsi je conclus que leur religion ne conserve pas plus de marques de divinité
que celle des Indiens ou des Egyptiens et des Chaldéens, qu'il n'y
a plus de marques subsistantes de la certitude des révélations
sur lesquelles elle est fondée, et que tout dépend de la tradition
historique et de la croyance de ceux qui les reçoivent.
Depuis la ruine et la dispersion des Juifs, il s'est élevé
parmi eux une nouvelle secte, que l'on nomme chrétiens, du
nom de leur législateur (je vous en ai déjà parlé).
Ces gens supposent la vérité de la loi et de toutes les révélations
judaïques. Mais ils prétendent que le bonheur promis aux Juifs
n'étoit pas un bonheur tel qu'ils l'imaginent, consistant dans la
gloire, dans la richesse, dans l'abondance et dans la tranquillité
de leur empire, ces peuples n'ayant jamais eu aucun avantage sur les autres
nations dans la jouissance de ces biens, mais dans la connoissance de la
vérité, dans la pratique de la vraie vertu, dans une espèce
de béatitude stoïcienne, qui pendant cette vie peut se trouver
dans l'état le plus malheureux et après la mort dans le commerce
du souverain Être, avec lequel ils converseront et qu'ils connoîtront
alors intimement. Ils ajoutent que cette loi donnée aux Juifs n'étoit
qu'une loi particulière, qui devoit finir au bout d'un certain tems,
après lequel le culte des Juifs et les pratiques gênantes de
leurs cérémonies seroient abolies; qu'alors l'Être suprême
n'exigeroit d'autre adoration, des hommes, que le respect, l'amour et la
reconnoissance, joints à la pratique exacte d'une vertu sublime et
portée plus loin que les philosophes ne l'ont jamais portée
ni poussée. Ils assurent que ce tems est arrivé, que leur
Christ est celui que Dieu a envoyé parmi les hommes pour leur enseigner
les moyens de lui devenir agréable et que c'est celui que Dieu avoit
tant de fois promis aux Juifs et qui devoit les tirer de l'état malheureux
où ils se trouvoient plongés; et c'est ce que signifie, selon
eux, le titre de Christ qu'ils lui donnent, car il avoit un autre
nom. Les Juifs, au contraire, soutiennent que tout ce qui a été
prédit, de cet homme qui doit relever leur nation, ne peut se prendre
allégoriquement; ils disent que ce sera un roi puissant, qui les
rassemblera et qui rétablira leur empire et l'étendra sur
toutes les nations; et il faut avouer en effet que leurs livres ne nous
en donnent pas une autre idée et que l'on n'y trouve rien qui favorise
l'explication des chrétiens.
La secte de ces derniers dépend de la vérité de
celle des Juifs, sur laquelle elle est entièrement fondée;
ainsi il suffiroit d'avoir détruit la première pour se dispenser
de parler de celle-ci; mais par elle-même elle est destituée
de preuves suffisantes. Nous n'avons aucun livre de ce Christ, et, quoique
ses disciples en aient écrit plusieurs, il y en a quelques-uns qui
ne parlent que par ouï-dire et dont les auteurs ne prétendent
pas avoir été témoins des faits qu'ils rapportent;
ainsi on peut leur refuser sa croyance. Pour les autres, ce sont des ouvrages
obscurs, inconnus au public, et que les chrétiens cachent avec un
grand soin aux Juifs et aux étrangers; car le mystère est
un des grands points de leur religion. Ainsi, comme ces livres n'ont point
été exposés à la critique et à la contradiction,
le silence de leurs ennemis sur les faits qui y sont contenus ne peut être
cité comme un aveu de leur vérité.
D'ailleurs ces livres sont remplis de prodiges faits par cet homme à
la vue de toute la nation juive, de maladies incurables guéries sans
employer aucuns remèdes, d'aveugles, de muets et de sourds guéris,
de gens morts depuis plusieurs jours auxquels il a rendu la vie. C'est une
chose absurde, vu la manière dont les hommes sont faits, que de supposer
que l'on ait persécuté un homme pour lequel Dieu se déclaroit
d'une manière si éclatante, qu'on l'ait arrêté
et qu'on l'ait fait mourir comme un malfaiteur, quoique sa vie parois se
fort innocente et qu'on n'apperçoive en lui aucune action qui put
causer le moindre trouble dans la société. Comment imaginer
la vérité de ces merveilles, dont les historiens romains ne
disent pas un mot, quand la Judée étoit gouvernée par
un homme subordonné aux Romains?
D'ailleurs une partie de ces livres sont pleins de puérilités
et d'absurdités, et l'on ne peut sauver les contradictions qui se
trouvent parmi ceux qui sont les plus purgés. Ainsi il n'y en a aucun
qui porte quelque caractère auquel notre raison doive se soumettre
et qui la force de reconnoître que les opinions qui y sont contenues
sont d'une certitude au-dessus de celle des vérités fondées
sur l'usage de la raison, et que par conséquent nous devons les recevoir
quoiqu'elles ne paroissent pas s'accorder avec ces dernières.
Si vous voyez, ma chère Leucippe, par tout ce que je viens de
rapporter, que la vérité de ces religions dépend de
l'autorité que ceux qui nous attestent les faits sur lesquels elles
sont fondées doivent avoir sur notre esprit et du degré de
croyance que nous devons ajouter à leurs discours. Les prodiges et
les témoignages visibles que nous ne pouvons attribuer aux hommes
ne subsistant plus actuellement, nous ne sommes obligés de croire
la vérité de ce que l'on nous en conte que de la même
façon que nous croyons les événemens passés;
et ils ne peuvent tout au plus avoir qu'une certitude historique. Or, qu'est-ce
qu'une telle certitude? On s'y prête dans les choses indifférentes
et qu'il ne nous coûte rien de croire; mais, si l'on prétendoit,
en conséquence de certains faits historiques, nous dépouiller
de ce que nous possédons, nous assujettir à des pratiques
gênantes, incommodes et douloureuses, nous priver de ce qui nous est
Ie plus cher, nous interdire tout plaisir, tout repos, en un mot détruire
notre bonheur, ne devons-nous pas examiner avec la dernière rigueur
les titres sur lesquels on se fonde, résister aussi longtems que
nous pourrons le faire avec raison et ne nous rendre qu'à la dernière
évidence? Après tout, il ne s'agit pas moins ici que de la
liberté de notre corps, de notre entendement, de notre volonté,
que l'on prétend réduire en esclavage. Il me semble que la
chose vaut bien la peine de la défendre, et de ne nous point rendre
sans combat.
Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois: toutes ces religions
emploient des preuves de même espèce, pour montrer la vérité
de ce qu'elles contiennent. Je vois de tous les côtés une égale
persuasion, un zèle égal, un égal dévouement
pour des dogmes dont on se dit prêt à sceller la vérité
de son sang. On s'accuse mutuellement d aveuglement, d'erreur, de prévention;
et l'on fait des merveilles tant qu'il ne s'agit que d'attaquer les opinions
des autres systèmes, on en triomphe hautement, on met dans le plus
beau jour leurs absurdités, leurs contradictions, le défaut
de leurs preuves; mais cet avantage cesse dès qu'il s'agit de défendre
ses propres sentimens, et passe du côté de ceux qui attaquent.
La persuasion la plus vive de certains dogmes et de certains faits n'est
donc pas une preuve suffisante pour en établir la vérité;
car cette persuasion est égale dans tous les partis, et la vérité
ne peut être que dans un seul. Je ne sçai même par quelle
fatalité il arrive que, à la honte de la raison humaine, les
religions les plus absurdes, comme celles des Indiens et des Egyptiens,
sont celles qui fournissent les plus grandes marques de persuasion: les
austérités affreuses auxquelles ils s'assujettissent par un
motif de religion sont telles que les supplices inventés par les
tyrans les plus cruels ne les égalent pas.
C'est donc à la raison à examiner leurs preuves, et à
décider en faveur de celle qui lui paroîtra la mieux prouvée.
Ainsi, de leur propre aveu, cette raison qu'ils veulent bannir doit rentrer
dans ses droits. Il seroit trop injuste de vouloir bien l'employer lorsqu'il
s'agit de combattre les autres opinions, et d'en interdire l'usage quand
il faut examiner la sienne propre. D'ailleurs il n'y auroit aucune secte
qui ne prétendit avoir ce privilège; et, si cela étoit,
ce seroit encore à la raison à décider entre elles
sur cette prétention.
<VI>
Rapportons-nous-en donc sincèrement et de bonne foi à
la raison, l'unique juge de ces matières; ne croyons que ce qu'elle
nous apprendra. Elle ne nous peut tromper: si elle le pouvoit faire, il
n'y auroit plus de règle constante parmi les hommes, et nous voyons
cependant qu'ils conviennent dans la connoissance et dans l'usage d'un grand
nombre de vérités. S'ils diffèrent entre eux, s'ils
se trompent en beaucoup de choses, c'est qu'ils se hâtent de prononcer
avant que de l'avoir consultée, c'est qu'ils prennent pour son langage
celui de leurs préjugés, ou quelques opinions spéculatives
que l'accoutumance et la soumission aveugle à l'autorité des
autres hommes leur fait regarder comme des vérités. Il s'agit
donc d'éviter la précipitation dans ses raisonnemens, et de
rejetter ces principes dont la vérité n'est pas fondée
sur un sentiment intérieur vif et distinct; il s'agit de ne point
parler des choses que nous ne connoissons point, et de ne pas prendre pour
idées claires et nettes ces images confuses qui accompagnent les
termes que les écoles philosophiques ont rendus familiers parmi nous.
Leurs abstractions ne vous sont pas inconnues; je pourrois en employer
le langage sans craindre de vous effrayer. Mais ces subtilités ne
vous seroient d'aucun usage: les vaines spéculations des philosophes
sont au moins inutiles, pour trouver la vérité. Sans avoir
étudié leurs sophistiqueries sur la nature du vrai et des
idées, un sens droit, une certaine justesse d'esprit naturelle, dont
les hommes ne sont dépourvus que lorsqu'ils ont éteint eux-mêmes
le flambeau de la raison par l'abus qu'ils en ont fait, leur suffit pour
connoître quel parti ils doivent prendre dans les occasions communes
de la vie, où ces prétendus maîtres de la sagesse sont
si ignorans, quoique ce soit celles où l'on a plus besoin de se servir
de la raison.
Ainsi, sans nous engager dans les définitions philosophiques
et dans la discussion trop scrupuleuse de leurs opinions, voyons ce que
c'est que la raison, quelle est la nature des connoissances qu'elle doit
régler et quelle est la manière dont nous devons nous conduire
pour en faire un bon usage. Tachons seulement de n'employer les termes dont
nous nous servirons que dans le sens auquel ils sont pris par ceux qui parlent
et qui raisonnent avec cette justesse commune dont nous avons parlé.
Nous n'apportons. en naissant, qu'une disposition à connoître,
c'est-a-dire à sentir et à appercevoir les impressions que
nous recevons des autres êtres, lorsqu'ils agissent sur nous. Ces
impressions sont ce que nous appellons connoissances, idées, perceptions
ou appercevances.
Ceux de nos philosophes qui soutiennent que nous naissons avec des idées
et des connoissances actuelles, avancent une chose également contraire
à l'expérience et à la raison. Nous sommes convaincus,
en réfléchissant sur nous-mêmes, que nous acquérons
nos connoissances successivement, et à l'occasion des différentes
impressions que nous recevons des objets et des réflexions que nous
faisons sur ce que nous sentons. Nous commençons par avoir des idées
particulières des choses; et par la suite, en comparant ces diverses
perceptions, nous en formons des idées générales et
universelles. D'ailleurs il n'y a que deux manières de concevoir
les idées: ou bien elles sont une impression actuelle de quelque
objet, et en ce cas nous ne pouvons les avoir sans être avertis de
leur présence par le sentiment qui les accompagne; ou bien ces idées
sont le souvenir, et pour ainsi dire l'écho, d'une impression reçue
autrefois, et alors ce souvenir d'une impression plus ancienne est accompagné
d'un sentiment qui se fait reconnoître pour un souvenir, en sorte
qu'on le distingue parfaitement d'une idée actuelle et qu'on se souvient
de l'avoir reçue dans un tems antérieur. Les prétendues
idées innées devroient être de ce dernier genre, et
ne faire que se réveiller en nous à la présence des
objets; mais cela est contraire à l'expérience: nous n'avons
aucun sentiment qui nous porte à soupçonner seulement que
nous avons eu autrefois ces idées que nous croyons acquérir,
et qu'elles ne font que se réveiller dans notre esprit, où
elles étoient gravées sans qu'il s'en apperçut. Mais,
sans nous engager dans l'examen de ces opinions, continuons à voir
ce qu'il y a de constant sur cette matière.
Les impressions des objets laissent en nous comme une trace et un vestige
d'elles-mêmes, qui se réveille quelquefois pendant l'absence
des objets qui les avoient excitées. C'est là ce que l'on
nomme mémoire et souvenir; sentiment par lequel j'ai connoissance
des impressions qui ont été en moi, mais qui est accompagné
d'une appercevance au moins confuse de la distinction qui est entre le tems
auquel je les ai reçues et celui auquel je m'en souviens.
Toutes ces impressions sont accompagnées d'un sentiment agréable
ou désagréable. S'il est vif, on le nomme plaisir ou douleur;
s'il est foible, c'est satisfaction, complaisance, ou bien ennui, déplaisance,
mésaise.
Le premier de ces sentimens nous pousse, pour ainsi dire, vers les objets,
nous porte à faire effort pour nous en approcher, pour nous v joindre,
pour nous y attacher, pour augmenter la force et la vivacité du sentiment
que nous éprouvons, pour en prolonger et pour en perpétuer,
s'il étoit possible, la durée, pour le renouveller quand il
cesse, pour le rappeller quand il nous a quittés. Nous aimons les
objets qui nous procurent de tels sentimens, nous en jouissons lorsque nous
les éprouvons à leur occasion, nous les cherchons et nous
en désirons la possession lorsque nous ne l'avons pas, nous la regrettons
lorsque nous l'avons perdue. Le second sentiment, au contraire, c'est-à-dire
celui de la douleur, nous porte invinciblement à faire effort pour
le repousser loin de nous, à fuir les objets qui nous le font éprouver,
à craindre leur impression, à la détester, à
la haïr.
Nous naissons tellement disposés que nous recherchons le plaisir
et que nous fuyons la douleur; et cette loi, que la nature a gravée
en nous, est d'une telle autorité que nous ne pouvons nous empêcher
d'y obéir dans toutes les actions de notre vie, parce qu'il n'y en
a aucune, quelle qu'elle soit, qui ne soit accompagnée d'un de ces
deux sentimens, ou plus fort ou plus foible. Le plaisir est attaché
à toutes les actions nécessaires à la conservation
de la vie, et la douleur à toute celles qui lui sont contraires;
sans examen et sans réflexion, l'amour du plaisir et la haine de
la douleur nous portent à faire les unes et à nous abstenir
des autres.
L'impression de plaisir ou de douleur une fois reçue, nous ne
sommes plus les maîtres de la prolonger ou de la faire cesser: elle
a une certaine mesure que tous nos efforts ne peuvent changer. Il y a des
plaisirs et des douleurs non seulement plus ou moins durables, mais encore
plus ou moins vifs, ou qui nous rendent plus ou moins heureux ou malheureux.
Souvent une impression qui avoit commencé par un sentiment agréable,
mais léger, se termine par une douleur infiniment vive; souvent,
au contraire, c'est par une légère douleur qu'il faut acheter
la jouissance des plus grands plaisirs. Enfin, la douleur et le plaisir
sont infiniment mêlés et joints l'un à l'autre; nous
ne sommes pas faits pour goûter des plaisirs purs.
A notre arrivée dans le monde, nous nous laissons conduire à
l'impression actuelle de plaisir ou de douleur qui nous affecte. En cela
nos enfans ne diffèrent pas des petits des bêtes: les uns et
les autres se livrent avec un égal aveuglement à l'impression
actuelle, sans prévoir les conséquences et les suites de cette
impression. Et comment pourroient-ils les prévoir, ces conséquences?
Prévoir n'est autre chose que se souvenir qu'une telle impression,
semblable à celle que nous éprouvons dans l'instant, a été
suivie d'une autre toute différente et infiniment plus vive, et que
nous devons craindre quelque chose de pareil; et cela ne se peut que par
le moyen de l'expérience et des réflexions sur les impressions
répétées que nous avons reçues des objets. Il
y a même des hommes qui ne sortent presque jamais de l'enfance, à
cet égard, et qui n'acquièrent jamais cette faculté
de prévoir; et il y en a peu qui, dans le cours de leur vie, n'éprouvent
plus d'une fois que les impressions violentes, surtout celle de l'amour,
la plus forte de toutes, mettent souvent les plus prudens dans la situation
des enfans, qui ne prévoyent rien et qui se laissent emporter par
l'impression qu'ils éprouvent dans l'instant. A mesure que nous avançons
en age, nous acquérons plus d'expérience: en comparant les
objets nouveaux et inconnus avec l'idée et l'image d'un plus grand
nombre d'objets connus dont la mémoire conserve l'empreinte, nous
jugeons des uns par les autres, qu'ils nous seront plus ou moins utiles
ou plus ou moins nuisibles, qu'ils nous causeront ou du plaisir ou de la
douleur, par conséquent qu'il les faut rechercher ou qu'il les faut
éviter.
Cette faculté de comparer ensemble, non seulement les objets
présens, pour choisir celui qui nous procure le plus grand plaisir,
mais encore les objets absens et qui n'existent que dans notre mémoire,
c'est ce qui constitue la raison. C'est la balance avec laquelle nous pesons
les objets et par laquelle, rappellant ceux qui sont éloignés
de nous, nous connoissons ce que nous en devons penser par le rapport qu'ils
ont entre eux; mais de telle sorte que c'est toujours l'apparence du plus
grand plaisir qui l'emporte. Voilà, ma chère Leucippe, ce
que c'est que cette raison dont les hommes tirent tant de vanité
et qu'ils se sont attribuée à l'exclusion des animaux, je
ne sçai sur quel fondement.
Si la raison n'est pas autre chose que ce que je viens de dire, il semble
qu'elle devroit être moins rare qu'elle ne l'est, parmi les hommes,
et que nous devrions la trouver toujours prête à nous conduire.
Cela est vrai. Aussi dans presque toutes les occasions où nous voulons
appliquer notre esprit à des choses vraiment utiles, comme celles
qui regardent la satisfaction des besoins du corps, elle ne nous manque
jamais; à moins que nous ne soyons dans le sommeil ou dans un état
de folie et de démence reconnue pour telle par tous les hommes, c'est-à-dire
atteints de cette maladie qui nous met hors d'état de comparer absolument
les objets présens avec les absens. Nous n'avons lieu de nous plaindre
du peu d'étendue et de certitude de nos connoissances que dans certaines
occasions où ces connoissances nous seroient d'une utilité
assez médiocre. Pour expliquer ceci, j'entre dans le détail
des divers genres de connoissances, et par conséquent j'examine leur
nature.
Dans toutes les impressions que nous recevons, il y a en même
tems perception, ou appercevance des objets, et sentiment, ou appercevance
de l'effet qu'ils produisent en nous. Ces deux choses ne peuvent être
séparées: nous considérons un objet comme présent
à notre esprit, duquel il est apperçu, et nous sentons que
cette perception nous met dans une certaine situation. Ce sont néanmoins
deux choses différentes. La perception nous fait penser principalement
à l'objet que nous considérons, et ce n'est que par conséquence
que nous pensons à l'impression agréable ou désagréable
qu'elle fait sur nous; quelquefois même la perception de l'objet est
si vive et l'émotion si foible que nous n'y pensons presque pas.
Le sentiment, au contraire, nous fait penser d'abord et principalement à
nous, et ce n'est que par réflexion que nous pensons à l'objet
qui nous cause l'impression agréable ou désagréable
que nous ressentons.
Chacune de ces deux espèces d'impressions se subdivise encore;
c'est-à-dire le sentiment et la perception, car je
me servirai de ces deux termes, pour exprimer ces deux sortes d'impressions.
Quoique tous nos sentimens soient excités, ou du moins soient
accompagnés, en nous, par le changement ou par le mouvement qui arrive
dans les organes de notre corps, on les distingue néanmoins en deux
classes. Les premiers ont un rapport si marqué et si vif avec certaines
parties de notre corps que nous ne pouvons nous empêcher de rapporter
à ces endroits l'impression agréable ou désagréable
que nous sentons. On nomme ces <...>
Toutes nos perceptions, de même que nos sentimens, sont excitées
en nous, ou du moins accompagnées, d'un mouvement et d'un changement
dans les organes de notre corps; mais ces mouvemens n'ont pas tous la même
cause. Les uns sont produits par l'action des objets extérieurs qui
frappent nos sens, la vue, l'ouïe, le toucher; et ceux-là portent
clairement et distinctement avec eux l'idée de quelque chose de distingué
de nous. Les autres mouvemens sont excités par des agens intérieurs,
comme pourroient être les divers ébranlemens causés,
dans les organes de notre corps, par le mouvement plus ou moins rapide et
par la disposition des liqueurs qui remplissent les canaux dont le tissu
forme le corps de tous les animaux.
Ces mouvemens ne nous donnent ordinairement que la perception des changemens
qui arrivent dans nos sentimens et dans l'état intérieur de
notre âme. Néanmoins, pendant le sommeil, ou même pendant
la veille, lorsque ces liqueurs viennent à s'enflammer et à
bouillonner d'une manière irrégulière, leur mouvement
devenu plus rapide nous donne des perceptions assez vives d'objets corporels
que nous croyons exister réellement hors de nous et agir sur nous.
Lorsque, pendant la veille, cet état est accompagné d'un dérangement
sensible qui altère la constitution du corps et qui met la vie en
danger, on le nomme maladie; Si ce dérangement n'est pas sensible
et que cet état devienne comme habituel, on nomme fous et insensés
ceux qui y tombent.
Dans les perceptions qui nous viennent des objets extérieurs
par la voie des sens, nous sommes rarement trompés; car, quelque
chose qu'il ait plu à de grandes sectes de philosophes de dire contre
les sens, leur témoignage ne nous trompe point, lorsque nous ne hâtons
point trop nos jugemens et que nous consultons ces sens avec attention.
Si c'est un objet qui frappe plusieurs sens à la fois, nous les interrogeons
tous, et nous en répétons l'impression, pour connoître
si elle sera uniforme; nous nous mettons dans différens points de
vue, nous rappellons les impressions qui ont précédé
celle sur laquelle nous sommes en doute, nous la comparons avec celles qui
la suivent, pour voir si la suite et la liaison de nos perceptions s'accordera
avec elle; nous consultons les autres hommes, pour voir s'ils reçoivent
les mêmes impressions que nous, et nous avons soin de préférer
ceux qui apportent les mêmes précautions pour se préserver
d'erreur. Alors, comparant tous ces témoignages, nous nous déterminons
en faveur de ceux qui se réunissent et nous cédons à
la conviction qu'ils excitent en nous. C'est par là que nous nous
empêchons d'être séduits par les prestiges de l'optique,
et que nous redressons un bâton qui nous paroit courbé lorsqu'une
partie trempe dans l'eau.
En comparant ainsi plusieurs impressions du même objet, en le
tournant de plusieurs cotés, en faisant usage de tous les sens qu'il
peut affecter, on parvient au dernier degré de certitude, c'est-à-dire
à la certitude géométrique, dont toutes les connoissances
sont cependant fondées sur le témoignage des sens. En consultant
la suite et la liaison des idées qui précèdent et qui
suivent celles dont nous sommes en doute, nous distinguons l'état
du sommeil de celui de la veille. Dans ces apparitions subites et momentanées
qui nous donnent souvent des perceptions infiniment vives, nous comparons
l'état auquel les objets nous paroissent avant et après; et,
comme nous n'y appercevons rien de semblable à ce qui nous a paru
dans le tems intermédiaire ni rien qui y ait rapport, nous concluons
que nous avons dormi, ou que, sans tomber dans le sommeil, nous avons eu
quelques instans d'un délire, qui n'est, proprement, que le songe
d'un homme éveillé. L'expérience nous apprend donc
qu'il n'est pas ordinaire de nous tromper sur les objets dont la perception
nous vient par les sens extérieurs, ou que du moins l'erreur n'est
pas dangereuse, puisqu'elle est aisément reconnue.
Les perceptions intérieures, c'est-à-dire celles qui ne
sont point produites par les sens extérieurs, sont de plusieurs espèces.
Les unes ne nous présentent d'autres objets que nous-mêmes
et l'état où nous sommes, c'est-à-dire nos sentimens
intérieurs. Celles-là ne nous abusent jamais; car je ne crois
pas sentir du plaisir ou de la douleur, que je n'en sente effectivement.
Si ce sentiment est accompagné d'une perception confuse de quelque
partie de mon corps, à l'occasion de laquelle je crois recevoir cette
sensation agréable ou douloureuse, il pourra peut-être arriver
que je me tromperai quelquefois en la rapportant à cette partie;
mais l'erreur n'est pas de conséquence, et ie n'y tombe que pour
avoir décidé avec trop de précipitation. Ces perceptions
intérieures ne sont pas celles sur lesquelles les hommes sont d'opinion
différente, et sur lesquelles ils courent risque de se tromper.
Mais il y a des perceptions intérieures d'une autre espèce.
Ce sont celles qui nous représentent un objet comme existant hors
de nous, ou du moins comme distingué de nous, de quelque manière
que ce soit; ainsi qu'il arrive lorsque nous réfléchissons
sur nos pensées, nos sentimens, nos perceptions, en un mot sur les
propriétés et les opérations spirituelles de notre
âme. Il est visible qu'alors toutes ces choses, devenant l'objet de
notre esprit, sont apperçues par lui. Or, ce qui apperçoit
n'est pas la même chose que ce qui est apperçu; il y a entre
eux une distinction.
Les perceptions représentatives d'un objet distingué de
nous sont encore de différentes espèces. Si elles nous représentent
les objets comme absens et comme ayant été autrefois présens
à notre esprit, c'est ce que l'on nomme mémoire, souvenir.
Si elles nous offrent les objets sans nous avertir de leur absence, alors
c'est ce qu'on nomme imagination. Et cette imagination est la source de
la plupart de nos erreurs: lorsque l'objet nous affecte vivement, nous sommes
portés à croire qu'il est présent, non seulement de
cette présence objective, c'est-à-dire de celle sans laquelle
les objets ne pourroient être apperçus, mais présent
de la même manière que le sont les corps qui, agissant sur
nos organes, excitent en eux des sensations extérieures qui nous
avertissent de la présence et de l'action de ces corps.
La mémoire nous rappelle l'impression des objets; mais, comme
ces objets ont chacun un grand nombre de faces, de rapports et de propriétés,
il est presque impossible que nous les ayons toutes examinées, et
encore plus rare que nous ayons conservé toutes ces impressions et
qu'elles se présentent nettement à notre esprit, lorsque nous
nous en souvenons. L'oubli efface plusieurs choses de notre mémoire,
et il ne nous reste que le souvenir confus d'avoir reçu autrefois
une impression à l'occasion d'un certain objet, mais nous n'avons
aucune idée de cette impression; et souvent le souvenir confus s'efface
totalement. Il arrive de là que, comme il y a plusieurs faces semblables,
ou presque semblables, dans des objets différens, nous ne pouvons
les distinguer que lorsqu'ils sont présens, et que nous les confondons
lorsque nous nous en souvenons. Par exemple, vous sçavez ce que c'est
que la ciguë, cette herbe dont on employoit le jus pour finir les jours
des criminels à Athènes (on s'en servit pour ôter la
vie à Socrate): cette herbe est un poison. Il y en a une autre qui
lui est presque semblable, mais qui est très saine et qui sert d'aliment
à des nations entières. Il faut que ces herbes soient l'une
auprès de l'autre, pour les distinguer aisément: la différence
qui est entre leurs tiges, la grandeur, la figure et la découpure
de leurs feuilles, et celle qui se trouve entre les nuances du vert dont
elles sont colorées, sont presque imperceptibles. Lorsque l'une des
deux est seule présente à nos yeux, ceux qui n'en ont pas
une connoissance parfaite les confondent ensemble. La raison de cela, c'est
qu'ayant des propriétés communes, ou à peu près
communes, elles ne nous peuvent faire discerner la distinction qu'il y a
entre les différens objets auxquels elles appartiennent; nous nous
souvenons tout au plus qu'il y a de la différence entre elles, mais
nous n'avons plus l'idée nette de leur différence.
<VII>
Si l'oubli efface les impressions des corps, si l'esprit n'en reçoit
pas même toujours des images exactement ressemblantes aux objets qui
agissent sur nos organes extérieurs, que sera-ce lorsqu'il s'agit
de comparer des objets qui n'agissent que sur les sens intérieurs,
de comparer entre elles diverses perceptions, et diverses idées,
et des souvenirs de perceptions, et des sensations, ou des sentimens intérieurs,
pour connoître les rapports qui sont entre eux?
Vous voyez à combien de méprises et d'erreurs nous sommes
sujets par le défaut de notre mémoire. L'imagination en fournit
encore un bien plus grand nombre: la source la plus abondante des erreurs
vient de ce que nous supposons que les objets de ces perceptions intérieures
ont une existence propre et qu'ils existent séparément de
nous, de même que nous les concevons séparément. Ainsi,
il faut commencer par examiner si toutes les choses qui sont distinguées
entre elles le sont de la même façon.
Il y en a qui le sont tellement qu'elles ne peuvent pas subsister ensemble.
Par exemple, la superficie d'un même corps ne peut être tout
à la fois noire et blanche dans toutes ses parties (mais elle peut
passer successivement d'une de ces couleurs à l'autre); un sentiment
ne peut être à la fois agréable et désagréable;
un même corps ne peut être en même tems plus et moins
étendu qu'un autre. C'est là la plus grande distinction qui
puisse se trouver: deux idées qui sont distinguées de cette
manière le sont tellement qu'elles s'excluent l'une l'autre, que
l'existence de l'une emporte la non-existence de l'autre, et que par conséquent
elles ont chacune une existence séparée.
Mais il y a une autre sorte de distinction. Lorsqu'un corps passe d'une
couleur ou d'une forme à une autre, lorsque nous éprouvons
successivement des sentimens différens, il est clair que nous demeurons
les mêmes, et que c'est le même corps qui change de couleur.
Cependant, le corps n'est pas sa couleur, puisqu'il peut cesser de l'avoir
sans cesser d'être le même. La figure d'un corps n'est pas sa
couleur, son mouvement, son étendue, sa dureté, etc.; ces
choses sont différentes entre elles, puisque l'une peut exister sans
l'autre et être détruite sans que l'autre cesse d'exister.
Mais sont-elles distinguées de la même manière que les
choses qui ne peuvent exister en même tems? Non, sans doute, puisqu'elles
existent ensemble. Il n'y a donc nulle raison d'assurer que ces choses aient
une existence séparée et distincte de celle des corps qu'elles
affectent et dont elles sont les propriétés. La même
force par laquelle un corps blanc existe est celle par laquelle sa blancheur
existe; la blancheur ne sçauroit exister à part et sans aucun
corps, quoiqu'il put se faire qu'il n'y eût aucun corps blanc. Cette
distinction est celle qui se trouve entre les choses qui peuvent être
séparées quoiqu'elles puissent se trouver ensemble, et qui,
nous causant des impressions différentes, peuvent être considérées
séparément et devenir autant d'objets distincts de nos perceptions.
Cette distinction est celle que je nomme objective ou imaginée,
à la différence de celle qui se trouve entre les choses qui
ne peuvent subsister ensemble, que je nomme réelle ou exclusive.
Les choses entre lesquelles cette dernière distinction se trouve
ont une existence propre, que je nomme réelle ou exclusive; au lieu
que les autres n'ont qu'une existence objective ou imaginée, par
laquelle les choses existent seulement dans notre esprit.
Il est d'une importance infinie de ne pas confondre ces deux genres
de distinction, et conséquemment les deux genres d'existence qui
les accompagnent. Vous ne pouvez croire de combien d'erreurs cette confusion
est la source.
Dans les mathématiques, par exemple, les géomètres,
qui ont la grandeur ou quantité des corps pour objet, se sont accoutumés
à considérer des points, c'est-à-dire des étendues
sans longueur, largeur ni profondeur; des lignes, c'est-à-dire des
étendues qui n'ont que de la longueur; des surfaces, qui ont de la
longueur et de la largeur, mais sans aucune profondeur; et enfin des solides,
ou des corps qui ont ces trois dimensions. Ils conviennent eux-mêmes
qu'il n'y a ni ne peut y avoir aucun corps qui existe comme ils imaginent
leurs points, leurs lignes et leurs surfaces; que ces corps mathématiques
n'ont qu'une existence objective, ne sont que dans notre esprit, au lieu
que tous les corps naturels sont réellement étendus en tout
sens. C'est là-dessus qu'est fondée la certitude de leurs
démonstrations de la divisibilité de la matière à
l'infini: c'est parce que, quelques petites que soient les parties d'un
corps, elles sont toujours étendues, et étendues en tout sens.
C'est pourtant en conséquence de cette supposition, et pour avoir
confondu l'existence réelle avec l'existence objective, que les atomistes
ont composé l'univers d'atomes, ou de petits corps qui n'ont ni solidité
ni étendue, qui sont cependant d'une dureté infinie et qui
sont figurés avec une variété inconcevable. Ces atomistes
ont cru que, parce que les géomètres ont pu considérer
l'une de ces propriétés de l'étendue sans faire attention
aux autres, elles existoient séparément et l'une sans l'autre.
Il est vrai que les plus habiles atomistes ne donnent point dans cette erreur;
mais plusieurs de leurs disciples l'ont fait, et cela me suffit pour la
justesse de l'exemple.
Si nous pouvons nous tromper si lourdement, faute de distinguer entre
l'existence réelle des corps qui sont hors de nous et l'existence
objective des perceptions qui sont dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il
s'agit de comparer nos perceptions, et même les rapports qui sont
entre elles, c'est-à-dire des rapports de rapports?
Nous n'allons pas jusqu'à croire que nos sensations existent
séparément de nous: le sentiment de la piqûre, celui
de la douleur, celui du plaisir, n'est point distingué de moi qui
le sens. Mais il est distingué de mon esprit qui l'apperçoit
et qui en a la perception, qui y réfléchit dessus, qui le
compare avec un autre sentiment. Comme le sentiment de l'existence et de
la distinction réelle est accompagné de plus de clarté
que l'autre, parce que c'est celui que nous éprouvons à l'égard
des corps, qui sont ce que nous appercevons d'une manière plus lumineuse,
nous jugeons qu'il y a une pareille distinction entre toutes les choses
que nous concevons vivement. C'est par là que les différentes
opérations de notre esprit et ses propriétés sont devenues,
ainsi que celles des autres êtres, autant de petites entités,
qui ont une existence propre et réelle, et qu'elles ont acquis une
réalité physique qu'elles n'ont point par elles-mêmes.
Par là notre esprit, c est-à-dire nous-mêmes en tant
que pensans, que sentans, que raisonnans, est distingué de nous comme
la partie l'est du tout dans la composition duquel elle entre. Cet esprit
lui-même est devenu différent de notre âme, c'est-à-dire
de ce qui nous anime, de ce qui nous rend vivans. Dans notre esprit, on
a distingué entre l'entendement et la volonté, c'est-à-dire
entre ce qui apperçoit et qui sent et ce qui veut ou qui ne veut
pas. Nos perceptions elles-mêmes sont distinguées de nous et
entre elles: en tant qu'elles apperçoivent les objets présens,
et leurs rapports, et les rapports de ces rapports, ce sont des pensées;
en tant qu'elles nous rappellent les images des choses absentes, ce
sont des idées. Cependant toutes ces choses ne sont que des
modalités ou manières d'exister de notre être et ne
sont pas plus distinguées entre elles ni de nous-mêmes que
l'étendue, la solidité, la figure, la couleur, le mouvement
ou le repos d'un corps, le sont de ce même corps; et, malgré
cela, on a mis entre elles une distinction absolue, on en a fait autant
de petites entités dont nous sommes l'assemblage, en sorte que nous
serions composés d'un million de petits êtres, aussi distingués
entre eux que le sont les arbres qui sont dans une foret et qui existent
chacun par des forces particulières et distinctes.
A l'égard des êtres distingués réellement
de nous, on a distingué d'eux-mêmes, non seulement leurs propriétés,
mais encore leurs rapports, c'est-à-dire ces mêmes propriétés
considérées comme semblables ou comme plus ou moins différentes;
et l'on a donné de la réalité à ces diverses
choses. On a observé que ces corps agissoient les uns sur les autres,
s'approchoient ou s'éloignoient, se frappoient, se repoussoient,
et qu'ensuite de ces actions et de ces réactions il arrivoit du changement
en eux. En approchant ma main du feu, j'y sens ce que l'on nomme chaleur.
le feu est la cause, et la chaleur est l'effet. Comme, pour abréger
le discours, on a imaginé des termes universels qui convinssent généralement
à toutes les idées particulières qui étoient
semblables, on a nommé cause, en général, tout
être qui produit quelque changement dans un autre être distingué
de lui, et effet tout changement produit dans un être par un
autre. Comme ces termes excitent en nous au moins une image confuse d'être,
d'action, de réaction et de changement, l'habitude de s'en servir
a fait croire que l'on en avoit une perception nette et distincte; on les
a eus perpétuellement à la bouche, et l'on est venu enfin
à imaginer qu'il pouvoit exister une Cause qui ne fût pas un
être ou un corps, une Cause qui fût distinguée réellement
de tous les corps et qui, sans mouvement et sans action, pouvoit produire
tous les effets imaginables.
On n'a pas voulu faire réflexion que tous les êtres particuliers,
agissant et réagissant sans cesse les uns sur les autres, produisoient
et souffroient en même tems des changemens; que le même être
qui est cause dans l'instant présent étoit effet dans le précédent,
c'est-à-dire que celui qui produit un changement par son mouvement
a souffert un changement par l'action d'un autre, et que ce changement qu'il
a reçu l'a mis en état d'en produire un autre; qu'il peut
même être en même tems effet à l'égard d'un
être et cause à l'égard d'un autre; que, lorsque je
pousse un corps avec le bâton que je tiens à la main, le mouvement
de ce bâton, qui est effet de mon impulsion, est cause de la progression
du corps. On a supposé, contre ce qui est démontré
par l'expérience, qu'il y avoit des causes absolues, des causes qui
n'étoient ni ne pouvoient être effets. Cependant le mot de
cause ne signifie autre chose que la perception d'un changement,
que produit un corps sur un autre, considéré par rapport au
corps qui le produit, et le mot d'effet le changement considéré
dans celui qui le reçoit.
La progression infinie des êtres qui ont été successivement
cause et effet a bientôt fatigué l'esprit de ceux qui ont eu
la curiosité de rechercher la cause de tous les effets. Sentant leur
attention épuisée par la considération de cette longue
suite d'idées, ils ont pris le parti de remonter tout d'un coup à
une première cause, qu'ils ont imaginée comme la Cause universelle,
à l'égard de laquelle toutes les causes particulières
sont des effets et qui n'est l'effet d'aucune cause. Ils n'en ont d'autre
idée que celle de quelque chose qui produit tout ce qui est, et non
seulement la manière d'être des choses, mais encore leur existence.
Voilà tout ce qu'ils en sçavent: ce n'est ni un corps ni un
esprit, ce n'est pas même un être à la manière
des êtres particuliers; en un mot, ils n'en peuvent dire autre chose
si ce n'est que c'est la Cause universelle.
Vous sentez, par tout ce que je vous ai dit, que ce n'est là
qu'une chimère et qu'un phantôme, qui n'a tout au plus qu'une
existence objective et qui n'est point hors de l'esprit de ceux qui le considèrent.
C'est pourtant là le Destin des Grecs, le Dieu de nos philosophes
et celui des Chaldéens, des Juifs et des chrétiens, c'est-à-dire
de ceux qui parlent le plus sensément de la religion.
Ceux qui n'ont pas reconnu cette Cause universelle et qui se sont contentés
d'admettre des causes particulières, les ont le plus souvent distinguées
des corps. Comme ils voyoient que souvent le même changement ou effet
étoit produit par des actions ou causes différentes et que
la même action ou la même cause produisoit des effets ou changemens
différens, ils ont imaginé des causes particulières,
mais distinguées des êtres corporels sensibles. Les uns ont
fait ces causes douées d'intelligence et de volonté, comme
ceux qui ont admis des dieux, des génies, des démons, des
intelligences bonnes et mauvaises, d'autres, qui ne pouvoient pas concevoir
que ces causes agissent volontairement et avec connoissance à notre
manière, ont supposé des influences ou écoulemens des
astres, je ne sçai quelles facultés ou vertus, le hazard,
et mille autres termes ténébreux qui ne signifient autre chose
que des causes aveugles et nécessaires.
Je me suis beaucoup étendu sur cet article de la différence
entre la distinction réelle et la distinction objective, parce que,
comme vous le voyez, c'est de là que viennent les variétés
qui se trouvent dans les opinions pratiques et spéculatives des hommes:
ils donnent une existence réelle à beaucoup de choses qui
n'ont que l'existence objective.
Comme ce n'est que la liaison et la suite qui est entre les diverses
actions et réactions des corps qui en fait regarder quelques-uns
ainsi que la cause des changemens qui arrivent, de là on a dû
souvent prendre une chose pour la cause d'un effet avec lequel elle n'avoit
aucune liaison; et, comme de ces changemens ou effets résulte notre
bonheur et notre malheur, notre plaisir et notre douleur, l'opinion que
l'on s'est formée de ces causes est devenue la règle et le
principe de notre conduite. Tout cela est venu de notre imagination, qui,
concevant comme présens réellement des objets qui ne l'étoient
pas, nous a induits en erreur.
De même que notre esprit sépare les propriétés
des êtres pour les considérer comme distinguées réellement,
il lui arrive aussi, bien souvent, de réunir des propriétés
différentes pour en faire de nouveaux composés. C'est ce qui
lui arrive dans le sommeil, pendant lequel nos rêves sont un assemblage
bizarre des images imparfaites et sans suite que nous avons reçues
pendant la veille par les sens extérieurs. Il y a des tems où
nous rêvons tout éveillés; et, en général,
ceux qui ont l'imagination un peu vive sont presque toujours dans cet état.
De là ces fictions folles et monstrueuses des poètes et des
peintres, ces chimères, ces centaures, ces satyres, ces sphinx, ces
figures des divinités d'Egypte, telles que Ies songes d'un malade
sont encore plus sensés. Mais, après tout, l'erreur la plus
dangereuse n'est pas de croire qu'il existe de tels corps ou de tels êtres;
elle ne peut séduire que ceux qui, comme des enfans et de foibles
femmes, tremblent au nom des empuses et des lamies.
C'est à l'égard des perceptions intérieures que
ces réunions vicieuses de propriétés séparées
produisent les plus grandes erreurs: on se persuade que ces assemblages
de propriétés sont des êtres réels et qu'ils
existent hors de nous. On joint ensemble les idées de cause, d'intelligence,
de volonté, de puissance, de bonté ou de malice, et l'on donne
le nom de Dieu à cet assemblage; on s'accoutume à le
considérer comme quelque chose de réel, on oublie que c'est
son propre ouvrage, et, à force d'échauffer son imagination,
on en vient jusqu'à se persuader, non seulement que sa volonté
est cause de tout ce qui nous arrive, mais que le moyen de lui plaire est
d'observer telles ou telles choses. Cette opinion, qui ne sert de rien pour
rendre les hommes meilleurs et plus vertueux, leur fait négliger
les précautions de la prudence et perdre l'usage de leur raison.
Dans les matières qui ne dépendent pas du sentiment extérieur
ou intérieur, le peuple est très disposé à s'en
rapporter au témoignage des autres hommes. Si ces derniers ont une
imagination vive et forte, qui leur fasse parler des choses comme si elles
étoient devant leurs yeux, si l'air du visage, le ton de la voix,
le geste, ne démentent point cette persuasion, on les regarde comme
des gens plus éclairés que les autres; il suffit que dans
le reste de leurs actions ils ne donnent aucune marque de folie; on n'examine
point si ce qu'ils disent ne répugne pas à ce que nous voyons
et à ce que nous sentons de plus certain.
En réunissant et rassemblant ce que je viens de dire sur les
causes de la variété des opinions humaines, il en résulte:
1° que les hommes s'accordent tous à chercher le plaisir
et à fuir la douleur;
2° qu'ils conviennent encore à se déterminer dans
cette recherche et cette fuite par l'idée du plus grand plaisir et
de la plus grande douleur;
3° qu'ils ne conviennent pas à reconnoître les mêmes
plaisirs et les mêmes douleurs pour les plus grandes; que la variété
de la constitution de leurs organes rend les uns sensibles à certaines
choses qui effleurent à peine les autres;
4° que cette différence paroit bien davantage dans les plaisirs
et dans les douleurs de l'esprit, c'est-à-dire dans ces sentimens
qui sont produits en nous par les organes intérieurs et par la perception
de ces objets qui n'existent point hors de notre esprit, et qui peuvent
être d'autant d'espèces différentes qu'il y a de diverses
combinaisons dans la disposition des organes intérieurs et de diverses
constitutions dans la nature des liqueurs dont le mouvement cause l'impression
que reçoivent ces organes;
5° que, les hommes confondant aisément la réalité
des objets qui existent hors de nous avec l'existence objective des phantômes
d'idées et de perceptions qui sont présens à leur esprit
et à leur imagination, ils se sont conduits à l'égard
de ceux-ci comme ils font à l'égard des autres: s'étant
une fois accoutumés à dire que les objets extérieurs,
à l'occasion desquels ils éprouvoient leurs sensations, étoient
cause de ces sentimens, et en conséquence se déterminant à
chercher ou à fuir ces objets, ils en ont fait de même à
l'égard des sentimens intérieurs et des objets de leurs perceptions
intérieures. Ces objets sont devenus la cause de leurs sentimens,
et il est arrivé que, ces objets étant infiniment variés,
on a imaginé un nombre infini de causes différentes; et, comme
les sentimens intérieurs ont souvent plus de force que ceux qui viennent
de dehors, ces causes intérieures et imaginées sont devenues
les motifs les plus efficaces de nos actions.
Les erreurs dans lesquelles nous tombons à l'occasion de ces
êtres objectifs sont les plus nombreuses et les plus dangereuses.
Elles viennent ordinairement de ce que nous n'apportons pas assez d'attention
à les considérer, de ce que nous les confondons avec les êtres
réels, de ce que nous décomposons et recomposons les idées
avec trop de précipitation et sans examiner si les diverses qualités
que nous joignons ensemble ont jamais été unies ensemble réellement,
si même elles ne s'excluent pas l'une l'autre directement, ou du moins
si elles ne sont pas inséparables de certaines propriétés
qui s'excluent mutuellement. Par exemple, à la première vue,
nous croyons qu'il peut exister une puissance, une cause, une sagesse infinie,
parce que nous ne considérons que les propriétés de
sagesse, de causalité, de puissance et celle de l'existence des choses
finies que nous voyons exister; mais nous ne faisons pas réflexion
que le terme d'infini est incompatible avec l'existence de quelque chose
de fini, de positif ou de réel, c'est-à-dire qu'il emporte
avec lui l'impossibilité d'exister réellement.
Qui dit une force infinie, une quantité infinie, un nombre infini,
dit quelque chose que l'on ne peut déterminer, dont on ne peut avoir
une idée juste et ressemblante, parce que, quelque étendue
qu'elle soit, elle sera au-dessous de la chose que l'on veut représenter.
Un nombre infini est celui qui ne peut être ni conçu ni exprimé.
Car, supposé qu'il y en eût un tel, on demande si l'on ne peut
pas en ôter une certaine partie, la moitié, par exemple. Cette
moitié est finie, on peut la compter et l'exprimer; mais, en la doublant,
on aura la somme égale au nombre infini, laquelle sera déterminée,
et à laquelle on pourra ajouter au moins une unité. Alors
cette somme sera plus grande qu'elle n'étoit. Cependant elle étoit
infinie, c'est-à-dire telle qu'on n'y pouvoit rien ajouter; et malgré
cela on y peut ajouter. Elle est donc en même tems finie et non finie,
ou infinie; elle a donc des propriétés exclusives, et c'est
la même chose qu'un corps blanc qui n est pas blanc, c'est-à-dire
une chimère de laquelle nous ne pouvons rien dire, si ce n'est qu'il
n'y a aucun tems dans lequel elle puisse exister.
Ce que j 'ai dit d'un nombre ou d'une quantité infinie, je le
dirai d'une cause, d'une puissance, d'un mouvement, etc.; parce que, comme
il y a divers degrés de force et d'action, c'est-à-dire des
causes plus ou moins produisantes, des puissances plus ou moins étendues,
je regarde ces degrés comme des unités, dont la somme exprime
la quantité de force et d'action qu'ont ces causes, et j'en dis tout
ce que je dirois des nombres, c'est-à-dire qu'une force ou une cause
infinie, au-dessus de laquelle on n'en puisse concevoir ou que l'on ne puisse
augmenter en la doublant, est impossible, n'existe point, n'a point existé
et n'existera jamais.
Nous nous préserverons de l'erreur dans nos idées objectives,
si nous ne donnons aux objets de nos perceptions intérieures que
les propriétés de l'existence que nous y appercevons et si
nous n'attribuons point aux unes les propriétés que nous découvrons
dans les autres. Lorsque je vois un bâton courbé dans l'eau
où il est plongé en partie, je dis qu'il existe droit, quoiqu'il
me paroisse courbé, c'est-à-dire qu'il existe réellement
hors de moi d'une autre façon qu'il n'existe objectivement dans mon
esprit; parce que, consultant plusieurs sens différens et le regardant
en diverses situations, j'apperçois la cause de mon erreur. Lorsque
je dors, quelques vives que soient les impressions que j'ai reçues
de mes songes, je connois à mon réveil que les objets de ces
perceptions et de ces sentimens n'existoient point hors de moi, à
la manière des objets de mes sensations et perceptions extérieures.
Suivons le même procédé dans la considération
de ces objets intérieurs qui ne sont présens qu'à notre
esprit: comparons-les entre eux, et que ceux qui nous donnent des images
vives, nettes et distinctes, des images toujours semblables, soient la règle
à laquelle nous comparerons ces images confuses, obscures et voltigeantes
qui nous séduisent pour l'ordinaire. Non seulement nous verrons qu'elles
ne sont que dans notre esprit, mais qu'elles y sont accompagnées
d'un sentiment très fort et très constant de leur non-existence;
et que ceux qui leur donnent cette existence forment des phantômes
spirituels qui n'ont pas plus de réalité que les chimères
ou les sphinx, ou plutôt qu'ils se servent de termes auxquels ils
ne peuvent pas attacher plus de sens qu'à ceux de noire blancheur,
de froide chaleur, de dure mollesse, qui joignent ensemble des idées
incompatibles.
<VIII>
Je n'ai pu m'empêcher de prévenir, dans ce que j'ai dit
ci-dessus, une partie de ce que j'avois à dire sur ce que la raison
nous apprend au sujet de cette première Cause, de ce souverain Être,
qui est l'objet du culte religieux de tous les hommes. J'ai fait voir qu'une
telle Cause infinie n'étoit présente à notre esprit
que d'une présence objective, et même qu'elle y étoit
comme non existante et comme impossible.
Quelque chose que nous disent les philosophes partisans du système
religieux pour nous prouver l'existence d'un tel être que leur Dieu,
ils ne prouvent autre chose sinon qu'il n'arrive rien qui ne soit l'effet
d'une cause; que le plus souvent nous ne pouvons connoître les causes
immédiates des effets que nous voyons; que, lors même que nous
les pouvons voir, ces causes sont elles-mêmes des effets à
l'égard des autres causes antérieures qui les ont produites,
et ainsi à l'infini. Mais ils ne montrent point qu'il faille en venir
à une première Cause éternelle, qui soit la cause universelle
de toutes les causes particulières, qui produise toutes les propriétés
des êtres et même leur existence, et qui ne dépende elle-même
d'aucune autre cause. Il est vrai que nous ne connoissons pas la liaison,
la suite et la progression de toutes les causes; mais que conclure de là?
L'ignorance d'une chose n'a jamais pu être un motif raisonnable de
croire ni de se déterminer.
Je ne sçai quelle est la cause d'un certain effet, je ne puis
en assigner une qui me satisfasse; faut-il pour cela que je me contente
de celle que me donnera un autre homme qui me dira qu'il en est satisfait,
lorsque je verrai qu'une telle cause est impossible, lorsque, avec une ignorance
égale à la mienne, il n'aura sur moi d'autre avantage que
celui de la présomption, par laquelle il croira sçavoir ce
qu'il ignore?
Il en est arrivé autant à un marchand d'Alexandrie. Il
avoit porté aux Indes, entre autres curiosités, quelques-unes
de ces machines hydrauliques qui servent à marquer le tems; elles
firent l'admiration de ces barbares, peu intelligens dans les mécaniques;
ils cherchèrent longtems à deviner quelle pouvoit être
la cause de ces mouvemens; et, n'en pouvant venir à bout, enfin l'un
d'entre eux, plus hardi que les autres, décida que ces machines étoient
des animaux d'une certaine espèce, et, parce que les autres ne pouvoient
lui montrer que les mouvemens de cette machine vinssent d'un autre principe
que de quelque chose qui fût semblable à ce qui nous fait mouvoir,
il se croyoit en droit de les obliger d'admettre son explication.
Les philosophes partisans du système religieux prétendent
que, parce que nous ne pouvons expliquer les causes de tous les effets ni
parcourir la suite infinie des causes, il faut que nous admettions leur
opinion de l'existence d'une Cause universelle. Mais tant qu'ils ne pourront
me la rendre probable, tant qu'elle impliquera contradiction dans mon esprit
et n'y entrera qu'accompagnée du sentiment de la fausseté,
je serai en droit de la rejetter, quoique je ne puisse rendre raison de
tout et qu'il y ait bien des choses, dans l'univers, au sujet desquelles
je demeure dans l'ignorance.
Un philosophe ne doit point avoir honte de convenir de cette ignorance,
quand il a lieu de croire qu'elle est invincible et qu'il voit qu'elle lui
est commune avec la plus raisonnable partie de son espèce. Non, ma
chère Leucippe, ce n'est pas de leur ignorance que les hommes doivent
rougir, ce n'est point elle qui leur est dangereuse: une ignorance modeste
nous oblige de nous tenir en suspens, elle ne nous fait rien entreprendre
témérairement. C'est la présomption, ou la fausse persuasion
de connoître, qui nous empêche de remplir les devoirs naturels,
qui nous expose à des maux réels, qui nous prive des avantages
sur lesquels est fondé notre bonheur; et, ce qui est de plus grande
conséquence pour le genre humain, c'est elle qui a enfanté
le fanatisme religieux et philosophique, qui n'a jamais servi qu'à
troubler l'ordre public et à détruire le bonheur des particuliers.
Ainsi je supporte sans douleur le vuide que les théistes croyent
remplir par la supposition d'une Cause intelligente, infinie en durée,
en force, en propriétés et en action. Cette supposition ne
serviroit qu'à m'embarrasser dans de nouvelles difficultés.
Quand je leur demande de m'expliquer la nature et les propriétés
de cette cause, je trouve qu'ils ne s'accordent qu'en un seul point, qui
est que c'est la Cause par excellence; mais sur le reste ils sont dans une
variation continuelle, non seulement les uns avec les autres, mais encore
chacun d'eux avec lui-même; à mesure qu'ils avancent dans le
détail de leur opinion, son absurdité augmente, par les suppositions
particulières qu'ils sont dans la nécessité de faire
à chaque pas.
Que leur hypothèse soit contradictoire, il est facile de le montrer.
Dans tous les systèmes, la dernière cause à laquelle
il faut remonter, soit qu'on la nomme Destin, Nécessité, Nature,
Cause universelle, Dieu suprême, est confondue avec les êtres
particuliers; car, enfin, si la volonté permanente et perpétuellement
agissante de cette Cause produit l'existence des êtres et de leurs
propriétés, si cette existence n'est autre chose que l'effet
de la volonté de cette Cause, ce n'est qu'un acte de sa volition,
qu'un attribut, qu'une propriété, qui n'est pas distinguée
d'elle autrement que nos pensées le sont de nous, que la couleur
l'est du corps coloré, l'action du corps agissant. Si Dieu est cette
Cause universelle, les êtres particuliers qu'il produit n'ont qu'une
existence objective, c'est-à-dire qu'ils participent de celle de
Dieu, dont ils sont autant d'attributs, de propriétés et de
parties; en sorte que Dieu n'est autre chose que l'assemblage de tous les
êtres particuliers que l'univers enferme. Opinion soutenue par un
grand nombre de nos philosophes, surtout par les stoïciens, qui ont
entrepris d'y ajuster le culte de toutes les nations, en changeant, par
des allégories très peu suivies, toutes les divinités
en autant de parties de l'univers ou d'attributs des êtres particuliers.
Les platoniciens ont prétendu que cette Cause devoit absolument
être distinguée de l'univers, puisqu'elle l'avoit produit,
et que la production et l'existence de tous les êtres est l'effet
de son action et de sa volonté. Voyons ce qu'ils entendent par le
terme de production.
Le mouvement est produit par un autre mouvement; la figure des corps
est produite par la différence de couleur et de dureté de
ces corps et de ceux qui les entourent immédiatement; la solidité
ou dureté des corps est produite par la différence de la direction
et de la quantité ou vitesse du mouvement des petites parties de
ces corps et de celles de l'air qui les entoure. Nous avons l'idée
de toutes ces choses, nous les concevons aisément, parce que nous
avons vu des corps avec ces diverses propriétés de mouvement,
de figure, de couleur, de dureté; nous avons été témoins
des changemens qu'ils ont soufferts et des causes qui les ont produits en
eux. Nous avons une idée des formes ou modalités que les êtres
acquièrent et perdent successivement, parce que ces modalités
ne sont au fond que nos propres sensations rapportées aux objets
extérieurs; nous éprouvons en nous-mêmes la succession
de ces différentes sensations et des différentes propriétés
que nous découvrons dans les êtres à l'occasion des
impressions qu'ils font sur nous. Mais, pour la cause de l'existence des
corps et de la matière, comme nous n'en avons jamais vu passer du
néant à l'être, nous ne pouvons comprendre comment cela
se fait, ni même que cela se fasse; ces termes de production des êtres
et de commencement de leur existence ne sont accompagnés d'aucune
idée. Il vaudroit donc mieux dire, si nous ne voulons pas nous contenter
de l'aveu de notre ignorance, que les corps et la matière existent
par eux-mêmes et par leurs propres forces, et que leur existence est
nécessaire; ce qui nous ramène au système des stoïciens.
Si la cause de cette existence est la volonté de Dieu, comme
nous n'avons point d'idée d'une volonté sans un motif et une
raison qui détermine à vouloir, parce que vouloir c'est préférer
une chose à une autre, on demande quel sera le motif de cette -volonté.
Si ce sont les êtres mêmes, comment ce qui n'est pas et ce qui
n'a jamais été, ni en soi ni en ses parties, peut-il être
conçu, être imaginé, servir de motif et déterminer
la volonté de Dieu? Si ce sont les idées de ces êtres,
que l'on suppose exister en Dieu, d'où lui sont-elles venues? Ce
ne peut être des êtres, qui n'ont jamais existé; elles
sont donc aussi anciennes que lui, elles sont donc une partie de lui-même
et de sa substance. Mais Dieu, dans cette hypothèse, conçoit-il
les êtres comme devant exister? Si cela est, quelle est la loi qui
leur a imposé cette nécessité? Ce n'est pas sa volonté,
puisque sa volonté n'est point la cause de l'existence de ces idées
ou perceptions et qu'il n'est point le maître de se les donner, de
les produire ni d'y rien changer. Elles sont immuables et éternelles
comme lui; mais cependant cette existence est nécessaire, et Dieu
n'en est point la cause; il y a donc une autre cause que lui, une autre
cause nécessaire, et dont il suit les loix; par conséquent,
il n'est pas la première Cause, ce qui est contre la supposition.
S'il ne conçoit pas les êtres comme devant exister, ses perceptions
sont fausses et ne représentent pas les choses et les êtres
tels qu'ils sont, et par conséquent elles ne peuvent être un
motif raisonnable d'agir. Puisque ce ne sont ni les êtres ni les idées
des êtres qui déterminent la volonté de Dieu à
agir, il reste qu'il soit déterminé par une cause antérieure;
à moins que l'on ne dise que sa volonté se détermine
par elle-même, par sa propre nature, qu'elle est cause d'elle-même,
c'est-à-dire cause aveugle.
J'avoue que ces termes ne sont pour moi qu'un vain son, destitué
de toute signification et de tout sens; et, si je voulois faire un système,
j'aimerois encore mieux dire que tout ce qui existe, existe nécessairement,
a toujours existé et existera toujours, et qu'il ne peut pas ne point
exister; que ses divers changemens apparens ne sont tels que par rapport
à nous et aux impressions que font sur nous les êtres qui nous
touchent; que, selon les divers aspects dont nous l'envisageons, nous disons
qu'il passe d'une modification à l'autre, qu'il acquiert et qu'il
perd des propriétés; que cependant, non seulement sa force
d'exister ou son existence, incapable d'accroissement et de diminution,
est toujours la même, mais que les changemens que nous croyons voir
dans ses propriétés n'ont pas plus de réalité
que ceux de ces objets dont la forme et la couleur changent suivant le point
de vue dont nous les envisageons. Voilà le parti que je prendrois,
si j'étois obligé d'embrasser une opinion sur cette matière;
dans laquelle cependant je préférerai toujours un aveu sincère
de notre ignorance invincible, parce que je ne vois aucune raison suffisante
pour décider sûrement.
Je pourrois m'en tenir là, ma chère Leucippe, et me contenter
d'avoir prouvé, contre les partisans du système religieux,
que l'existence d'une Cause universelle est impossible et que leur divinité
n'est autre chose qu'un spectre ou un phantôme de notre imagination,
qui n'a aucune réalité distinguée de nous-mêmes
et qui existe dans notre esprit tout au plus comme les objets de nos songes.
Mais je veux aller plus loin contre eux, et voir si, en leur accordant que
ce phantôme peut exister réellement hors de nous, ils pourront
établir les conséquences particulières qu'ils tirent
de cette hypothèse. Je suppose donc avec nos partisans du culte religieux
qu'il existe un Être, cause universelle non seulement des modifications
des êtres particuliers, mais encore de leur existence, qui les a faits,
qui les conserve, qui les change et qui les détruit; dont la volonté
est la source et le principe de toute existence, n'y en ayant aucune qui
n'en émane et n'en découle; qui peut subsister sans ces êtres,
et sans lequel ils ne peuvent subsister; que cependant il est absolument
et réellement distingué de ces êtres, qui ne sont ni
ses attributs ni ses parties, quoiqu'ils n'aient pas une existence réellement
indépendante de la sienne. Je suppose encore que, un tel Être,
doué d'intelligence et de volonté à la manière
des hommes, quoique exempt de nos défauts, nous ayant donné,
avec l'existence, une force que nous appellons volonté et par laquelle
nous agissons, l'usage que nous faisons de cette force n'est raisonnable,
n'est capable de lui plaire, de lui devenir agréable, et par conséquent
de nous rendre heureux, que lorsqu'il est conforme à ses vues, à
ses loix et à ses volontés.
Je demande d'abord à nos défenseurs de l'existence de
la divinité si la loi, la règle, la volonté, par laquelle
il conduit les êtres, est de même nature que notre volonté
et que la force que nous croyons appercevoir en nous, si dans les mêmes
circonstances il peut vouloir et ne pas vouloir, si la même chose
peut lui plaire et lui déplaire; ou s'il ne change pas de sentiment,
si la loi par laquelle il se conduit est immuable.
Si c'est elle qui le conduit, il ne fait que l'exécuter et il
n'a aucune puissance. Cette loi nécessaire, qu'est-elle elle-même?
est-elle distinguée de lui et des êtres, ou des perceptions
qu'il en a? n'est-ce que la perception des rapports de convenance ou de
disconvenance qui sont entre les choses ou leurs idées? Ce sont là
autant de questions que l'on ne peut résoudre; et les réponses
que l'on y feroit seroient ou absurdes ou inintelligibles; car enfin une
détermination de cette espèce ne peut venir que de l'action
des êtres extérieurs qui font sur un objet une impression qu'il
ne peut que recevoir, et c'est ce que l'on ne peut dire ici: les effets
de la Cause: universelle et nécessaire ne peuvent agir sur cette
cause.
Si, au contraire, cet Être peut changer de sentiment et de volonté
sans que les circonstances changent, je demande 1° pourquoi il en change,
quel est son motif. Il lui en faut un, et un raisonnable, car cet Être
doit nous surpasser en sagesse, comme il nous surpasse en puissance. L'on
ne peut imaginer ce motif qui n'est ni dans les objets ni dans leurs idées
ou perceptions, puisque, par la supposition, il n'y a rien de changé.
Mais je vais plus loin et demande 2° s'il sçait d'avance qu'il
changera de volonté S'il l'ignore, qu'est-ce qu'un pareil Être,
qui ne prévoit pas ce qu'il fera? S'il le prévoit, et qu'il
ne puisse se tromper, comme il le faut supposer pour en former une idée
convenable, il est donc arrêté, indépendamment de sa
volonté, qu'elle agira de telle et telle façon. Qu'est-ce
que cette loi que sa volonté suit? Où est-elle? d'où
tire-t-elle sa force? Je n'ai encore trouvé personne, parmi eux,
qui puisse répondre raisonnablement à ces questions.
Si ce Dieu n'est point libre, s'il est déterminé à
agir en conséquence de certaines loix qu'il ne peut changer, c'est
une force semblable au Destin, au Sort, à la Fortune, et je ne vois
pas qu'on puisse le toucher ni le fléchir par des voeux, par des
prières ni par aucun culte; et par conséquent, comme il ne
fera jamais que ce qu'il doit faire, la religion est absolument inutile.
Mais, dira-t-on peut-être, la même loi qui a déterminé
les volontés et les décrets de la divinité a déterminé
aussi que la pratique du culte religieux, l'observance des cérémonies
et la croyance des dogmes seroient nécessairement suivies du bonheur.
Ceci est un fait que l'on avance, et dont il faut donner la preuve; mais,
avant que d'entrer dans ce détail, permettez-moi de faire quelques
réflexions sur la nature de la volonté et de rechercher si
nous en avons une connoissance exacte.
<IX>
Nous avons sentiment et perception de notre volonté, c'est-à-dire
d'une force par laquelle nous nous portons vers les objets agréables
et nous nous éloignons de ceux qui sont désagréables.
Nous concevons cette force en nous comme quelque chose de semblable au mouvement
que nous appercevons dans les corps, parce que tout ce que nous voulons
concevoir avec clarté et vivacité, nous le rapportons aux
propriétés des corps; ainsi nous allons examiner le mouvement
et ses différentes espèces dans les corps.
Parmi les corps, les uns se meuvent parce qu'ils sont frappés
et poussés par d'autres corps déjà en mouvement, les
autres se meuvent d'eux-mêmes, c'est-à-dire sans que nous voyions
aucune cause extérieure de leur mouvement; par exemple, lorsque je
coupe la corde qui tient un corps pesant suspendu en l'air ou la corde d'un
arc tendu, il arrive que sur-le-champ le corps pesant descend vers la terre
et l'arc se détend et se redresse. Mais cette expérience ne
m'apprend autre chose sinon qu'il y a des corps qui se remuent sans que
je voye la cause de leur mouvement; elle ne m'apprend pas qu'ils aient en
eux-mêmes cette cause de leur mouvement. Les hommes et les êtres
vivans se mouvent de même sans que l'on voye rien d'extérieur
qui les pousse. Nous sentons à la vérité que ce mouvement
est souvent accompagné d'un sentiment ou d'une volonté que
nous sommes tentés de croire être la cause de ce mouvement;
mais, comme il arrive souvent que nous sommes mis en mouvement sans le concours
de notre volonté et quelquefois malgré elle, comme il arrive
dans tous les mouvemens involontaires, et que souvent notre volonté
ne peut ni produire du mouvement ni arrêter celui qui est excité
dans certaines parties de notre corps, même dans celles qui lui semblent
les plus soumises, comme les bras, les jambes, la langue, il est évident
que notre volonté toute seule n'est pas suffisante pour produire
du mouvement en nous et qu'il faut le concours d'une autre cause, quelle
qu'elle soit.
Il y a donc en nous deux sortes de mouvemens: l'un involontaire, qui
se fait sans le concours de la volonté, et quelquefois même
malgré elle, et que l'on peut nommer mouvement forcé, mouvement
contraint; l'autre mouvement est le volontaire, qui est accompagné
du concours de la volonté, et que j'explique par cette supposition:
vous avez vu ces machines que l'on met au haut des tours pour marquer de
quel coté souffle le vent; si la lame de métal, qui est posée
sur le pivot et qui tourne facilement, étoit animée et qu'elle
eût un sentiment qui lui fit trouver du plaisir à se tourner
vers le Septentrion, elle auroit toujours une pente, une inclination, une
tendance à se tourner vers ce coté-là, et, dès
que le vent du Midi souffleroit, elle croiroit se tourner d'elle-même
vers le Nord, quoiqu'elle ne contribuât pas plus à son mouvement
dans cette occasion que lorsqu'elle se tourneroit vers tous les autres cotés,
pour lesquels elle auroit plus de répugnance. Nous n'avons point
de preuve que nous soyons d'une autre nature que cette machine; mais, comme
nous n'avons pas non plus de preuve que nous lui soyons semblables, il ne
faut pas décider si dans certaines occasions, où notre volonté
concourt en apparence avec la cause de nos mouvemens, elle ne fait que les
accompagner, sans avoir aucune force de les produire, ou si elle a effectivement
une force qui, se joignant à la cause de nos mouvemens, la met en
état de les produire.
Il faut plutôt examiner si cette force, ce mouvement intérieur
de la volonté, cet effort, cette tendance, est produite au dedans
de la volonté par elle-même ou si elle la reçoit d'ailleurs.
La volonté n'a que deux efforts ou tendances: l'un pour s'approcher
des objets agréables, l'autre pour s'éloigner des objets désagréables.
Elle a une tendance vers les uns et une répugnance pour les autres,
et l'une et l'autre sont invincibles. La difficulté est de sçavoir
si cette force est dans la volonté ou si elle est dans les objets;
si elle s'approche et se retire d'eux ou si ce sont eux qui l'attirent et
qui la repoussent. Cette question me paroît insoluble; et cependant,
sans la résoudre, on ne peut entendre les fameuses questions de la
liberté qui partagent nos philosophes; car tout se réduit,
dans ces questions, à sçavoir
1° si la volonté est nécessairement déterminée
par l'apparence du plus grand plaisir ou de la plus grande douleur en général;
2° si, à l'égard des objets particuliers, elle peut
se les représenter comme étant ou n'étant pas la cause
nécessaire des impressions du plus grand plaisir ou de la plus grande
douleur;
3° si par sa considération elle peut ajouter à la
force par laquelle les objets agissent sur elle, si elle peut augmenter
leur action et, de non déterminante qu'elle étoit, la rendre
déterminante.
Lorsque la différence qui est entre les divers degrés
de plaisir ou de douleur est considérable, ou lorsqu'un seul objet
est présent à l'esprit et agit sur lui, il est clair que la
volonté est déterminée conformément à
l'apparence de cet objet et qu'elle n'a que la force de vouloir, c'est-à-dire
d'être mue. Mais, lorsque deux ou plusieurs objets nous frappent et
nous poussent de divers côtés avec des forces à peu
près égales, comme nous ne sommes entraînés dans
le premier instant vers aucun, mais que nous nous sentons poussés
vers tous presque dans le même tems, nous sommes fort portés
à croire que c'est nous-mêmes qui nous sommes déterminés
et qui avons rendu l'une de ces impressions efficace; nous croyons que la
supériorité qu'elle a acquise est un effet du concours de
la volonté qui s'est jointe à elle. Si nous nous contentons
de consulter un certain sentiment confus de ce qui se passe en nous, nous
jugerons que cela est ainsi et nous appellerons liberté cette force,
que nous croyons avoir, de nous déterminer indépendamment
de l'action des objets.
Mais, si nous considérons que nous recevons les impressions des
objets d'une manière absolument passive et à laquelle nous
ne pouvons apporter aucun changement, que nous ne produisons pas nos perceptions,
mais qu'elles sont excitées par l'action de quelque chose qui est
hors de nous, nous penserons que la volonté en nous n'a pas une autre
force que celle de la faculté d'appercevoir, et que, de même
que nous ne contribuons en rien à l'évidence des objets que
nous appercevons, de même aussi nous ne contribuons en rien à
l'apparence des motifs qui nous déterminent à vouloir. Par
conséquent, nous dirons que l'on ne doit point distinguer entre les
actions libres et les volontaires; que ma volonté n'est pas moins
forte lorsque je retire ma main du feu qui me brûle que lorsque je
la trempe dans l'eau pour la laver, quoique je sois déterminé
bien plus fortement à l'une de ces actions qu'à l'autre: le
degré de force du motif déterminant est infiniment plus grand
dans un cas que dans l'autre, mais la nature de ce motif est la même
partout. Toutes les actions auxquelles ma volonté concourra seront
également libres, parce qu'elles seront toutes également volontaires;
il n'y aura que les actions involontaires et contraires à la volonté
qui ne seront pas libres: par exemple, le battement de mes artères,
les convulsions d'une grande maladie, la contrainte d'un homme infiniment
fort qui me prendroit le bras pour me faire enfoncer un poignard dans le
sein de mon meilleur ami, tandis que je fais inutilement tous les efforts
possibles pour m'en défendre.
Ceux qui font consister la liberté dans quelque chose de plus
que le concours ou le consentement de la volonté n'ont point d'idée
de ce qu'ils disent et ne peuvent en communiquer à d'autres et à
ceux qui les écoutent. Le commun des hommes, qui dans les choses
de sentiment marche d'une manière plus sure que les raisonneurs abstraits,
parce qu'il se laisse conduire à son sentiment, appelle actions libres
toutes celles qui sont volontaires, et il croit que sa volonté a
d'autant plus de force pour se déterminer que celle des objets extérieurs
est moins marquée et moins sensible; il appelle mouvemens libres
tous ceux auxquels la volonté consent.
<X>
Cela posé, examinons si, dans la supposition d'une Cause intelligente,
d'une divinité qui produit tous les êtres particuliers, il
doit et peut y avoir des actions qui lui soient plus agréables les
unes que les autres, ou, ce qui est la même chose, des actions justes
et injustes par elles-mêmes au sens où nous prenons ces termes.
C'est de cette Cause infinie que nous tenons, non seulement notre existence,
mais encore les affections ou modifications de cette existence. C'est par
son action que nous recevons toutes nos impressions et nos perceptions,
puisque les objets n'ont pas la force d'exister par eux-mêmes, loin
d'avoir celle d'agir sur nous; quand même ils l'auroient, ce seroit
de ce Dieu qu'ils la tiendroient et au moins par sa direction qu'ils l'exerceroient.
Quant à nous, c'est de lui que partent toutes nos perfections et
imperfections; nous n'avons que ce qu'il nous donne, et par nos propres
forces nous ne pouvons rien produire en nous ni y rien changer; nous sommes
précisément tels qu'il nous fait, et seulement parce qu'il
nous fait tels; donc, quels que nous soyons, nous sommes toujours conformes
à sa volonté. Puisque rien n'existe qu'il ne le veuille, puisqu'il
n'y a point d'autre cause de l'existence que sa volonté, de cela
seul qu'une chose existe on peut et on doit conclure qu'il le veut. Il faut
donc conclure qu'il n'y a aucun être particulier, aucune modification,
aucune qualité de ces êtres, qui soit plus conforme à
la volonté de Dieu qu'une autre; que par rapport à lui tout
est égal; et que ce que nous appellons perfection et imperfection,
justice, injustice, bonté, méchanceté, vérité,
fausseté, sagesse, folie, etc., ne diffèrent que par le rapport
que les objets ont avec nous et par rapport aux impressions de plaisir et
de déplaisir, d'agrément et de désagrément,
que nous en recevons. Toutes ces choses ont une égale réalité
en elles-mêmes et sont également les effets nécessaires
d'une volonté toujours efficiente, et la seule cause efficiente de
tout ce qui existe. Vous sentez assez, ma chère Leucippe, l'impossibilité
de concilier ces conséquences avec le dogme religieux. C'est ce qui
a porté ceux qui le défendent à dire que Dieu ne produit
que les mouvemens des corps et que ceux de la volonté sont produits
par une autre force, qui est dans notre volonté. Mais je leur demanderai
ce que c'est qu'une telle force qui existe et qui agit indépendamment
de la Cause universelle: elle n'est donc plus univers elle, contre la supposition
. Cette Cause prête-t-elle s on action, concourt-elle avec notre volonté?
En ce cas, elle y donne son consentement ou elle le refuse; si elle y consent,
elle est complice de toutes les actions de notre volonté; si elle
n'y consent pas, elle est moins puissante que cette même volonté
particulière, puisque contre son gré elle obéit à
ses loix. Quelle idée nous donne-t-on de la divinité? Quoi
! ce maître absolu de l'univers ne se fera obéir que par les
êtres inanimés, que par la matière; mais le monde intelligent,
le monde des esprits, celui que nous croyons le plus parfait et le plus
noble, ne sera point assujetti à ses loix! En vain ce Dieu fera tous
ses efforts pour les porter à les exécuter; en vain il y attachera
sa gloire et son bonheur; tous ses efforts seront inutiles et ne serviront
qu'à lui rendre plus douloureux le mauvais succès de ses tentatives!
Mais, comme je crains que, malgré la vérité et l'évidence
de ces raisonnemens, ils ne paroissent trop subtils aux partisans du système
religieux, esprits grossiers et superficiels, il leur faut des raisonnemens
palpables; il faut leur accorder que le souverain Être a donné
des loix aux hommes et que les hommes sont les maîtres d'exécuter
ou de violer ces loix. Cela supposé, voyons quelles doivent être
ces loix, et à quelles marques on pourra les connoître. Ces
loix se réduisent à trois chefs: la soumission de notre esprit
par la croyance de certaines vérités spéculatives;
l'observation de certaines règles dans la morale et dans la jouissance
des objets de nos sensations; enfin, la pratique de certaines cérémonies
établies pour lui témoigner notre attachement et notre respect.
Si les partisans du culte religieux avouent que cela est vrai, ces loix
étant communes pour tous les hommes, elles doivent leur être
connues à tous, ou du moins ils doivent tous avoir des facilités
égales pour en acquérir la connoissance et pour en ressentir
la vérité. Une loi n'oblige que quand elle est connue; et
il faut qu'elle soit accompagnée et revêtue de certains caractères
sans lesquels elle n'a aucune autorité. Voyons donc quelles sont
les loix gravées dans l'esprit et dans le coeur de tous les hommes,
au moins de ceux qui y font attention et qui cherchent à les connoître.
Quant à leur esprit, je les vois convenir de certaines vérités
générales, qui concernent les propriétés des
corps et leurs rapports de grandeur et de quantité; mais ce sont
des vérités sèches et de pure spéculation, qui
leur apprennent qu'ils voyent en tout tems et en tout lieu les mêmes
propriétés des corps et qu'ils en reçoivent les mêmes
impressions. Les vérités mathématiques ne roulent que
sur les mesures de la grandeur et sur les proportions des nombres; cependant,
ce sont les seules sur lesquelles les hommes conviennent. On les acquiert
par l'expérience, et on s'en convainc par l'uniformité que
l'on apperçoit dans toutes les impressions que les objets extérieurs
font sur nos sens, qui sont, comme je l'ai déjà dit, les organes
par lesquels nous acquérons des connoissances vraies et certaines.
Les plus sublimes vérités de la géométrie ne
sont que des conséquences de ces vérités communes;
et les démonstrations ne font qu'appliquer à un cas moins
ordinaire une vérité dont nous sommes déjà convaincus
par une expérience habituelle et journalière, qui a été
répétée un million de fois.
Toutes les autres connoissances qui passent pour certaines n'ont point
ce degré de certitude: nous sommes surs de voir ce que nous voyons,
mais nous ne le sommes presque jamais qu'il y ait quelque chose hors de
nous qui soit précisément tel que nous le voyons. Il faut
un grand nombre d'expériences faites et répétées
avec bien des précautions, pour produire en nous un degré
de conviction pareil à celui des vérités géométriques.
S'il y a quelques autres vérités, elles sont en petit nombre
et communes à tous les hommes qui ne sont pas dépourvus des
sens à l'occasion desquels ils reçoivent les connoissances
qu'elles accompagnent; elles se bornent à nous apprendre que nous
éprouvons telles ou telles sensations à la présence
de tel objet.
Voilà toutes les vérités spéculatives que
nous pouvons regarder comme des loix communes, suivant lesquelles les hommes
doivent conduire leur esprit. Non qu'ils apportent avec eux en naissant
la connoissance de ces vérités gravées dans leur esprit,
mais parce qu'elles s'y gravent de la même façon et avec la
même force à proportion des expériences qu'ils font
et de l'attention qu'ils y prêtent.
Quant au coeur, c'est-à-dire au sentiment et à la volonté,
il est vrai que j'y vois une loi gravée dès le premier instant
de son existence, c'est à dire l'amour du plaisir et l'aversion de
la douleur. Cette loi est généralement observée par
tous les hommes: il n'y en a aucun qui s'en écarte un seul instant.
Cette loi a attaché le plaisir aux actions propres, ou même
nécessaires, à notre conservation, elle a attaché la
douleur à celles qui y sont contraires; et par un instinct naturel
l'amour du plaisir nous porte nécessairement à faire les unes
et l'aversion de la douleur à éviter les autres. L'effet de
cet instinct est tel que nous ne sommes pas maîtres d'y résister:
entre plusieurs plaisirs, nous choisissons celui qui est le plus grand à
nos yeux, de même qu'entre plusieurs douleurs nous craignons davantage
la plus vive. Nous pouvons envisager la privation d'un plaisir comme plus
fâcheuse qu'une douleur positive, ou la souffrance d'une douleur comme
moins difficile à supporter que la privation d'un plaisir, et agir
en conséquence; mais, quoi que nous fassions, c'est toujours l'apparence
du plus grand plaisir et de la plus grande douleur qui fait la plus grande
impression, et c'est toujours cette impression qui détermine et qui
entraîne la volonté.
La raison consiste dans la comparaison de ces différens degrés
d'impressions et dans le choix des moyens que nous employons pour parvenir
au plaisir et pour éviter la douleur. Ceux-là passent pour
raisonnables, qui s'accordent avec les autres hommes dans ce qu'ils regardent
comme le plus grand plaisir et la plus grande douleur; comme ceux-là
passent pour sensés et pour prudens, qui paroissent appercevoir les
objets de la même manière dont les voyent les autres hommes.
Dans la conduite de la vie, ceux-là arrivent plus ordinairement au
but où ils tendent, c'est-à-dire au bonheur, et ils sont déterminés
par l'appercevance des objets à suivre le chemin qui y conduit ordinairement.
Telle est la loi que les hommes portent gravée dans leur coeur,
par laquelle ils sont perpétuellement conduits et à laquelle
ils ne peuvent non plus se soustraire que les êtres corporels le peuvent
aux loix qui règlent leurs mouvemens. Si le premier Être a
établi une loi pour ses ouvrages, elle doit être semblable
à celle-ci; car je ne puis comprendre que l'auteur de leur existence
et de leurs modalités puisse avoir une volonté qu'ils n'exécutent
pas et qu'ils rendent inutile. Au reste, cette loi suffit pour conserver,
perpétuer et augmenter le genre humain; c'est elle qui a formé
les sociétés et qui les maintient. La religion y est absolument
inutile, si même elle n'y est pas contraire, parce qu'elle remplit
l'esprit des hommes d'idées imaginaires et fausses d'un bonheur distingué
de celui qui consiste dans la jouissance des plaisirs attachés à
la satisfaction des besoins de l'homme et qu'elle leur fait craindre des
maux qui n'existent que dans l'imagination de celui qui les appréhende,
et que, pour éviter ces maux, qui ne sont maux que pour lui seul,
il s'expose à souffrir des douleurs et à se priver des plaisirs
reconnus pour tels par tous les hommes.
<XI>
Que cette loi de l'amour du plaisir et de la fuite de la douleur soit
suffisante pour conduire les hommes lorsqu'ils vivent en société,
c'est de quoi il est aisé de se convaincre.
Si les hommes n'étoient sensibles qu'aux impressions des sens
extérieurs, comme il paroit que sont les animaux, il pourroit se
faire qu'ils ne vivroient point en société, hors le tems où,
l'amour les portant à se joindre ensemble, l'instinct, qui attache
les bêtes les plus féroces au soin de nourrir leurs petits,
les porteroit à demeurer unis jusqu'à ce que leurs enfans
pussent se passer d'eux. Les hommes seroient comme les oiseaux, parmi lesquels
le mâle et la femelle, que l'amour a réunis, ne se séparent
point que leurs petits ne soient en état de se passer de leurs secours.
Il est vrai que, comme les enfans sont beaucoup plus longtems incapables
de pourvoir à leurs besoins que les petits des bêtes et des
oiseaux, les sociétés amoureuses des hommes seroient plus
longues que celles des animaux; mais, hors de là, ils se craindroient
et se fuiroient mutuellement, comme la plupart des autres animaux. Je ne
vois pourtant pas clairement que cela ne put être autrement; car,
parmi les animaux, nous voyons que les abeilles et les fourmis forment des
sociétés nombreuses et aussi bien réglées que
les nôtres, et que, quoique nous n'ayons nul motif de leur attribuer
une raison semblable à la notre, ces animaux semblent plus sociables
que les Scythes septentrionaux et que les barbares du milieu de l'Afrique,
parmi lesquels il y a des nations entières dont les hommes sont séparés
les uns des autres et où les familles ne vivent ensemble que jusqu'à
ce que ceux qui les composent puissent se passer de secours pour subsister
et pour se défendre contre les animaux féroces.
Mais, comme les hommes, ainsi que nous l'avons remarqué plus
haut, ont des sentimens intérieurs d'un plaisir et d'une -douleur
qui les affectent indépendamment des organes extérieurs du
corps, et que ces impressions intérieures les affectent souvent plus
vivement et plus efficacement que les autres, ce sont elles qui déterminent
presque toute leur conduite. Ainsi il n'a fallu d'autre motif, pour former
les sociétés, que le plaisir que nous trouvons dans la compagnie
et dans le commerce des autres hommes, avec lesquels la parole nous donne
la facilité de converser, c'est-à-dire de leur communiquer
non seulement nos sensations, comme font les animaux, mais encore nos perceptions
les plus délicates. Le désir de ce commerce est si naturel
que nous ne pouvons en être privés sans ressentir l'ennui inséparable
de la solitude totale, lequel forme une situation très douloureuse.
Mais, quand on supposeroit pour un moment que l'homme est né
insociable et ne goûte point un plaisir naturel dans la conversation
de ses semblables, cela ne pourroit empêcher qu'il ne se fût
bientôt formé un grand nombre de sociétés. Dans
cette supposition, on peut regarder les hommes comme timides et comme se
fuyant réciproquement; ou comme féroces et cherchant à
se nuire mutuellement, parce que non seulement ils veulent se rendre heureux
aux dépens des autres hommes, mais parce que la douleur des autres
est pour eux une source de plaisir (je doute cependant qu'il y ait de tels
hommes; s'il y en a, ce sont des monstres encore plus rares que ceux qui
naissent avec trois yeux ou avec quatre bras).
Si les hommes naissent seulement sauvages et timides, comme chacun d'eux
craindra tous ceux qui l'environneront, il cherchera à les empêcher
de lui nuire en leur devenant aimable, parce qu'il se sentira trop foible
pour leur résister. Cette complaisance mutuelle des hommes les uns
pour les autres formera bientôt des liaisons et des sociétés
particulières, fondées sur la disposition mutuelle de s'aider,
de se soulager et de se procurer des plaisirs les uns aux autres. Dans ce
commerce de services, celui qui les reçoit conçoit de l'amour
pour celui à qui il doit ce plaisir; il le regarde comme la cause
de son bonheur. Ce sentiment flatte l'orgueil de celui qui en est l'objet;
il regarde avec complaisance la reconnoissance que l'on a pour lui, il s'accoutume
à la considérer comme un avantage réel; et bientôt,
son imagination lui en grossissant l'idée, cette opinion devient
pour lui la source d'un plaisir si vif qu'il lui sacrifie avec joye tous
les autres plaisirs réels et que les douleurs les plus aiguës
lui semblent légères, si elles sont le prix auquel il le peut
acquérir.
C'est ainsi, selon moi, que se sont formées les républiques,
forme de gouvernement la plus convenable à des hommes modérés
qui cherchent la tranquillité et le repos. Bientôt il s'élèvera
dans ces sociétés des fanatiques de gloire, qui sacrifieront
à ce phantôme du bien public leurs richesses, leur repos, leurs
plaisirs et leur vie même, quoique la mort soit ce que les hommes
imaginent comme le plus grand des maux. L'expérience de ce qui se
passe parmi les enfans, dans ces petites sociétés que forme
l'amour du jeu et du plaisir, montre que je ne suppose ici rien dont nous
n'ayons tous les jours des exemples.
J'ai supposé que l'homme étoit seulement timide; voyons
ce qui arriveroit s'il étoit naturellement féroce et méchant.
La nécessité de se défendre les uns des autres réunira
les plus foibles contre les plus forts, et ceux-ci en feront autant pour
s'empêcher d'être accablés sous le nombre; après
une guerre de quelques tems, l'un des deux partis, se trouvant le plus foible,
se soumettra au vainqueur, qui l'assujettira, le réduira en esclavage,
lui imposera des loix plus ou moins dures, selon ses besoins, ses caprices
ou le degré de force ou de foiblesse des vaincus. La nécessité
de se tenir toujours unis et toujours armés, parce qu'ils ne compteront
que sur la terreur de leurs nouveaux esclaves pour assurer leur empire,
les obligera de se choisir un chef; ce chef, qui n'aura d'abord qu'une autorité
précaire sur ses compagnons, fera avec eux des conventions qu'il
sera de leur avantage de garder, tandis que de son coté il tachera
d'établir et d'étendre son autorité par toutes sortes
de moyens. Tel est l'Etat de la tyrannie; et c'est ainsi qu'ont pu se former
les monarchies des Mèdes et des Perses, dans lesquelles une partie
des sujets gémit sous les loix d'un cruel esclavage, tandis que l'autre
partage avec le prince tous les avantages réels de l'autorité,
les emplois, les dignités, les richesses et même l'impunité
Toutes les sociétés que nous voyons parmi les hommes se
réduisent à l'une de ces deux espèces; ou participent
de toutes deux, parce qu'il y en a peu qui n'aient passé successivement
du gouvernement républicain au gouvernement monarchique ou qui n
ayent aboli la tyrannie pour se gouverner en république.
Quelle que soit l'origine de ces sociétés, il n'y en aura
aucune où l'on ne se forme des idées de justice et d'injustice,
de vertu et de vice, de gloire et d'infamie, quoiqu'elles varient suivant
la diversité des coutumes, des besoins et des opinions qui auront
prévalu dans chacune de ces sociétés. On appellera
injustes les actions par lesquelles on cherchera son propre bonheur aux
dépens de celui du reste de la société; la justice
consistera à ne se point écarter des loix qui mettent de l'égalité
entre les hommes. On punira les actions injustes, et les justes auront pour
récompense la jouissance du repos et de la tranquillité dans
laquelle la société maintiendra les particuliers. La vertu
sublime consistera à procurer le bonheur d'autrui aux dépens
du sien propre; on attachera les idées d'honneur et de gloire à
ces actions, comme celles de mépris et d'infamie à celles
qui y sont contraires; et, si ces actions sont capables de troubler le repos
et le bonheur des particuliers, on les punira par des châtimens plus
ou moins sévères, afin que la crainte de la douleur ou de
la mort serve à contenir ceux que l'amour de la gloire ou la honte
de l'infamie n'auroit pas la force de déterminer. Cette gloire, au
reste, n'est pas une pure chimère, puisqu'elle procure des avantages
réels à ceux qui y parviennent: l'estime des autres hommes,
le crédit, l'autorité, la facilité d'obtenir les emplois,
les dignités, les richesses, l'impunité et tous les autres
biens dont jouissent les grands de chaque Etat. Au phantôme du bien
public, si puissant dans les républiques pour produire des héros,
on substituera dans les monarchies la gloire de la nation, l'attachement
à la personne du prince et le dévouement à ses volontés,
et ces motifs engageront les hommes à faire les plus grandes choses.
Si les hommes étoient toujours raisonnables, voilà à
quoi se borneroient toutes les loix: elles n'auroient d'autre but que celui
de maintenir la tranquillité dans la société et de
prévenir tout ce qui peut empêcher le bonheur du plus grand
nombre de ceux qui la composent. Mais, comme les hommes mêlent toujours
les objets de leur imagination avec les vues saines et réelles, il
n'y a point de société qui n'ait rempli ses loix de beaucoup
de choses arbitraires et de pure opinion; il n'y a point de société
qui n'ait fait des crimes, dignes de mort, de certaines actions indifférentes
en elles-mêmes pour le repos et le bonheur du plus grand nombre, tandis
qu'elle regarde comme vertueuses et dignes d'une gloire immortelle des actions
que les autres sociétés regardent comme insensées,
si elles ne leur paroissent pas infâmes. Tant il est vrai que les
idées de justice et d'injustice, de vertu et de vice, de gloire et
d'infamie, sont absolument arbitraires et dépendantes de l'habitude!
Il y a je ne sçai quelle contagion qu'il répand dans les esprits
les opinions de ceux qui dominent dans les sociétés, et qui
peut aller jusqu'à nous persuader les maximes dont nous avions été
le plus choqués.
<XII>
Si les loix prescrites par la divinité doivent être connues
à tous les hommes, si elles se bornent, pour la spéculation,
à la recherche de la vérité et à la justesse
du raisonnement, et, pour la pratique, à la fuite de la plus grande
douleur et à la recherche du plus grand plaisir, ainsi que je l'ai
fait voir, ces loix sont observées religieusement partout. Car il
n'y a personne qui ne cherche la vérité, et qui ne croye la
suivre lors même qu'il se trompe; on ne voit aucun homme qui ne cherche
le plaisir et qui ne fuye la douleur, lors même qu'il paroit faire
le contraire: la différence que l'on remarque dans sa conduite vient
de ce qu'il n'est pas affecté par les objets de la même manière
que le commun du peuple et des hommes. Ainsi il n'y a personne qui n'observe
les loix de la divinité, et par conséquent personne qui ne
lui soit agréable. L'erreur dans laquelle on tombe sur la nature
des objets ne peut être un crime, puisque c'est la faute de l'impression
que les objets font sur nous, que ceux qui embrassent l'erreur croyent préférer
la vérité; et que ceux qui se livrent à la douleur
ne le font que parce que la pensée d'en éviter une plus grande
leur procure un plaisir réel.
S'il y a quelqu'un qui aille contre les loix de la divinité,
ce sont ceux qui, non contens de se livrer à l'illusion, veulent
contraindre les hommes d'embrasser les mêmes erreurs et d'abandonner
les vérités qu'ils sentent et qu'ils touchent, pour courir
après les phantômes que d'autres hommes disent voir. S'il y
a des gens dignes de la colère de la divinité, ce sont les
partisans du système religieux, qui veulent établir de nouvelles
loix différentes de celles que la divinité a écrites
dans l'esprit et dans le coeur de tous les hommes, et qu'elle y a écrites
d'une manière si efficace qu'ils ne peuvent jamais s'en écarter
un seul moment.
Mais, comme je veux suivre ces gens jusque dans leurs derniers retranchemens,
voyons s'il est possible que la divinité ait établi d'autres
loix que celles qu'elle a mises dans l'esprit et dans le coeur de tous les
hommes, et à quoi nous pouvons reconnoître ces loix.
Dans cette supposition, pour que les hommes soient agréables
au souverain Être, non seulement il ne leur suffit pas de suivre les
loix qu'il leur a dictées lui-même, qu'ils connoissent par
le moyen de leur raison et qu'ils se sentent portés à exécuter
en toute occasion par la force supérieure d'un instinct qu'ils ne
peuvent surmonter; mais il faut qu'ils suivent encore d'autres loix, qui
le plus souvent semblent être opposées aux premières
et les détruire entièrement.
Ces loix sont connues à un très petit nombre d'hommes,
tandis que tout le reste du genre humain naît et meurt sans en avoir
la moindre idée. Ceux qui prétendent avoir été
choisis par le souverain Être pour les annoncer au genre humain sont
encore partagés entre eux, de sorte que l'examen de ces loix est
une étude très pénible et que peu d'hommes sont en
état de choisir entre elles de manière qu'ils s'assurent de
ne s'être point trompés.
Si la divinité a caché à la plus grande partie
des hommes ce qui étoit nécessaire pour leur bonheur, son
dessein n'étoit pas de les rendre tous heureux; donc elle ne les
aime pas tous; donc elle n'est ni juste ni bienfaisante. Suivant les idées
que nous avons de la justice et de la bonté (et nous ne pouvons raisonner
suivant d'autres idées que celles que nous avons), un Être
bon, juste et équitable ne doit rien vouloir que de possible; et
il ne l'est pas que j'observe des loix qui me sont inconnues. Celui qui
exigeroit d'une pierre qu'elle ne pesât point, quoiqu'elle fût
pesante, ne seroit-il pas un insensé?
La divinité fait plus: elle me hait pour avoir ignoré
ce qu'on ne m'a point appris, elle me punit pour avoir transgressé
une loi secrette et non publiée, pour avoir suivi un penchant invincible,
qu'elle m'avoit donné elle-même. Puis-je la concevoir autrement
que comme un être barbare, injuste, fantasque et digne de mon mépris
et de ma haine, que comme un tyran et comme un monstre? Car, enfin, le Dieu
que nous prêchent les partisans du système religieux ne peut
être imaginé autrement. Dès que je suis obligé
de m'en former cette idée, dès qu'il n'est pas essentiellement
bon par lui-même, je ne suis pas obligé de le croire tel qu'il
ne puisse me tromper; ainsi, quand même on me prouveroit qu'il existe,
qu'il a établi des loix différentes de la loi générale,
qu'il a choisi des hommes pour les annoncer aux autres hommes, que pour
les rendre croyables il a fait un grand nombre de prodiges, et quand tous
ce s hommes qui me parlent en son nom s 'accorderoient entre eux, je ne
suis point encore sur que je lui plairai en observant ses loix; car, s'il
n'est pas bon, il peut me tromper, et je ne puis même m'assurer sur
le témoignage de ma raison, qu'il peut m'avoir donnée exprès
pour m'induire en erreur.
Mais allons plus loin, accordons-leur que le souverain Être puisse
avoir établi des loix particulières et avoir choisi un petit
nombre d'hommes auxquels il les a découvertes pour les annoncer au
genre humain. Je leur demanderai d'abord comment cet Être souverain
se conduira à l'égard de ceux auxquels ces loix n'auront pas
été annoncées; car, enfin, tous les hommes répandus
sur la surface de la terre ne sont pas encore liés ensemble par le
commerce, il y a des nations entières qui habitent des pays séparés
de nous par des mers impraticables (l'astronomie nous fait voir que la terre
est un globe et que la partie que nous habitons ne fait pas la centième
partie de sa surface). Si Dieu punit l'ignorance invincible de ceux auxquels
ces loix n'ont pas été annoncées, il est injuste; car
enfin ce n'est que par notre volonté que nous sommes coupables. S'il
ne la punit pas, mais qu'il les juge par les seules loix de la raison naturelle
et commune, on peut donc lui être agréable sans observer les
loix particulières; et, comme elles sont plus difficiles à
pratiquer que les loix générales, ceux à qui il a imposé
la nécessité d'observer les loix particulières sont
beaucoup plus maltraités que les autres et doivent se plaindre du
fardeau sous lequel ils gémissent.
Mais, sans nous arrêter à cette réflexion générale,
voyons quelles sont ces loix qu'il a plu au souverain Être de prescrire
à une partie des hommes. Je vois
1° qu'elles sont aussi différentes dans les différens
pays que le sont les moeurs, les coutumes et les opinions des différentes
nations qui les habitent;
2° que ces loix ne font presque jamais consister la conformité
à la volonté divine dans la pratique des vertus utiles et
nécessaires à la conservation des sociétés,
mais qu'elles font dépendre principalement cette conformité
de l'exactitude à remplir certains usages cérémoniels,
souvent très gênans et presque toujours contraires à
la raison, quelquefois même contraires à la vertu, aux bonnes
moeurs et aux intérêts de la société;
3° que ces loix m'obligent à croire certaines opinions spéculatives,
presque toujours absurdes et souvent entièrement scandaleuses, comme
les aventures des divinités pendant qu'elles conversoient avec les
hommes et qu'elles en avoient pris la forme et la nature; les moins déraisonnables
de ces opinions sont toujours inconcevables à l'esprit humain et
telles qu'on ne peut y appercevoir aucune conformité avec les vérités
constantes et reconnues de tout le monde.
Néanmoins, cette révélation doit porter avec elle
des caractères qui fassent reconnoître son origine:
1° les vérités qu'elle enseigne doivent être
telles que les forces naturelles de l'esprit humain ne puissent nous y conduire;
car, si elles le pouvoient, il seroit inutile de recourir à cette
voie extraordinaire;
2° elles doivent se trouver conformes aux autres vérités
les plus communes et faire sentir leur force à l'esprit, dès
qu'elles lui sont présentées, au moins de la même manière
que les vérités les plus abstraites le font aux esprits attentifs;
3° elles doivent frapper sensiblement tous les hommes auxquels elles
sont annoncées et faire une impression unanime sur tous les esprits;
4° les visions, les fables, les mensonges ne doivent point porter
les mêmes traits que ces vérités; il ne doit pas être
possible de les confondre et de prendre les unes pour les autres.
Je ne crois pas que l'on m'accuse d'en demander trop; car, enfin, pour
que je sois obligé de croire ce que l'on me dit, il faut que l'on
me donne des motifs de crédibilité. Voyons quels sont ceux
que me montrent les partisans du système religieux.
Je n'en vois aucun autre que l'autorité qu'ils s'attribuent.
Ils exigent de moi la soumission pleine et entière de mon esprit
et l'acquiescement parfait de ma volonté aux dogmes et aux pratiques
qu'ils m'annoncent; plus ces choses sont au-dessus de la raison, plus elles
y sont contraires, et plus ils demandent que ma persuasion soit vive, que
ma confiance en eux soit entière. Ce sont des législateurs
qui ne prétendent établir leurs loix ni sur leur conformité
avec la raison, comme font les philosophes, ni sur la considération
de leur utilité pour maintenir la tranquillité publique ou
sur celle des avantages particuliers qui en résulteront pour ceux
qui les observeront, comme ont fait les fondateurs des villes et des républiques,
Lycurgue, Solon, Numa et tant d'autres. Ce sont des monarques ou des tyrans
qui, nous interdisant tout usage de la raison, ne fondent l'autorité
de leurs loix que sur le pouvoir et l'autorité de celui au nom duquel
ils les publient.
Du moins faut-il que cette publication soit accompagnée de deux
conditions:
1° que je sois sur de la bonne foi de ceux qui m'annoncent ces loix,
car, s'ils sont des fourbes, s'ils me veulent tromper, je ne les dois point
croire;
2° que j'aie une certitude suffisante qu'ils n'ont pu se tromper
eux-mêmes.
Quant au premier article, comme ces loix qu'ils me viennent annoncer
sont obligatoires, au moins pour tous ceux à qui elles sont connues,
je veux, pour être persuadé de leur bonne foi, qu'ils soient
les premiers et les plus rigides observateurs de ces loix; car, enfin, si
eux-mêmes, qui prétendent que le souverain Être s'est
communiqué intimement à eux et qu'il leur a manifesté
sa volonté, ne s'y conforment pas, comment veulent-ils exiger de
moi, qui ne puis avoir d'autre preuve de la vérité de ce qu'ils
me disent que leur persuasion même, que je croye ne pouvoir désobéir
sans crime à des loix qu'ils violent à mes yeux? Je veux que
cette persuasion éclate dans toutes leurs actions et que ce soit
une persuasion vraiment pratique, sans quoi je les regarderai tout au plus
comme des philosophes qui disputent pour soutenir les opinions spéculatives
d'une secte dont ils ne sont que superficiellement persuadés. Je
veux que leur persuasion soit au moins aussi forte que celle que nous avons
de la faculté qu'a le feu de nous brûler et par conséquent
de nous causer de la douleur, et qu'elle influe de même sur leurs
actions. Je veux qu'il soit aussi rare de leur voir violer ces loix, même
pour éviter une grande douleur ou pour obtenir un grand plaisir,
qu'il l'est de voir des hommes se jetter de sang froid au milieu des flammes
ou empoigner un fer rouge.
En vérité, c'est une chose bien rare, pour ne pas dire
inouïe, de trouver de telles gens. Ceux qui témoignent par leurs
discours et par leurs actions le plus de persuasion et le plus de zèle
pour les opinions religieuses démentent la vérité de
leur croyance par l'irrégularité de leur conduite. On en voit
à la vérité quelques-uns qui surmontent les vices grossiers,
qui vont jusqu'à se priver de tout ce que les hommes regardent comme
des plaisirs, qui renoncent aux passions douces et à celles qui semblent
les plus naturelles à l'homme, aux plaisirs de l'amour et de la table.
Je ne veux point chicaner avec eux ni examiner trop scrupuleusement si leur
tempérament n'a pas la plus grande part à ces austérités,
si la nature ne les a pas rendus comme insensibles à ces plaisirs
auxquels ils renoncent; car, après tout, nous voyons des gens à
qui la paresse et l'indolence philosophique en ont fait faire autant. Je
ne leur reprocherai même pas que la gloire qui leur revient de cette
privation est un motif suffisant pour les y résoudre, car nous voyons
combien de choses difficiles cet amour fait faire aux hommes. Mais je demande
que l'on me montre des hommes que la religion ait rendus doux, humains,
compatissans, qui aiment naïvement les hommes, qui ne soient dominés
ni par l'orgueil, ni par la jalousie, ni par l'ambition, ni par l'intérêt;
car je n'en ai point vu que quelques-unes de ces dernières passions
n'aient obligés de se démentir, je n'en ai guères vu
que des motifs d'intérêt et d'ambition n'aient portés
à abandonner avec bassesse des choses qu'ils avoient défendues
comme les vérités les plus certaines et les plus essentielles.
Que l'on me montre de telles gens: alors je croirai qu'ils sont sincèrement
persuadés de la vérité des opinions qu'ils veulent
me faire embrasser, je croirai qu'ils sont de bonne foi.
Mais cela ne m'assurera pas qu'ils ne peuvent me tromper après
s'être trompés eux-mêmes les premiers. D'abord il faut
que celui sur la parole duquel je croirai des choses aussi difficiles à
concevoir, et aussi contraires à la raison, soit lui-même homme
d'esprit et à l'abri de l'illusion; car, enfin, quand j'écouterai
le récit d'une aventure qui m'est importante et sur laquelle je dois
régler mes démarches dans une affaire civile, j'examinerai
le caractère et l'autorité de celui qui parle, avant que de
me déterminer sur son rapport. Il ne me suffit pas encore qu'il soit
homme d'esprit, car on en voit tous les jours qui se trompent; il faut que
j'examine quelles précautions il a prises pour s'instruire de ce
qu'il me dit; le degré d'importance de l'affaire dont il s'agira
réglera les précautions que je prendrai pour m'assurer qu'il
n'est point lui-même dans l'erreur. Mais qui sont ceux qui me veulent
obliger de croire sur leur parole les dogmes incroyables de la religion,
qui doivent faire le bonheur ou le malheur de toute ma vie? Des prêtres
crédules et intéressés, des hommes ignorans et superstitieux,
des philosophes présomptueux et entêtés de leurs opinions,
des gnostiques, des illuminés, des fanatiques, qui prêtent
leur croyance aux visions les plus absurdes: songes, prodiges, enchantemens,
spectres, lamies, empuses, tout ce qui se présente à leur
imagination échauffée prend a leurs yeux une entière
réalité. Des hommes tels que vous auriez peine à faire
donner le fouet à un de vos esclaves sur leur autorité.
S'il se trouve parmi eux quelques personnes de bon esprit, il n'y en
a pas une qui puisse montrer qu'elle a sérieusement examiné
les motifs et les fondemens de sa persuasion, et qu'elle l'a fait dans une
disposition sincère et véritable de changer d'opinion si la
raison l'ordonnoit. Très peu ont examiné, et ceux-là
même ont examiné dans la seule intention de se fortifier dans
une opinion déjà reçue. Et comment auroient-ils pu
agir autrement? Dans leurs principes, le doute même le plus léger
est un crime et un sacrilège! Leur persuasion est le fruit de l'éducation
et de l'accoutumance à regarder comme vraies des idées qu'ils
ont reçues dès l'enfance.
S'ils ont été persuadés dans un age plus avancé
et qu'ils aient passé d'une secte dans une autre déjà
remplis de l'opinion de l'existence de la divinité et de la nécessité
de lui rendre un culte, ils ont abandonné la religion où ils
avoient été élevés parce que les absurdités
dont elle est remplie les choquoient; on leur en a proposé une autre;
l'autorité de ceux qui leur parloient, leur éloquence, l'assurance
avec laquelle ils s'exprimoient, la vivacité de leur persuasion,
l'amour de la nouveauté, les ont touchés; et enfin ils se
sont laissés persuader, pour s'épargner la fatigue et la discussion
d'un plus long examen. Tous ceux même qui se sont laissés persuader
de cette sorte sont d'ailleurs si ignorans, si simples, si crédules,
que rien n'a été plus facile que de les convaincre. J'ai lu
avec grande attention les apologies que les chrétiens ont écrites
pour obtenir la tolérance de leur secte. Ils montrent parfaitement
le ridicule des autres religions, mais, en vérité, il s'en
faut bien que les preuves sur lesquelles ils établissent la vérité
de la leur aient la même force: ils se contentent presque de la supposer;
et cependant on ne peut présumer qu'ils aient négligé
de les mettre dans le plus beau jour: ils ont choisi les meilleurs esprits
pour travailler à des ouvrages qu'ils devoient présenter aux
Empereurs et du succès desquels dépendoit leur tranquillité.
Pour que ces gens me fassent voir que les dogmes qu'ils annoncent ne
sont point la production de leur imagination échauffée, mais
leur ont été découverts par la divinité elle-même,
il faut qu'ils m'en donnent des preuves sensibles; et c'est ce qu'ils prétendent
faire par les prodiges et les merveilles dont toutes les traditions religieuses
sont pleines. Mais vous vous souvenez de ce que j'ai remarqué à
ce sujet, que, les religions les plus contradictoires citant également
des prodiges pour me prouver leur vérité, que, ces religions
opposées m'assurant également que ces prodiges ne sont et
ne peuvent être inventés et me citant également la vivacité
de leur persuasion pour me prouver qu'on ne peut avoir amené là
des nations entières sans les avoir convaincues par l'évidence
et la publicité de ces merveilles, il faut nécessairement
supposer une de ces deux choses: ou bien que la divinité a fait des
prodiges pour établir la croyance de deux opinions contraires, dont
il y en a au moins une fausse, et qu'ainsi elle a induit les hommes en erreur;
ou bien que la croyance des prodiges cités par les partisans du culte
religieux peut s'introduire dans une nation quoiqu'il ne soit jamais rien
arrivé de tel, et que cette croyance peut devenir assez vive dans
les esprits pour qu'ils renoncent plus aisément à la vie qu'à
cette persuasion.
Or, si l'on m'accorde cela, non seulement les prodiges ne sont plus
une preuve suffisante de la vérité d'une religion, puisqu'elle
a pu s'établir sans leur secours, mais encore il n'y aura plus de
prodiges qui ne me doivent être suspects, puisque la persuasion des
vrais et des faux prodiges peut devenir également vive, et que je
pourrai dire contre les uns ce que l'on employe contre les autres pour les
détruire.
< XIII>
Cette lettre est devenue bien longue, ma chère Leucippe; mais
l'importance de la matière et le grand nombre de questions qui y
entrent nécessairement, et que je n'ai pu m'empêcher de toucher,
m'ont entraîné plus loin que je ne voulois.
Souvenez-vous toujours que la dévotion est une passion qui promet
de grandes douceurs, mais qui ne tient pas parole; que la plus terrible
des situations est celle d'une dévotion foible et intermittente,
qui livre notre coeur à des scrupules et à des regrets continuels;
que par conséquent, à moins de s'y sentir porte par un penchant
invincible, il faut résister de toutes ses forces à ces velléités
passagères de dévotion qui nous attaquent dans la solitude.
Songez que, si cela est vrai en général, il l'est encore plus
pour les personnes d'un tempérament et d'un caractère d'esprit
tel que le votre; faites réflexion à ce que je vous ai dit
au commencement de ma lettre, sur les horreurs qui remplissent un coeur
agité de ces mouvemens variables d'une dévotion passagère,
et sur le danger, où sont les personnes d'un caractère mélancolique
et livrées à l'ennui et à la contrainte, de tomber
dans ce cruel état.
Servez-vous de toute votre raison, pour vous garantir de ce malheur.
Quoi qu'en disent les superstitieux, elle ne nous trompe point, surtout
lorsque, ne voulant pas nous engager dans des opinions spéculatives,
nous nous contentons d'examiner quelle réalité ont les objets
imaginaires que l'on offre à notre esprit. Si ces objets sont véritables,
cet examen nous assurera de leur existence; mais aussi, si ce ne sont que
des phantômes vains, ils se dissiperont dès que nous oserons
en approcher ou du moins les considérer d un oeil fixe. Je ne répéterai
ni ce que j 'ai dit sur la nature et la certitude de nos connoissances ni
ce que j 'ai dit sur la source des erreurs où nous nous engageons
dans les matières de spéculation; vous ne pouvez avoir oublié
qu'elles viennent toutes de ce que nous donnons à peu près
le même degré de réalité à tous les objets
de nos connoissances, de ce que nous sommes semblables à celui qui
ne voudroit pas distinguer les objets qu'il voit et qu'il touche étant
éveillé d'avec ceux qu'il apperçoit pendant le sommeil
ou pendant l'yvresse.
Quelques erreurs qu'il puisse résulter de là dans la philosophie
il est assez indifférent que l'on sépare les propriétés,
des divers êtres auxquels elles appartiennent, que l'on admette des
propriétés, des facultés, des formes, des
entelechies, distinguées des corps, et que l'on en fasse autant
de petites entités existantes à part. Ces erreurs n'empêchent
point les choses d'aller leur train à l'ordinaire, les hommes n'en
vivent pas moins heureux; le soin de défendre ces opinions et le
désir de les détruire les occupe, et cette occupation est
souvent un bonheur. Mais dans la religion il n en est pas de même:
lorsque les hommes ont une fois réalise les objets imaginaires qu'elle
leur fournit, ils se passionnent pour ces objets, ils se persuadent que
ces phantômes qui voltigent dans leurs esprits existent réellement
hors d'eux tels qu'ils les voyent; et, là-dessus leur imagination
s'enflammant, rien ne peut plus la retenir, elle enfante tous les jours
de nouvelles chimères, qui excitent en eux les mouvemens de la plus
vive terreur.
Tel est l'effet que produit en nous le phantôme de la divinité;
c'est lui qui cause les maux les plus réels que ressentent les hommes,
c'est lui qui les force de supporter la privation infiniment douloureuse
des plaisirs les plus naturels et les plus nécessaires par le motif
de la crainte de déplaire à cet Être chimérique.
Il nous importe donc de nous délivrer des terreurs que nous inspire
ce phantôme. Pour cela, il ne faut qu'oser avancer vers lui, qu'avoir
le courage de pénétrer jusqu'à lui, de l'examiner,
de le sonder; et alors nous verrons que cette divinité n'est qu'une
pure illusion, que l'idée que l'on nous en donne et que nous en pouvons
former n'a aucune réalité, que l'on n'en peut tirer aucune
conséquence sensée, et encore moins que l'on la puisse faire
servir de fondement à une religion, quelle qu'elle soit.
L'idée qu'ils veulent nous donner de la divinité n'est
autre chose que celle d'une Cause universelle, qui n'est produite par aucune
cause antérieure et de laquelle toutes les autres soient les effets.
Quoiqu'ils n'en puissent dire autre chose sinon que c'est la Cause universelle,
ils se sont persuadés qu'elle existait séparément et
distinctement des êtres particuliers qu'elle produisoit et sur lesquels
elle agissoit. Cependant il n'est pas plus raisonnable, de penser qu'il
existe une telle Cause générale, séparée de
toutes les causes particulières, qu'il le seroit de dire qu'il existe
un mouvement, une blancheur, une rondeur universelle, distingués
de chaque mouvement, de chaque blancheur, de chaque rondeur particulière,
desquels on ne pourroit dire autre chose sinon que c'est le mouvement, la
blancheur, la rondeur universelle, desquels participent les diverses modalités.
Cette Cause universelle ne peut être distinguée réellement
des êtres particuliers que comme la blancheur, la rondeur, le mouvement
des corps le peuvent être des corps qu'ils modifient. Les êtres
particuliers n'ont point d'existence propre et particulière, dans
l'hypothèse de la Cause universelle; ils n'existent point par une
force qui soit en eux indépendamment de cette Cause, ils n'ont qu'une
existence étrangère et participée de la Cause universelle,
par la continuation d'un effet répété à chaque
instant; comme les modalités des corps, la blancheur, la rondeur,
le mouvement, etc. (pour ne pas sortir de l'exemple choisi), qui n existent
point par quelque force qui soit en eux, mais parce qu'ils participent de
l'existence des corps qu'ils modifient, et cela est si vrai que nous ne
pouvons concevoir que l'on détruise ces corps sans détruire
leurs modalités. Si cela est vrai, comme il faut qu'il le soit pour
que la Cause soit universelle, car, si ces êtres particuliers existoient
par une force distinguée de cette cause, elle ne seroit pas universelle,
puisqu'il y auroit d'autres causes indépendantes d elle; si, dis-je,
cela est vrai, cette Cause ne peut être autrement distinguée
des êtres particuliers que la blancheur et la rondeur le sont des
corps blancs et ronds, c'est-à-dire qu'elle n est que l'assemblage
des êtres particuliers agissant mutuellement les uns sur les autres.
Par conséquent, la divinité n'est autre chose que l'univers,
dont nous faisons nous-mêmes une partie, parce que nous sommes des
êtres, que nous agissons sur les autres et que nous recevons leurs
actions; la divinité n'est distinguée de l'univers que comme
la république d'Athènes l'étoit de l'assemblage des
citoyens différens qui la composoient. C'est là le système
des stoïciens; système que je ne vois pas comme l'on peut ajuster
avec la religion, car, enfin, dans le système religieux, non seulement
la Cause universelle existe d'une manière distinguée des autres
êtres, mais encore elle a une intelligence et une volonté,
sans quoi elle ne pourroit être l'objet d'un culte religieux, elle
veut et ne veut pas certaines choses, est capable de haine et d'amour, récompense
et punit ceux qui obéissent ou désobéissent à
ses ordres.
Vous vous souvenez, je crois, de ce que j'ai dit sur l'impossibilité
de concevoir l'existence d'une telle Cause universelle, douée d'intelligence
et de volonté, qui puisse être l'objet d'un culte religieux.
Si les êtres ne sont pas nécessaires et que la cause de leur
existence soit la volonté de la Cause universelle, c'est-à-dire
de Dieu, on demande quel sera le motif qui le déterminera à
vouloir. Ce ne peuvent être les êtres mêmes, puisqu'ils
n'existent pas encore. Si l'on dit que ce sont les idées de ces êtres,
on demande comment Dieu peut avoir une idée de ce qui n'est point
et de ce qui n'a jamais été. S'il a acquis ces idées,
comment et d'où lui sont-elles venues? S'il les a toujours eues,
elles sont éternelles comme lui, et une partie de lui-même.
Sur quoi l'on demande si ces idées représentent ces êtres
comme devant exister. Si elles les représentent autrement, elles
sont fausses et trompeuses. Si elles les représentent comme devant
exister, leur existence est donc nécessaire, et Dieu en les produisant
ne fait qu'exécuter la loi éternelle qui lui est imposée,
il est contraint de produire les êtres tels que ses idées les
lui représentent; il y a donc une autre cause que lui et à
laquelle il est assujetti; donc il n'est pas la dernière cause, la
Cause universelle; donc ceux mêmes qui ont cru remonter à la
dernière cause, par leur supposition de la Cause universelle, n'ont
pu en venir à bout.
Supposant une telle Cause universelle qui existe de la manière
qu'ils le prétendent, cette Cause ne peut être l'objet d'un
culte religieux, elle n'aime ni ne hait , ne punit ni ne récompense,
mais agit toujours conformément aux loix éternelles et invariables
que lui prescrivent ses idées, tandis que les êtres exécutent
constamment ces mêmes loix. On ne peut dire qu'il n'arrive rien dans
la nature contre sa volonté, puisque cette volonté est la
seule et unique cause de toute existence; donc tous les êtres existent
toujours par sa volonté et conformément à sa volonté;
donc ils sont, toujours, non seulement parce qu'elle veut qu'ils soient,
mais ils sont tels qu'elle veut qu'ils existent, parce qu'ils n'ont, ni
en eux ni dans les autres êtres, aucune force d'agir par eux-mêmes,
loin d'avoir celle de s'opposer à la force de la Cause universelle;
donc tous les êtres; accomplissent également la volonté
de la divinité ou de la première Cause; donc tous sont égaux
par rapport à elle, et le corps pesant obéit à ses
loix en tombant comme la flamme en s'élevant en l'air.
Ceux qui ne font produire à la première Cause que le mouvement
local des corps et qui dorment à nos esprits la force de se déterminer,
bornent étrangement cette cause et lui ôtent son universalité,
pour la réduire à ce qu'il y a de plus bas dans la nature,
c'est-à-dire à l'emploi de remuer la matière. Mais,
comme tout est lié dans la nature, que les sentimens spirituels produisent
des mouvemens dans les corps vivans, de même que les mouvemens des
corps excitent des sentimens dans les âmes, on ne peut encore avoir
recours à cette supposition pour établir ou pour défendre
le culte religieux.
1° Nous ne voulons qu'en conséquence de la perception des
objets qui se présentent à nous; ces perceptions ne nous viennent
qu'à l'occasion du mouvement excité dans nos organes; donc
la cause du mouvement est celle de notre volonté. Si cette cause
ignore l'effet que produira ce mouvement en nous, quelle idée indigne
de Dieu! S'il le sçait et il y consent, il en est complice; si, le
sachant, il n'y consent pas, il est donc forcé à faire ce
qu'il ne veut pas, et il y a quelque chose de plus fort et de plus puissant
que lui, dont il est contraint de suivre les loix malgré lui.
2° Comme nos volontés sont toujours suivies de quelque mouvement,
Dieu est obligé de concourir avec notre volonté. S'il y consent,
il en est complice; s'il n'y consent pas, il est moins fort que nous et
obligé de nous obéir. Donc, quelque chose que l'on dise, il
faut avouer, ou qu'il n'y a point de Cause universelle, ou que, s'il y en
a, elle veut tout ce qui arrive et ne veut jamais autre chose, que par conséquent
elle n'aime ni ne hait aucun des êtres particuliers, parce qu'ils
lui obéissent tous également, et que les mots de peines, de
récompenses, de loix, de défenses, d'ordres, etc., sont des
termes allégoriques, tirés de ce qui se passe parmi les hommes.
Mais, quand même on accorderoit que cette Cause universelle nous
a donné, avec l'existence, le pouvoir d'exécuter les loix
qu'elle nous a imposées, il faut voir quelles sont ces loix et si
elles sont différentes de celles que tous les hommes portent gravées
dans leur coeur, des inclinations naturelles qu'ils ne quittent jamais,
du désir de connoître la vérité et de jouir du
plaisir, de la recherche du bonheur et de la fuite de la douleur.
Si les loix que la première Cause a établies doivent se
borner là, tous les êtres intelligens les observent sans s'en
écarter un seul moment, et par conséquent ils sont tous conformes
à sa volonté; car celui qui se trompe croit suivre la vérité
en soutenant l'erreur et celui qui sacrifie les plaisirs réels à
une pure chimère imagine et sent effectivement une grande félicité
à lui faire ce sacrifice.
Si le souverain Être a établi d'autres loix que celles
qu'il a mises dans le coeur de tous les hommes, ceux à qui il les
a cachées étoient-ils l'objet de son amour, puisqu'il ne leur
a point découvert ce qui étoit propre à les rendre
heureux? Les punira-t-il pour avoir violé des loix qu'ils ignoroient?
Si cela est, non seulement cet Être n'aime pas les hommes, et par
conséquent ne mérite pas leur amour, mais de plus c'est un
Être injuste et tyrannique, indigne de leur estime et qui mérite
leur haine. Si l'on n'est pas obligé de regarder Dieu comme un être
essentiellement bon, comme un être qui aime les hommes, l'on peut
croire qu'il les a voulu tromper. Ainsi, quand même tous les prodiges
sur lesquels se fondent ceux qui prétendent connoître les loix
qu'il a révélées à quelques hommes seroient
véritables, comme c'est un Être injuste et inhumain, je n'ai
point d'assurance qu'il n'ait pas fait ces prodiges exprès pour nous
tromper et je n'ai nulle preuve que je lui deviendrai plus agréable
par l'observation de ces loix.
S'il ne punit pas ceux qui ont ignoré ces loix, comme il ne le
peut faire sans injustice, il n'est donc pas absolument nécessaire
de les observer pour lui plaire, puisqu'on le peut en suivant les seules
loix naturelles, communes à tous les hommes. Mais, si cela est, comme
les loix révélées sont fatigantes, difficiles à
exécuter, consistant à se priver de tous les plaisirs, à
refuser de satisfaire les besoins naturels, elles ne servent qu'à
rendre malheureux ceux à qui il les a révélées;
donc il les hait, mais ils ne l'ont pu mériter, puisqu'ils ont pratiqué
les loix générales comme ceux à qui il n'a point donné
de loix particulières. Donc, quoi que l'on dise, il faut conclure
que c'est un Être injuste, capricieux et indigne de notre respect.
D'ailleurs ces loix particulières ne sont accompagnées
d'aucun des caractères qui me les doivent faire regarder comme vraies:
elles sont absurdes et contraires à la raison, elles sont opposées
aux loix naturelles et communes, qui ordonnent de satisfaire aux besoins
de la nature. La plupart de ceux qui les annoncent font voir, en les violant
à tout moment, qu'ils ne sont pas persuadés de leur vérité;
ceux qui les observent sont pour l'ordinaire gens qui croyent sans examen
et sur l'autorité seule de ceux qui les ont précédés.
Ceux d'entre eux qui croyent par conviction sont en très petit nombre;
la plupart sont gens sans esprit, crédules, timides et recevant comme
vrai tout ce que leur imagination échauffée leur présente;
pour les autres, lorsque j'examine leurs preuves, je trouve qu'elles n'ont
nulle solidité, qu'elles ne sont appuyées que sur des traditions
confuses, incertaines et non prouvées, que les sectes les plus contraires
citent avec un égal avantage des faits également non prouvés,
et que dans tous les partis on réussit à merveilles à
détruire le fondement des opinions contraires à la sienne
sans qu'aucun puisse mettre celle qu'il défend à couvert des
mêmes objections par lesquelles on accable les autres.
De toutes les religions établies parmi les hommes, il n'y en
a aucune qui puisse l'emporter sur les autres et qui mérite qu'un
homme sensé s'y assujettisse. Celles qui sont un peu plus épurées
de fables ridicules et grossières, comme le judaïsme, le christianisme,
le magisme, le chaldaisme, sont au fond également destituées
de probabilité dans leurs dogmes et de solidité dans leurs
preuves. Comme la vérité de leurs dogmes n'est pas du ressort
de la raison, parce que la nature des choses que l'on y traite ne nous est
pas connue, ceux qui veulent que nous ajoutions foi à ce qu'ils nous
en disent, doivent nous montrer comment ils ont appris ce qu'ils prétendent
nous enseigner. Ils nous assurent que cette divinité au nom de laquelle
ils nous parlent, dont ils ne peuvent nous donner d'idée et de laquelle
ils disent des choses si opposées les unes aux autres, s'est découverte
à eux et les a instruits des loix qu'elle prétendoit être
observées parmi les hommes; et, pour prouver la vérité
de ce témoignage, ils nous citent des prodiges et des merveilles
arrivées pour obliger les hommes à les croire. Mais, ces prodiges
n'arrivant plus de nos jours, ils ne sont fondés que sur une tradition
historique, de laquelle on ne peut plus s'assurer maintenant.
Toutes les sectes religieuses citent des miracles pareils, pour établir
la vérité de leurs opinions; et les plus absurdes sont celles
qui en rapportent un plus grand nombre. Les dogmes de ces diverses sectes
sont opposés et contraires les uns aux autres, ils se détruisent
mutuellement, et ne peuvent être vrais tous à la fois. Donc
il faut, si tous ces miracles sont véritables, qu'il s'en soit fait
pour attester la vérité d'une opinion fausse, et que par conséquent
la divinité ait voulu séduire les hommes par des prodiges;
ou bien qu'il y en ait seulement une partie de faux et que les autres soient
vrais. Mais, à quoi les distinguer? car, en fait de prodiges, comme
ils sont tous au-dessus du cours ordinaire et de la force des agens naturels,
la raison ne peut distinguer entre eux s'il n'y en a point qui soient absurdes
ou déraisonnables, et nous ne sommes point en droit d'en rejetter
sur ce prétexte.
Chaque secte est également persuadée de la vérité
des siens; si néanmoins ces prodiges sont faux et supposés,
il en faut conclure que des nations entières peuvent donner créance
à des miracles supposés; donc, sur ce chapitre des prodiges,
la persuasion vive, constante et pratique d'une nation entière n'en
prouve pas la vérité. Mais il n'y a aucun de ces faits dont
on puisse autrement prouver la vérité que par la persuasion
de ceux qui les croyent maintenant; donc il n'y en a aucun dont la vérité
soit suffisamment établie. Et, comme ces prodiges sont le seul moyen
par lequel on puisse nous obliger de croire la vérité d'une
religion je dois conclure qu'il n'y en a aucune de prouvée et je
dois les regarder toutes comme l'ouvrage du fanatisme ou de la fourberie,
et souvent de tous les deux ensemble.
On peut observer, à l'égard de ces prodiges, que, de l'aveu
même de ceux qui les croyent, ils n'ont fait aucune impression sur
l'esprit ni sur le coeur de ceux qui en ont été les témoins.
Les prodiges que les Grecs racontent de Bacchus, pour punir l'incrédulité
de Lycurgue, roi de Thrace, n'ont pas rendu les sujets de ce prince plus
dévots au fils de Sémélé. Les merveilles rapportées
dans l'histoire du législateur des Juifs ne rendoient point ce peuple
plus exact observateur du culte et des loix du dieu qui les produisoit.
Il semble qu'il lui étoit plus facile de déranger toute la
nature, de leur ouvrir un chemin solide au milieu de la mer, de faire remonter
les fleuves vers leur source, d'épaissir la rosée pour en
faire un aliment, etc., que de leur persuader de lui rendre le culte qu'il
exigeoit d'eux; leur histoire n'est qu'un tissu de révoltes et de
désobéissances au dieu que Moïse leur avoit voulu faire
adorer. La secte juive qui porte le nom de chrétiens nous
raconte avec emphase les merveilles opérées par leur législateur,
merveilles aussi utiles que surnaturelles: les maladies les plus incurables
guéries, les morts rappellés à la vie, sont les faits
dont son histoire est remplie; cependant cette même histoire nous
apprend que cet homme fut arrêté par sa nation même,
à qui il avoit fait tant de bien, regardé comme un imposteur
et livré aux Romains pour être puni du supplice infâme
destiné aux esclaves et aux brigands. Que penser de ces prodiges
qui n'ont fait aucune impression sur l'esprit de ceux au milieu desquels
ils arrivoient? Est-ce connoître le coeur humain, que de supposer
que des hommes témoins de ces merveilles n'en ont point été
touchés, lorsque nous voyons tous les jours que le simple bruit populaire
d'un prodige, ou supposé ou qui n'est qu'un événement
commun, est capable de remuer des provinces entières ?
Mais enfin - direz-vous, ma chère Leucippe - s'il n'y a aucune
religion véritable, si l'on ne peut même raisonnablement supposer
l'existence d'une divinité ou d'une Cause universelle distinguée
de l'univers, par qui cet univers est-il gouverné, par qui est-il
conduit et conservé? car, après tout, il en faut bien venir
à une première cause -. Je ne vois point, pour moi, la nécessité
d'une telle conséquence. L'univers est un assemblage d'êtres
différens qui agissent et réagissent mutuellement et successivement
les uns sur les autres, comme je l'ai déjà dit; je n'y découvre
de bornes, ni par son étendue ni par sa durée; j'y apperçois
seulement une vicissitude et un passage continuel d'un état à
l'autre, par rapport aux êtres particuliers qui prennent successivement
diverses formes nouvelles; mais je n'y vois point une Cause universelle
distinguée de lui, qui lui donne l'existence et qui produise les
modifications des êtres particuliers qui le composent. Je crois même
voir très distinctement l'impossibilité d'une telle Cause;
je vous l'ai expliqué plus haut.
Du reste, j'avoue que mon esprit est trop foible et trop borné
pour remonter longtems de cause en cause, loin de pouvoir parcourir une
énumération qui n'est infinie que parce que l'on n'en peut
trouver le terme. Ainsi je m'enveloppe tranquillement dans une ignorance
que je ne rougis point d'avouer, et qui n'est point honteuse, parce qu'elle
est invincible. Je ne crois point que cette ignorance donne aucun droit,
à ceux qui s'imaginent en sçavoir davantage, de m'assujettir
à leur opinion, lorsque non seulement je n'en puis appercevoir la
vérité, mais lorsque tout ce que j'en vois, c'est qu'elle
implique contradiction; ce seroit donner trop d'avantage à la présomption,
qui est le partage ordinaire de ceux qui n'ignorent rien que pour n'avoir
pas examiné. Je m'en tiens au raisonnement sensé de ces Indiens
qui, quoiqu'ils ne pussent concevoir la méchanique de ces machines
hydrauliques qu'on leur avoit portées, ne se croyoient point obligés
d'avouer à leurs compatriotes que ces machines étoient des
animaux.
L'on n'a pu encore expliquer la cause du flux et du reflux de la mer
ni celle qui fait que la pierre d'Héraclée attire le fer;
néanmoins on a droit de rejetter les suppositions que l'on a imaginées
pour rendre raison de ces effets, parce que ces suppositions sont absurdes.
Conduisons-nous ainsi à l'égard de la cause qui soutient l'univers,
contentons-nous de rejetter les chimères que l'on nous débite
sur ce sujet et ne nous embarrassons point de mettre une autre opinion à
la place de celle que nous quittons. La sagesse doit nous apprendre à
supporter tranquillement un pareil vuide: il est tant de connoissances nécessaires,
ou du moins agréables, que nous sçavons acquérir aisément;
pourquoi nous inquiéter de ce qui ne nous regarde pas? Nous sommes
dans un vaisseau battu des flots et des vents; songeons à en diriger
le cours de façon qu'il souffre le moins qu'il pourra, manoeuvrons
de manière que nous corrigions le vent, s'il est possible, sinon
obéissons-lui; ne nous amusons pas à philosopher sur la cause
physique qui le produit. Occupons-nous seulement, au milieu des hommes parmi
lesquels nous nous trouvons placés dans cet instant, à nous
conduire avec eux de façon que nous souffrions le moins de douleur
et que nous goûtions le plus de plaisir qu'il sera possible; car,
enfin, c'est à ces deux points que tout se réduit, fuir la
douleur et chercher le plaisir. Nous serions donc bien fous si nous ne nous
occupions, comme le veulent les dévots, qu'à nous refuser
la jouissance raisonnable des plaisirs qui sont sous nos mains et qu'à
nous procurer les maux et les douleurs qui ne nous sont point destinés.
Tachez de profiter de ceci, ma chère Leucippe: si la philosophie
est capable de procurer quelque avantage réel aux hommes, c'est celui
de leur apprendre à ne craindre que le danger, et à ne connoître
d'autre danger que celui d'éprouver de la douleur.
Je vous connois trop, ma chère Leucippe, pour croire que, en
secouant le joug de la tyrannie religieuse, vous tombiez dans les excès
où l'on prétend que l'irréligion plonge ceux que l'on
nomme athées. Les hommes sont toujours pour leurs moeurs tels
que les rend leur tempérament naturel et la proportion qu'ont avec
leurs passions les objets qui frappent leurs sens. Vous n'aurez Jamais que
des passions douces et languissantes; votre tempérament mélancolique
pourra leur donner une force intérieure qui agira sur votre âme,
mais elles ne se développeront jamais au dehors; et d'ailleurs la
délicatesse de votre goût vous rend moins sensible à
ces objets d'amour et d'ambition qui sont la source de tous les excès
publics où se portent les personnes de votre sexe et de ces emportemens
par lesquels seuls elles peuvent donner atteinte à leur gloire.
<XIV>
Je ne vous ai point parlé ici de l'immortalité de l'âme,
ni de ce que nous devenons après la mort. C'est une chose absolument
inconnue, aussi bien que tout ce que les philosophes ont imaginé
sur sa nature et sur la distinction de l'homme en deux ou trois substances:
toutes leurs différentes opinions n'ont aucun fondement. Tout ce
que l'on en peut dire de raisonnable, c'est que, de même qu'avant
notre naissance nous n'étions certainement pas ce que nous sommes
maintenant et que ces deux manières d'être ne sont point liées
de sorte qu'il reste un vestige sensible de leur liaison et du passage d'un
état à l'autre, de même aussi il est très probable
qu'après la mort nous continuerons a la vérité d'exister,
mais que nous deviendrons un nouvel être dont les modifications n'auront
pas plus de rapport à celles de notre état actuel que ces
dernières en ont avec les modifications antérieures à
la naissance. Nous avons existé pendant plusieurs mois dans le sein
de nos mères; tout le monde en est convaincu; quelle idée
en avons-nous? Y a-t-il quelqu'un qui ait gardé le souvenir de son
entrée dans le monde et des impressions qu'ont faites sur lui les
objets à sa naissance? A-t-on même quelque idée de ce
qui nous est arrivé pendant nos premières années ?
Puisque nous sommes forcés d'avouer que ces choses nous sont inconnues,
quoiqu'elles fassent partie de notre état actuel, ne rougissons point
d'ignorer ce qui nous arrivera lorsque nous serons passés dans un
autre état par la mort. Regardons tout ce que les philosophes débitent
là-dessus comme des choses avancées sans preuves et destituées
de fondement: leurs différentes hypothèses n'ont pas plus
d'autorité que les fables débitées par les poètes
au sujet du Tartare et des Champs-Elizées.
J'accorderai sans peine que ces fictions sont, non seulement très
ingénieuses, mais encore très avantageuses au genre humain.
Le commun des hommes est trop corrompu et trop insensé pour n'avoir
pas besoin d'être conduit à la pratique des actions vertueuses,
c'est-à-dire utiles à la société, par l'espoir
de la récompense, et détourné des actions criminelles
par la crainte des châtimens. C'est là ce qui a donné
naissance aux loix; mais, comme ces loix ne punissent ni ne récompensent
les actions secrettes, et que dans les sociétés les mieux
réglées les coupables puissans et accrédités
trouvent le secret de les éluder, il a fallu imaginer un tribunal
plus redoutable que celui du magistrat. On a supposé qu'à
la mort nous entrions dans une nouvelle vie, dont le bonheur et le malheur
dépendaient de notre conduite avant la mort; elle sera examinée,
nous dit-on, par un juge inflexible, auquel toutes nos actions, même
les plus secrettes, seront connues; un bonheur éternel, et au-dessus
de tout ce que nous avons éprouvé de plus voluptueux, sera
le partage des gens de bien, tandis que des tourmens effroyables seront
employés à punir et à expier les crimes des méchans.
Cette opinion est, sans doute, le plus ferme fondement des sociétés;
c'est elle qui porte les hommes à la vertu et qui les éloigne
du crime. Tant que l'on ne l'employera que pour le bonheur public, je la
regarderai comme une erreur utile, que les honnêtes gens doivent respecter,
qu'ils doivent même inspirer à ceux qui ont besoin de ce motif
pour être gens de bien.
Mais, si la superstition, s'emparant de cette opinion, vouloit l'employer
pour troubler le repos des simples et pour les remplir de vaines terreurs;
si des hommes ambitieux vouloient s'en servir pour étendre leur empire
sur les esprits et pour se les assujettir, comme nous le voyons si souvent;
si l'on faisoit dépendre le bonheur et le malheur de cette vie future,
non pas de l'observation ou de l'inobservation des loix établies
pour le bien des sociétés mais de la pratique des cérémonies
religieuses, de la croyance de certains dogmes opposés à la
raison et de la soumission à ceux qui se prétendent les envoyés
et les confidens de l'Être suprême, alors la sagesse et la raison
nous ordonnent de leur résister et de tout tenter pour désabuser
ceux qu'ils veulent séduire. Dès que cette erreur cessera
de faire le bonheur de la société, non seulement elle cessera
d'être indifférente, mais elle pourra devenir pernicieuse,
par cela même qu'elle est un motif capable de remuer les peuples plus
puissamment que ne font les loix et la crainte du magistrat politique.
Il ne serviroit de rien d'alléguer, en faveur de cette opinion,
qu'elle est reçue chez toutes les nations policées, et même
chez la plus grande partie des barbares: son universalité n'est pas
une preuve de sa vérité. Il y a des erreurs communes qui sont
une suite comme nécessaire de l'imperfection de notre esprit, et
dans lesquelles tombent tous ceux qui voudront tenter de franchir les bornes
que la nature a mises à nos connoissances. Cette opinion est de ce
genre; et même elle a cet avantage, que l'intérêt de
la société demandant qu'elle fût répandue partout,
les politiques se sont fait un devoir de s'opposer à ce qui pourroit
la détruire.
Personne ne pouvant se former d'idée de l'anéantissement
ou de la destruction totale de la matière des êtres, tous les
hommes ont du concevoir la mort comme le passage à une nouvelle manière
d'exister; et il seroit comme impossible de trouver des peuples chez lesquels
l'opinion commune ne donnât pas une espèce d'immortalité
à nos âmes. D'un autre coté, comme il n'y a que les
esprits vraiment raisonnables qui puissent supporter le vuide où
nous laisse notre ignorance sur la nature de cet état dans lequel
nous passons à la mort, et que ces esprits raisonnables sont rares,
on a du chercher à remplir ce vuide fatigant par quelque hypothèse
fondée sur ce que l'on pourroit imaginer de cet état futur.
Notre imagination, quelque étendue qu'on lui suppose, est toujours
réduite à nous représenter les choses que nous avons
déjà vues et à nous rappeller les sensations que nous
avons déjà éprouvées. Elle peut à la
vérité unir les choses que nous avons toujours vues séparées
et séparer celles que nous avons vues unies; elle forme de nouveaux
assemblages de qualités, mais elle ne peut nous offrir de nouvelles
qualités et de nouvelles modifications. Toutes les hypothèses
que l'imagination a pu enfanter sur la nature de cet état futur ont
donc participé de ce qui constitue notre état actuel; elles
l'ont représenté comme une nouvelle vie et comme une répétition
de ce qui nous arrive dans celle-ci; elles nous promettent les mêmes
plaisirs et nous menacent des mêmes peines. Puisqu'il n'a pas été
possible de varier le fond de cette hypothèse, et que les barrières
opposées par la nature elle-même aux efforts de l'esprit humain
ont du retenir tous les hommes dans les mêmes limites, il ne faut
pas regarder comme une preuve de la vérité de l'opinion commune
son universalité et son uniformité.
Vous êtes trop sensée, ma chère Leucippe, pour vous
laisser effrayer par les vains phantômes de l'imagination des poètes,
qui n'ont de réalité que dans l'esprit d'une populace timide
et superstitieuse. Vous sçavez faire usage de votre raison pour les
dissiper et pour vous garantir des effets de cette illusion si funeste au
repos des personnes timides. Ce seroit en vain que nous nous glorifierions
de posséder cette raison, si nous ne la faisions servir à
nous rendre heureux et à nous procurer cette tranquillité
d'âme et ce repos intérieur qui constitue la félicité
pure et sans trouble que nous promet la véritable philosophie. Elle
n'est pas capable d'augmenter nos plaisirs, mais seulement de régler
nos désirs et nos craintes, et de détruire les vaines terreurs
dont notre imagination se remplit; son objet est de nous ramener à
vivre selon la nature et de nous délivrer de l'empire de l'opinion.