Recherches sur l'origine du despotisme oriental


[Nicolas-Antoine Boulanger]

edited by Marc-André Bernier © 1998


Département de français, Université du Québec à Trois-Rivières



The text of this edition is based upon an in-quarto manuscript dating from c.1760 and which belongs to the "Laboratoire sur les écritures intimes" (Département de français, Université du Québec à Trois-Rivières). Ponctuation and spelling have not been modernised and the retranscription respects all elements that figure in the text. The numbers within brackets indicate the pages of the original manuscript.



Recherches sur l'origine du despotisme oriental

ouvrage posthume de Mr B.I.D.P.E.C.

Monstrum horrendum, informe, ingens. Virgil.

au dix huitième siecle


Avertissement

Si les routes que je pendrai pour arriver au despotisme, paroissent d'abord longues et détournées, c'est parce que les causes phisiques et morales qui l'ont produit les ont elles mêmes suivies. Je conduirai le lecteur au despotisme sans qu'il croye y aller, comme les hommes y ont marché sans le vouloir et sans le savoir, et comme ils se sont trouvés enchainés par ce monstre avant que de l'avoir apperçu.



§ I.

 

Differens sistemes sur les causes du despotisme.

 

L'antiquité ne nous a jamais représenté les rois de l'orient que comme les arbitres souverains du sort des peuples qu'ils avoient a gouverner, et jamais elle ne nous a montré les hommes de ces climats que comme des esclaves destinés dès leur naissance a porter le joug de la plus humiliante et de la plus deplorable servitude.

Touttes les histoires et touttes les relations de l'asie moderne comme de l'asie ancienne nous ont appris de même que dans ces contrées, les princes et les rois y ont toujours été regardés comme des dieux visibles devant qui le reste de la terre anéanti s'est prosterné en silence. Tous les jours nos [2] voyageurs y sont encore les témoins des actions honteuses et barbares et des scènes tragiques qu'y produit sans cesse cette constitution revoltante qui fait qu'un seul est tout et que tout n'est rien.

C'est dans ces tristes régions qu'on voit l'homme sans volonté, baiser ses chaines; sans fortune assurée, et sans propriété, adorer son tiran; sans aucune connoissance de l'honneur et de la raison n'avoir dautre vertu que la crainte; c'est la que les hommes, insensibles pour leur propre existance, bénissent avec une religieuse imbécillité le caprice féroce qui leur demande leur vie, seul bien quils devroient au moins posseder, mais qui selon la loi du prince, ne doit appartenir qu'a lui seul pour en disposer comme il lui plait.

Il est difficile de comprendre comment le genre humain, né libre, amateur et jaloux a l'excès de la liberté naturelle, surtout dans les siecles primitifs a pu etre reduit a ce comble de malheur de perdre ses droits et cette précieuse liberté qui fait tout le prix de son existence. Quels faits, ou quels motifs ont pu engager, [3] ou contraindre des êtres, doués de raison, a se rendre les instrumens muets et les objets insensibles des caprices d'un seul de leurs semblables? et pourquoi, dans un climat tel que l'asie, ou la religion a toujours eu tant de pouvoir sur les esprits, pourquoi, dis-je, le genre humain y a-t'il, par un concert qui paroit unanime et continu, rejetté le don le plus beau, le plus grand, et le plus cher quil ait pu recevoir de la nature et renoncé a la dignité de l'état qu'il avoit reçu de son créateur?

Cette malheureuse situation de la plus belle partie du monde a touché les historiens, les voyageurs et les philosophes; & le triste sort des nations asiatiques les a dautant plus émus que ces nations sont insensibles sur elles-mêmes. Comme ils en ont été émus, ils ont, en même temps, presque tous essayé d'en rendre raison; et ils en ont été chercher les sources tantot dans le moral, tantot dans le phisique de ces climats, & plus souvent encore dans leur seule imagination dépourvue des connoissances necessaires pour résoudre un problême aussi difficile quil est interessant.

Les uns ont pensé que pour parvenir aux sources de cette degradation du genre humain, il falloit remonter vers des siecles de vie sauvage, ou [4] les hommes errans timides et craintifs, se seroient soumis au plus fort, les uns de leur gré, les autres, contraints par la force; mais ils n'ont point pris garde que c'est dans cet état de vie sauvage qu'une semblable révolution a dû le moins arriver. C'est dans cet état que le prix de la liberté a dû etre le mieux senti; il étoit alors le seul bien du genre humain, comment auroit-il pu s'en dépouiller? Il est encore l'unique bien de toutte l'amerique, et pouroit-on nier que c'étoit là la raison pour laquelle les tonneres européens, qui en ont effrayé les peuples, ne les ont néanmoins jamais pu subjuguer. L'on n'a fait dans ces contrées des esclaves que des mexiquains et des Peruviens qui n'étoient plus des hommes libres. Il est donc peu raisonnable et nullement philosophique de presumer que des hommes sauvages ayent voulu, dans telle occasion et pour tel sujet que ce puisse etre, se soumetre de gré a un seul, tandis qu'on a vu des nations policées s'en deffendre au prix de leur fortune et de tout leur sang. Il est aussi très peu vraisemblable que ce genre de gouvernement ait pu avoir lieu chez de tels peuples, par la force: car est-il plausible qu'un seul homme ait pu forcer des milliers de ses semblables, nés libres, a s'enchainer volontairement? Peut-il, seul, s'ils sont dans l'usage [5] d'errer d'un lieu dans un autre, les forcer a etre ses esclaves? Enfin maitre des préjugés, d'êtres independans, qui n'ont que leur liberté a conserver, et tant de facilité a le fuir, peut-il tour a tour les asservir au gré de son caprice.

D'autres ont été chercher l'origine du despotisme chez des peuples raisonnables et civilisés, qu'un ambitieux conquerant aura soumis par les armes et par la violence. Cette idée est une vérité a laquelle on ne peut refuser de souscrire; et que l'histoire justifie depuis que ce cruel gouvernement est né, et qu'il a étendu ses limites; mais elle ne peut etre qu'une fausse conjecture sur le premier despotisme. Le premier homme qui auroit tenté de se soumettre tous les autres, auroit eu, chez tous les peuples raisonnables, comme chez les peuples sauvages tous les autres hommes contre lui.

Plusieurs politiques ont encore été chercher le principe du gouvernement despotique dans le gouvernement domestique des premiers hommes. Un pere etoit le chef de la famille; il en est, disent-ils, devenu le roi et ensuitte le despote a mesure que cette famille s'est étendue, que les branches se sont multipliées et éloignées du tronc, et quelles sont enfin parvenues a faire un grand arbre, c.a.d. une nation.

Mais quand il seroit aussi certain quil l'est peu que le pouvoir des peres dans les premiers ages ait été un pouvoir absolu sur leurs enfans, ces enfans, a leur tour, formant aussi des familes [6] particulieres, eussent eu le meme droit qu'avoit le pere commun, de présider chacun chez eux. Le pouvoir paternel n'a donc jamais pu produire de grandes sociétés regies par la meme volonté; on auroit vu au contraire une multitude de petits centres et de cercles isolés les uns des autres, gouvernés separement sur le modele, et non sur la loi du cercle original: si leur source commune a produit, parmi eux, quelques liaisons et quelques rapports, ce qui est tres vraisemblable, leur association n'a du former, tout au plus que des aristocraties; c'est le seul genre de gouvernement auquel le pouvoir paternel et le progrès des familles, a pu donner naissance, et non au pouvoir sans bornes d'un seul sur tous; comment dailleurs le pouvoir de la nature auroit-il pu produire un pouvoir aussi dénaturé qu'est celui du despotisme?

On a encore été chercher la source du despotisme dans les dispositions naturelles que les peuples semblent avoir reçues de leurs climats, a connoitre plus ou moins le prix de leur existence, et a etre plus ou moins vifs et sensibles sur leurs interets. L'histoire nous montre l'europe toujours brave et toujours jalouse de la liberté; elle nous fait voir au contraire l'asie toujours esclave et efféminée; on en a conclu que c'etoit les climats qui faisoient les hommes libres ou les hommes esclaves; raisonnement qui me paroit extreme.

Il est bien vrai que l'influence des climats sur le caractere des hommes ne peut se contester, mais regarder uniquement [7] la nature du climat de l'asie comme la cause de la servitude qui y a toujours regné, c'est accorder au phisique, aux dépens d'une infinité de causes morales et politiques qui ont dû y concourir, c'est attribuer a un seul ressort que l'on pretend connoitre, les effets d'une machine qui doit avoir plusieurs autres causes, et plusieurs autres mobiles que l'on a négligé d'examiner; tel que soit le pouvoir des climats sur les habitans de la terre, il ny en a aucun qui soit capable d'éteindre entièrement, dans l'homme, le sentiment naturel de ses plus chers interets, si l'education, et les préjugés reçus ny cooperoient point. Ce sont la des mobiles plus forts encore que touttes les influences du ciel et de la terre; l'asie elle meme en doit etre une preuve; c'est une trop vaste contrée pour quelle puisse avoir partout le meme ciel, la meme zone, le meme climat; une cause secrette néanmoins lui fait subir la même loy partout. Le nord comme le midi, l'orient comme l'occident de cette partie du monde ne voyent que des despotes. L'amerique nous presentera de meme contre l'effet des climats de semblables objections. Elle avoit deux grandes monarchies despotiques, touttes investies de nations errantes et sauvages qui conservoient leur liberté. L'affrique nous offre le meme contraste; l'on ny voit qu'un mélange de nations esclaves sous de grands et de petits despotes, et tout auprès des peuples vagabonds, errans a l'avanture.

J'aimerois donc autant dire (vû ce tableau du monde, dont [8] l'europe que jexcepte, n'auroit pu toujours etre excepté) que la terre entière est d'une constitution propre a produire le despotisme, faitte pour le souffrir; et que le genre humain, qui l'habite, est né en tous lieux et en tous tems pour l'esclavage et la servitude, sisteme affreux que combat, et que detruit bien vite le sentiment naturel.

Cessons donc nous arreter sur de faux sistemes, et sur des recherches peu heureuses; et n'ayons plus recours a des chimeres philosophiques pour expliquer les erreurs humaines, car le Despotisme en est une.



§ 2e

 

Routte quil faut tenir pour arriver aux vraies sources du Despotisme.

 

Le Despotisme est une erreur et une suitte des erreurs du genre humain. Ce n'est donc point dans la phisique ni par aucun sisteme philosophique qui faut en chercher la source; c'est aux faits quil faut recourir, et il faut soutenir de preuves qui soient, en elles memes, des faits. Ce sont tous les details et les usages, ce sont les coutumes de ce gouvernement terrible quil faut étudier, rapprocher et concilier les uns avec les autres et avec la grande chaine des erreurs humaines, [9] pour en connoitre l'esprit, et pour parvenir aux véritables points de vüe qu'ont eûs primitivement ces usages, ces coutumes et cet esprit. Par ces moyens nous allons découvrir que le despotisme n'a jamais été établi sur la terre ni de gré, ni de force, quil n'a été qu'une triste suitte et qu'une conséquence presque naturelle du genre de gouvernement que s'étoit donné le genre humain, en prenant pour modele le gouvernemens de l'univers régi par un seul être Suprême: magnifique, mais fatal projet qui a précipité les hommes dans l'idolatrie et dans l'esclavage parce qu'il est trop grand pour la terre et qu'il n'est fait que pour le ciel.

Il sera necessaire dabord de faire connoitre quelles ont été les circonstances qui ont porté les sociétés a concevoir une idée si haute et si sublime. Nous examinerons ensuitte quel a été ce genre de gouvernement, quelles avoient choisi et etabli, et l'on verra découler de ces sources une multitude de connoissances inattendues qui nous apprendront comment le point de vue, primitif, si beau, si digne, ce semble, d'une créature pensante, s'est changé en un desert rempli d'horreur et de misere combien il est sorti de maux d'un plan qui n'avoit pour objet que le bonheur du genre humain; et comment enfin [10] les hommes ont été avilis et dégradés par les suittes d'un principe qui les couvre de gloire.

L'étroite et la funeste alliance que nous trouverons entre l'idolatrie et le despotisme augmentera l'horreur que nous inspire déjà ce gouvernement, mais elle nous obligera aussi d'en chercher l'origine, parce quelle fait une partie essentielle de l'histoire du despotisme. Je ne rapellerai point les differens sistemes qu'ont fait les ancien et les modernes sur les sources de ce culte insensé de nos peres. Je marcherai vers l'idolatrie comme vers le despotisme, par une route qui n'a jamais été ni frayée ni suivie, et j'arriverai a leur source sans m'embarasser des hipotèses, des conjectures et des preventions de ceux qui m'ont précédé.

Si je vais presenter aux hommes une affligeante peinture de leurs tristes erreurs, ils y trouveront cependant non seulement des instructions, mais aussi des consolations puissantes, puisquils verront que, dans leurs égaremens mêmes, la vérité et la liberté ont toujours été dans le fond de leur coeur; quils les ont toujours chéries et aimées, même en les méconnoissant; quils n'ont erré que parcequils ont été chercher cette vérité et cette liberté dans une sphere trop haute; et que sils sont tombés dans l'esclavage en tombant dans l'erreur, ils ont été, dans leurs principes, plus malheureux qu'imprudens, [11] et plus imprudents que criminels.



§ 3e

 

Les revolutions de la nature sources primitives de toutes les erreurs humaines

 

Nous sommes tous les jours temoins de la facilité avec laquelle un homme apres ses infortunes et dans un etat qui repare ses anciennes miseres perd le sentiment et le souvenir des maux qu'il a souffert. Au milieu même de l'adversité nous voyons encore comme un instant de joie et un contentement passagers rend un malheureux insensible sur les peines quil souffre et toujours prest a les regarder comme un mauvais songe. Il en est de même du genre humain. Après avoir été presque exterminé et detruit par les anciennes revolutions de l'univers, il s'est reparé après le calme revenu et il a tout oublié.

Il a été des temps deplorables ou l'ordre de la nature troublé et changé, a précipité tous les Etres de notre univers dans des calamités extrêmes et sans nombres. Le monde a perdu la lumière [12] qui l'eclairoit; la marche du soleil ou des planettes a été changée les continens de la terre nont plus eté que des scenes mouvantes ou les incendies les innondations et les tenebres ont regnés tour à tour; ou les mers, les fleuves et les rivieres tantot débordés et tantot desechés ont produit mille fleaux successifs qui ont desolé le genre humain. Il a été des temps ou l'homme s'est regardé comme l'objet de la haine et de la vengeance de toute la nature irritée; ou toutes les sociétés ont été rompues, ou les hommes ont été obligés d'errer à l'avanture sur les ruines du monde au gré de tous les diferens fleaux qui sembloient les poursuivre. Sans secours sans subsistance, sans consolation; vagabonds de montagnes en montagnes elles s'ecrouloient sous leurs pas fugitifs: dans les pleines les torrents venoient les submerger; cachés dans les antres de la terre et dans les cavernes, ils y etoient ensevelis tout vivant. Enfin toujours errents toujours cherchant de nouveaux climats partout ils etoient persecutés, partout ils ont souffert mille maux, mais a peine le calme et l'harmonie ont ils été rendus a l'univers et la paix au genre humain qu'il a tout oublié dans les siecles suivants.

Les monumens naturels qui restent par tout le monde de ces anciennes et effroyables catastrophes sont aujourdhui et depuis une infinité de siecle meconnus de presque tous les hommes. Ce n'est qu'un petit nombre de phisiciens et de philosophes qui depuis un siecle tout au plus y savent lire l'histoire [13] ancienne du monde et celle de la nature, mais tout ce qu'ils y voyent n'est encore regardé par la pluspart des hommes que comme des Etudes plus amusantes et plus frivoles que interessantes et instructives, et les sublimes anecdotes de la nature qui sont gravées par toute la terre en caractères ineffaçables et faits pour toutes les langues, ne sont regardées que comme des songes et des chimeres par le vulgaire prevenu, qui ne veut point voir et qui veut encore moins penser par lui même.

Si l'on a meconnu les monumens naturels de ces grands evenemens, encore plus en a t-on meconnu les monumens historiques, et a t'on negligés de maintenir et d'etudier les usages, les coutumes et les institutions civiles et religieuses que les anciens peuples, qui n'ont pu y être aussi insensibles que nous le sommes devenus, avoient établis pour perpetuer a jamais le souvenir des malheurs du monde et pour instruire les races futures de son inconstance et de sa fragilité.

Tout ce que l'histoire et les livres que chaque nation révère comme sacrés nous ont transmis sur ces revolutions n'en presente que des vestiges foibles tronqués mutilés et corrompus. Les causes, les progrés les effets, et les suites de ces evenemens ne sont que des fables; aucun ne detaille la multitude et la varieté des phenomenes qui ont été sans nombre sur la terre et dans le ciel: il n'y a pas un seul de tous ces [14] livres qui pretende faire voir aux hommes les sources de leur origine et de leur culte, qui ait insisté sur cette fameuse epoque comme sur lunique source des loix des coutumes des gouvernemens et des religions du monde. Tous ces livres gardent un profond silence sur les impressions que les malheurs du monde ont faites sur les hommes et sur les suites bonnes et mauvaises quelles ont eu. Ce sont cependant ces evenemens qui, après avoir été les vrais legislateurs des sociétés renouvellées et devenues aussi religieuses quelles avoient été miserable, sont ensuite devenues la matiere et l'objet de toutes les fables, de tous les Romans de l'antiquité, et de toutes les erreurs politiques et religieuses qui ont eu cours sur la terre jusqu'aujourdhui (1) . [15]



§ 4.e

 

Impressions que les malheurs du monde ont faites sur les hommes.

 

Malgré l'obscurité ou il paroit que nous devions necessairement tomber en franchissant les bornes de l'antiquité, comme pour aller chercher au dela dans des espaces tenebreux que le plus grand nombre regarde comme imaginaire, des faits naturels et des institutions humaines, nous ne manquerons pas cependant de guides et de flambeaux. Il suffira pour eclairer le vrai plongé dans les tenebres et pour y faire rentrer toutes les chimeres sacrées auxquelles l'ignorance et l'imposture ont donné l'existance; il suffira, dis-je, de supposer pour un instant que nous sommes au milieu des anciens temoins des malheurs du monde et d'examiner alors comment ils en étoient touchés; de remarquer les sentimens et les impressions les plus naturelles dont ils durent être penetrés et affectés, et d'appliquer ensuite comme principe ces mêmes sentimens et ces mêmes impressions a tous les usages de l'antiquité connue, a la police et aux loix anciennes, a tous les cultes, a tous les gouvernemens, enfin a toute [16] la conduite et a toutes les erreurs du genre humain dans tous les siecles que nous pouvons connoitre. C'est la le moyen par lequel nous parviendrons a resoudre avec une merveilleuse facilité une multidude d'enigmes et de problemes dont la solution offrira de nouvelles scenes au monde et devoilera a nos yeux surpris une antiquité toute nouvelle

Avant d'entrer dans cet exament je dois prevenir quil faut bien se garder d'imaginer que le genre humain ait eté dans ce temps-la différent du genre humain d'aujourdhui. C'est une erreur dont il faut commencer d'abord a se défaire; cinq ou six mille ans que l'on met communément d'intervalle entre les premiers hommes connus et ceux de notre âge, ont fait supposer par une infinité de savans quil pouvoit et qu'il devoit même y avoir entr'eux et nous des diferences extrémes et singulieres, en sorte que dans toutes les questions philosophiques qui les ont concernés, nous avons toujours été porté a en augmenter les dificultés en raison de l'éloignement des temps, et que nous les avons réellement augmenté, parce que nous nous sommes écarté de nous même qui ressemblons a nos anciens comme nos anciens nous ressembloient.

La diference quil doit y avoir entre eux et nous ne doit consister quen quelqu'invention et quelque connoissance scavantes que nous avons acquises depuis eux. Mais quant a certains sentimens ou préjugés naturels et quant a certaines idées qui [17] sont presqu'identifiées avec l'homme, et qui le saisissent malgré lui en certaines occasions, les anciens a cet égard ont été les mêmes; ils ont pensé et ils ont senti comme nous et comme nos neveux penseront et sentiront dans des milliers de siecles s'ils se trouvent dans les circonstances qui font naitre ces idées.

Il sera donc égal pour nous representer quelles ont eté les impressions qu'ont faites autrefois les malheurs du monde, ou de nous transporter au milieu de ceux qui en ont eté les antiques témoins, ou de nous replier sur nous même et de supposer que nous sommes ces temoins des malheurs du monde et que les calamités anciennes reviennent de nos jours assieger encore le genre humain.

Que penserions nous donc si le soleil eteint cessoit de donner sa lumiere; si toute la nature émue et troublée exaltant toutes ses forces changeoit son harmonie en un cahos; si les mers venoient inonder la terre, et si la terre se soulevoit contre elles? Que dirions nous si mille et mille volcans s'ouvroient de toutes parts; si les eaux le souffre et le bitume sortoient par torrent du sein de la terre, et si les continens brisés senfoncoient sous nos pieds? Que penseroit enfin le genre humain sil ne voyoit autour de lui que des calamités, des fleaux, et des desolations de tout genre et de toute espece? Il ne faut pas beaucoup de philosophie et de metaphisique [18] pour le deviner. Il penseroit et diroit, voici la fin du monde, voici que les jours de la vengeance et de la justice sont arrivé; voici que le grand juge vient demander compte a l'univers, et quil descend pour punir les méchans et recompenser les justes.

Ce sont les dogmes sacrés de la fin du monde, du jugement dernier, du grand juge et de la vie future qui se retraceroient avec force dans l'esprit dans le coeur de tous les hommes d'aujourdhui, et qui les affecteroient profondement. Ce sont ces mêmes dogmes qui affecteront nos neveux quand ils se trouverront dans ces fatales circonstances, et ce sont ceux qui ont affectés nos peres quand ils ont vu cesser la primitive harmonie de l'univers.

L'on trouve sans doute ces idées trop simples ou trop composées, on voudroit peut être que j'approfondisse comment elles ont pu naitre la première fois. C'est un travail que je laisse à d'autres. Quils philosophent tout à leur aise sur les opinions d'un age qui n'a pas du être celui de la philosophie. Il me suffit icy de savoir que ce sont ces dogmes qui ont profondement agi sur le coeur de l'homme, dans toutes les situations extremes de la nature. Passons actuellement aux suittes bonnes et mauvaises qu'ont eu ces impressions. [19]



§ 5.e

 

Premiers effets des impressions des malheurs du monde sur la religion et sur le gouvernement des hommes.

 

Il faudroit bien peu connoitre le genre humain pour douter que dans des tems aussi miserables et dans les premiers ages qui les ont suivis il n'ait eté dabord très religieux, que ces malheurs ne lui ayent alors tenu lieu de severes missionnaires et de puissants legislateurs, et n'ayent tourné toutes les vues de l'homme du coté du ciel, du coté de la religion et de la morale. Cette multitude d'institution austeres et rigides, dont toutes les anciennes nations nous ont montrés de beaux vestiges, procede sans doute de cette source antique; il en doit être de même de leur police. C'est a la suite de ces tems deplorables qui avoient ruiné lespece humaine son sejour et la subsistance, qu'ont du être fait, tous les reglemens admirables que nous trouvons dans la haute antiquité sur l'agriculture, sur l'industrie, sur le travail, sur l'education, et sur tout ce qui concerne [20] l'économie civile et domestique. De même que la guerre forme des generaux et des soldats, et que les tempestes des republiques forment les grands orateurs les grands magistrats; de même ce sont les mots extremes du genre humain, et les desordres arrivés dans toute le nature, qui ont fait naitre les loix les plus sages et les plus simples, et toutes les legislations qui ont eut souverainement pour objet et pour but, le vrai et le seul bien de l'humanité.

Cest a ces anciennes loix, fruits heureux des malheurs du monde, que les Chinois et les Egiptiens ont dû le renom quils ont toujours eu detre ou d'avoir été les plus sages peuples de la terre; ce n'est pas qu'ils ayent été les seuls qui se soient alors donné de bonnes institutions. C'est par ce quils les ont plus longtemps conservé qu'aucun autre, et que ces deux peuples ont soutenus par un respect infini l'edifice admirable de la legislation primitive.

Comme les malheurs avoient été communs, tous les peuples de la terre avoient tous pourvu a les reparer par les mêmes moyens. Mais une multitude de circonstances morales, phisiques, et politiques détruisit presque partout ce qui avoit eté fait dans les premiers temps. On en retrouvera [21] néanmoins des traces dans presque tous les ages et dans presque toutes les contrées, mais alterées et corrompues, et du plus au moins négligées et oubliées. Les Etrusques, les Cretois, les Phrigiens, les Juifs, les Perses surtout en avoient beaucoup conservé. Presque tous les peuples de l'asie en font encore voir aujourd'hui des vestiges très precieux, et les mexiquains même en ameriques avoient des institutions très sages qui ne pouvoient datter que de cette primitive législation qu'avoient produit les malheurs du monde.

Quand on étudira de nouveau l'histoire des nations, le vraie mesure de leur antiquité sera proportionnée au reste plus ou moins nombreux quelles auront conservé des anciennes institutions. C'est la constitution des Chinois et des Egiptiens qui est la vraie et l'unique preuve de leur sombre antiquité et non point leurs dynasties et leurs annales qui sont fabuleuses. Le gouvernement Chinois, en se conduisant encore avec cet esprit d'emulation et d'oeconomie domestique qui anima les tristes et malheureuses familles échappées du boulversement du monde, nous montre par la l'infaillible sceau de sa grande Antiquité. [22]



§ 6e

 

Principes des premieres institutions religieuses et erreurs qui sont sorties de l'abus de ces institutions.

 

Lorsque la fermentation de la nature fut calmée et que les restes du genre humain se furent rassemblés en divers contrées pour former de nouvelles sociétés, les hommes ayant devant les yeux le grand tableau de l'univers detruit et dans le fond de leur coeur tous les dogmes sacrés qui étoient inseparables de ce tableau, etablirent une religion dont tous les motifs eurent pour objet la reconnoissance envoir l'etre Suprême, et l'instruction de toutes les races futures. Pour perpetuer la memoire des revolutions arrivées et pour en conserver les details, on institua des festes commemoratives, et des usages representatifs capables d'entretenir sans cesse les hommes de la fragilité de leur sejour, et de les avertir par les vicissitudes passées, de toutes les vicissitudes avenir. Les jugemens que Dieu avoit exercés sur la terre y furent representés en même temps comme des leçons sur les jugemens quil exerceroît un jour; et le ressentiment des incendies passés devînt le pressentiment des incendies [23] futures(2).

La descente du grand juge dont on avoit regardé tous les météores, tous les phenomenes et la ruine du monde comme les marques et les suites certaines, devint un dogme redoutable qui en imposa a tous les hommes et les rempli d'une terreur religieuse, qui dans les premiers siecles etoit entretenus sans cesse par les eclipses, les comettes, et les moindres phenomenes que la nature la mieux reglée produit tous les jours (3). [24]

A la suite de tous ces objets d'une crainte instructive, que la religion presentoit aux hommes, elle leur offroit laspect consolant et flateur de la vie future, et du regne des justes dans un état de felicité, d'abondance et de gloire, qui ne seroit plus exposé aux écarts de la nature (4).

Toute la marche du ciel et l'harmonie rendue au monde etoient alors des motifs constans et perpetuels d'une reconnoissance sans bornes envers l'etre Suppreme. Mais comme si cette religion eut prevu des ce temps là ce qui devoit arriver, elle trouvoit dans cette harmonie même l'occasion d'entretenir les hommes de son instabilité, de peur que le souvenir du passé, et la crainte du grand juge ne s'éteignissent dans le coeur et dans l'esprit humain par l'habitude d'une tranquille felicité. Elle faisoît donc des leçons de tout. Le declin [25] du jour et le couché du soleil rapelloient les anciennes tenebres, la fin de l'ancien monde, et la fin future du monde présent. Le lever de l'aurore devint pour elle l'image de l'ancien renouvellement du monde, de son renouvellement futur et du lever du grand juge en faveur des justes. C'est de la que toutes les anciennes festes commençoient au coucher du soleil pour finir à l'autre coucher,(5) c'est de la que toutes ces festes commençoient par la tristesse et finisoient par la joie; c'est de la enfin que l'homme idolatre courut chaque jour consulter l'aurore et le soleil levant, et que generalement tous les peuples ont tourné vers cet aspect les portes de tous les temples s'imaginant que le grand juge viendroit du coté de l'orient (6).

La fin et le commencement des periodes des astres et des planettes, devinrent, par le même esprit, l'occasion et le sujet de semblables leçons. Les quatre changemens de la lune en chaque mois; la variété des saisons [26] de chaque année etoient de vives images de l'instabilité de l'univers; on institua donc aussi des festes instructives et commemoratives pour apprendre aux hommes, a l'occasion de touttes ces mutations lunaires et solaires, que tout avoit changé et que tout changeroit un jour. Voila pourquoi presque tous les peuples de la terre [27] ont eu dans le mois quatre festes lunaires, et dans l'année quatre festes solaires. Comme le mois sinodique de la lune est de 28 jours, on sent aisément que ce doit etre ici la raison pour laquelle les festes lunaires ont été espacées de tout temps de sept en sept jours, et que ce doit être aussi de ces solemnités, affectées au nombre de sept, qu'est sorti le respect de toutes les nations pour le nombre septenaire. La succession de nos festes na pu dependre en effet daucun autre evenement ni daucune autre raison; car les quatre solemnités du mois etant aux quatre phases lunaires [lacune](a) il faudroit en conclure ridiculement que les festes ont reglé le cours des astres, lorsque le sens commun nous dit que ce sont les astres qui reglent le cours des festes.

L'usage que l'on établit, dans ces ages primitifs, dentretenir les hommes du renouvellement et de la fin du monde, a la fin et au commencement de toutes les phases et de toutes les periodes astronomiques, fut la source innocente d'une infinité d'erreurs, lorsque le souvenir du passé fut affoibli, et que les motifs de ces instructions periodiques furent corrompus et meconnus. Comme l'on voyoit toujours ces commemorations ramenées par le nombre de sept, on pensa que ce nombre avoit quelques vertu secrette, quelque rapport misterieux avec lorigine, lexistance, et la durée du monde : les uns simaginerent qu'il avoit été crée, d'autres renouvellé, et plusieurs quil avoit été jugé en sept jours. [28] Toutes ces erreurs se trouvent reunies chez les hebreux (7).

Le souvenir du renouvellement de la face de l'univers s'etant eteint ou considerablement obcurcis il arriva necessairement que le souvenir de l'ancien monde s'eteignit aussi et quon ne pensa plus qu a celui dont on avoit la jouissance. Lorsqu'on eut ensuite assez de loisirs ici pour raisonner [29] sur son origine et sur son antiquité, les sentimens ne purent etre que partagés et sistematiques. On lui donna plus ou moins d'antiquité a proportion du plus ou moins d'idées qu'on avoit conservées du passé, ce qui produisit alors toutes ces etranges diversités qui regnent entre tous les peuples sur la cronologie du monde; comme il est naturel de compter pour rien ce quon ne connoît pas soit dans la nature soit dans la vaste profondeur des temps, bientost on sauta par dessus les siecles inconnus; on osa fixer l'instant précis de la premiere existance du monde en confondant l'ancienne époque de son retablissement avec l'epoque encore plus sombre et plus inconnue de sa création primitive; d'ou il arriva que lorsqu'on voulu en consequence deviner les details de ce premier de tous les evenemens pour les mettre a la tête des annales du monde quon voulu composer, comme les hommes nont pu et ne pourront jamais se representer les opérations surnaturelles d'un Dieu createur, et architecte d'un univers, autrement que par des rapports et des analogies grossieres fournies par nos sens et par nos foibles connoissances, on ne depeignit cet acte sublime et incomprehensible qu'avec des couleurs obscurcies par les idées que produisoit encore un souvenir tenebreux et corrompus des grands desordres arrivés lors du changement de l'ancien monde, et qu'on ne pût disposer les faits de leur succession [?] autrement que selon les regles ou plustost les chimeres extravagantes de l'astrologie judiciaire (8). [30]

Telles sont les sources profanes de ces tenebres, de ce cahos, de ce melange primitif des elemens, de cet etat de confusion qu'on a toujours dit avoir precedé la naissance du monde. L'absurde cahos na jamais existé aillleurs que dans la teste de ceux qui avoient oublié l'antiquité. C'est de la que sont sorti les histoires frivoles et ridicules de ces combats qui ont precedé l'origine des choses, de la lumiere contre les tenebres, des anges contre les Demons, du bon avec le mauvais principe, de Lucifer contre Dieu, du Soleil contre la lune, des geans contre les Dieux de Thiphon [31] et D'Oziris &c (9).

Le nombre de sept étant devenu un nombre plein de vertu et de mistere on respecta non seulement le septieme jour mais encore la septieme semaine le septieme mois la septieme année la septieme semaine d'année.

La fin du monde fut toujours attendue après les periodes sabbatiques. Les manicheens d'après une infinités d'anciens peuples l'attendoient le septieme jour de chaque semaine, les mexiquains a la fin de chaque semaine de semaine d'années, et tous les docteurs orientaux a la fin des semaines de centaines ou de milliers d'années. Enfin ce nombre, et plusieurs autres encore auxquels on attribuat des vertus semblables, devinrent par le melange de toutes les idées primitives corrompues, pour les uns des termes divins et heureux, pour les autres, des termes redoutables et funestres, et pour toute la terre des nombres misterieux dont une multitude de rabins, de cabalistes, d'astrologues, de prophetes et autres testes creuses et supertitieuses ont abusé dans tous les temps avec la derniere extravagance et très souvent aux depens du repos du genre humain.

A cette attente de la fin du monde, qui d'un dogme religieux devient un dogme plein de supertition et de folie, la religion joignoit primitivement ceux qui concernoient la descente du grand juge et la vie future. Ces deux dogmes etoient inséparables du premier, les erreurs qui sensuivirent furent aussi inseparables. Les revolutions periodiques des années, les meteores, et tout ce que [32] l'ignorante antiquité appelloit les signes du soleil, au lieu d'etre comme par le passé des avertissemens salutaires, pour se rappeller en ce moment les instructions, que la religion leur avoit donné, ne furent plus que les annonces de l'arrivée de Rois, de conquerans, de legislateurs, de prophetes, et autre personnages chimeriques que lon attendit, au lieu du grand juge dans l'attente primitive fut personnifiée. Les signes du ciel ne furent plus les annonces du jugement dernier et de la vie future, mais du sort et des revolutions des empires, et des grands changemens phisiques sur la face de la terre.

Par là l'imagination des hommes toujours fixée sur les astres, fit naitre des revolutions civiles et religieuses sur la terre, quand elle crut en avoir vu dans le ciel, et l'imposture en supposa dans le ciel quand elle voulu en produire sur la terre, ou quil y en etoit arrivé naturellement. C'est par ces fatales preventions que lesprit des hommes s'est trouvé disposé dans tous les temps a etre la dupe, le jouet et la victime de tous les fanatiques, et de tous les imposteurs, qui ont eu l'adresse de faire tomber sur eux les regards des nations toujours remplies d'une esperance vague et d'une attente indeterminée.

Je ne finirois point si je voulois continuer de nombrer tous les maux, et toutes les erreurs qu'ont produît les abus qui ont été fait des anciens dogmes, et des usages de cette religion commémorative, quoi qu'ils fussent en eux mêmes si sages et si propres a maintenir la tranquilité et le bon ordre dans les sociétés. Le détail de ces erreurs demanderoit un vaste champ, et contiendroit d'ailleurs mille autres objets qui n'auroient plus de rapport au notre, mais il a fallu insister ici sur les erreurs capitales qui font la Base [33] de toutes les religions du monde parce que les sisteme politiques que nous voulons etudier en sont dérivés et y seront toujours liés comme nous le verrons; l'homme esclave et l'homme idolatre sont enchainés pour les mêmes entraves.



§ 7e

 

Principes des premieres institutions civiles et politiques; les hommes prennent le gouvernement Theocratique.

 

Les miserables restes du monde detruit et renouvellé furent quelques temps sans doute a ne former que des familles toutes penetrées de la crainte des jugemens de Dieu, et toutes occupées a pourvoir a leur misere et a leur subsistance. Ce n'est point dans ces premiers momens qu'il faut chercher encore des gouvernemens politiques, on n'a du les voir paroitre sur la terre que lorsque ces familles, s'etant de plus en plus rassemblées, et s'etant multipliées, elles commencerent a former des sociétés plus nombreuses, auxquelles il fallut un lien plus fort et plus frappant que dans les familles pour maintenir [34] l'unité(10) et pour entretenir le même esprit de religion d'oeconomie de paix et de moderation qui seul pouvoit reparer les maux infinis qu'avoit souffert la nature humaine.

Je n'entrerai point ici dans le detail des loix civiles oeconomique et domestique que lon établi pour inspirer une frugalité et une moderation commune, pour exciter l'industrie et l'animer au travail, encourager les inventeurs, et pour hater surtout les progrès de l'agriculture. L'on vit la republique des abeilles, et tout le monde s'entendit par ce que les interets de la société etoient alors les interets de chaque particulier. Les vestiges qui nous restent de ces institutions dans l'histoire de tous les anciens peuples, nous doivent faire juger combien ces premieres societés furent parfaites et admirables du coté de la police. Quelles auroient été heureuses si toutes les beautés de detail de leur legislations n'eussent point été ternies tout d'abord par la forme generale quelles donnerent a leur gouvernement!

Parmi des hommes qui setoient frappés que la ruine du monde avoit été leffet de la descente du grand juge pour exterminer les mechants et pour recompenser les justes, on doit deja pressentir, quils choisirent un gouvernement moins fondé sur des vuës humaines et politiques, que sur des vues et des idées religieuses. Une grande partie du genre humain etoit perie; un très petit nombre avoit été conservé. Il ne fut donc que trop naturel den conclure que ceux que le grand [35] juge avoit exterminé n'avoient pas été trouvé dignes d'habiter sur la terre renouvellée, et que ceux qui avoient eu le bonheur de survivre, devoient avoir été des elus et des justes qui avoient trouvé grace devant lui. Les anciennes destructions avoient été regardées comme les signes de lapproche de la vie future, du regne des justes, et du regne du grand juge. On confondit le monde renouvellé avec la vie future, le ciel avec la terre, et lon crut que l'on étoit arrivé au temps de ces regnes merveilleux; en consequence de ces idées mistiques, ce fut le grand juge qui fut proclamé le Roi des hommes, et ces hommes se regarderent comme cette portion de creature choisie, auxquelles la terre des justes avoit été promises et donnée. C'est ainsi que les nations après avoir été puiser dans le bon sens et dans la nature leurs loix civiles et oeconomiques les soumirent toutes a une chimere qu'ils appelerent Theocratie le regne de Dieu en grec [theta]eos [Kappa][rho]a[tau][omicron][sigma], en hebreu c'est la société de Dieu Kartha ville.

On pourroit croire encore que les hommes ne prirent ce singulier gouvernement que parce qu'ils s'imaginerent qu'il seroit le plus salutaire et le plus utile et quon ne pouvoit prendre un meilleur modele que celui [36] du regne den haut. C'est une perspective qu'il est très vraisemblable que les hommes se sont faite encore, mais on ne peut neanmoins douter que les autres idées mistiques et supersticieuses n'y ayent infiniment contribué. Ce sont des erreurs qui suivent presque naturellement des idées qu'on a des suites des revolutions du monde. Lorsqu'au siecle qui donna naissance au Christianisme, la folie periodique produisit un grand juge personniffié dont la credulité fut encore la dupe, comme le dogme de la fin du monde etoit inseparable de l'attente du grand juge et des erreurs sorties de cette attente, l'arrivée de ce faux personnage et tout ce que lon debita a son sujet ramenerent les anciennes terreurs. On se crut près de la fin du monde, et lon s'imagina que l'on verroit incessament un regne terrestre, dont Dieu seroit le monarque réel. Toutes les folies qui se firent et s'ecrivirent alors ayant été les suites presque necessaires des illusions qu'on s'etoit faite a l'occasion de ce faux grand juge et de la revolution chimerique qui devoit incessament le suivre, il est plus que vraisemblable que les anciennes nations donnerent dans les mêmes meprises les revolutions qui les tromperent n'ayant point été chimeriques mais très réelles(11) . [37]

Quoiqu'il ensoit leur choix, sous tel aspect quelles l'ayent pu faire fut une erreur fatale. Elle voulurent en consequence appliquer les principes du Regne d'en haut au regne d'ici bas et elles precipiterent leur religion et leur police dans des abimes profonds.



§ 8e

 

Le souvenir des anciennes theocratie est absorbé par le tems les fables seules en conservent quelques vestiges.

 

Pour trouver quelques vestiges dans l'antiquité de ce premier de tous les gouvernemens, l'histoire nous manque et ne peut nous en fournir aucun exemple. Les temps ou les Theocraties ont regné sur la terre, sont si anciens qu'il n'en etoit resté dans l'antiquité même qu'un souvenir tenebreux que les monarques et les docteurs des hommes avoient interet d'eteindre. Les seuls vestiges qui en restent sont absorbés et confondus dans une multitude de fables, d'allegories, d'usages obscurs que la mithologie seule nous a transmis.

Toutes les anciennes nations du monde nous parlent par exemple du Regne des Dieux sur le terre dont elles placent toutes l'Epoque dans les premiers tems. [38] Les Egiptiens, les pheniciens, l'ancienne Italie, les grecs, les Babilonniens, les indiens, les chinois, les japonois les ameriquains même ont uniformement conservé le souvenir dun temps ou la terre fut honorée de la résidence des Dieux qui y descendoient pour faire la felicite des hommes.

La durée fabuleuse de ces regnes est presque toujours reglées par de grands periodes et des nombres astronomiques. Les motifs de la descente de ces Dieux sont, chez tous les peuples, les miseres et les calamités du monde. L'un est venu disent les indiens(a) pour soutenir la terre qui etoit ebranlée et qui s'enfoncoit sous les Eaux. Un autre est venu secourir le soleil auquel un grand Dragon faisoit la guerre, celui-ci est descendu pour combattre des monstres et des géans qui desoloient le genre humain. Celui la pour exterminer les mechans.

Je ne rappellerai pas toutes les guerres et les victoires des Dieux des Egiptiens et des grecs, elles sont trop connues et l'on sait que toutes les grandes solemnités des payens avoient pour objet d'en celebrer la mémoire.

Vers tel climat que l'on tourne les yeux on y trouve donc les mêmes traditions; on y voit que les regnes de ces Dieux y sont generalement orné et remplis de toutes les anecdotes de la ruine et du [39] renouvellement du monde et dans leur diversité même on remarque une uniformité qui doit être le sceau de quelques antiques verités qui ne peuvent avoir rapport qu'a ce gouvernement Theocratique qui fut etabli dans les premiers ages du monde renouvellé. Sans chercher a justiffier ces fables en detail, ny a combattre la longue durée que les nations ont donné a l'empire de leurs Dieux, je crois que ce tableau doit suffire a ceux qui connoissent un peu cette sombre antiquité pour les porter a reconnoitre dans des prejugés si generaux et si universels les traces de ce singulier gouvernement. Si toutes ces annales sont fabuleuses pour la durée, pour les faits, ou la mauvaise application des faits, elles ne peuvent être entierement fabuleuses pour le fond. Les hebreux semblent nous montrer plus distinctement qu'aucun autre peuple de la terre un exemple memorable des anciennes Theocraties, mais cette autorité toute respectée quelle soit encore ne merite pas detre vuë sous un autre regard que toutes les Theocraties des autres nations. Il faut prendre entre les unes et les autres un juste milieu ne point mepriser tout a fait les Theocraties mithologiques qui nous voilent des vérités, et ne point donner une confiance sans borne a la Theocratie Judaique qui contient mille fables(12) semblables a celles [40] des autres nations plus decorées, plus rapprochées de nous a la verité mais ou la chronologie est aussi fausse que les faits et ou il ny a de vrai que la verité quelle nous cache et que lon ny peut seulement qu'entrevoir comme dans toutes les annales payennes. [41]



§ 9e.

 

Quels ont été les usages theocratiques? on retrouve chez toutes les nations les usages et les erreurs sorties de ces usages corrompus.

Ce n'est donc point dans l'histoire que nous chercherons les preuves directes de l'existance de l'ancien gouvernement Theocratique. Ce sera dans les usages religieux et politiques des nations qui malgré la corruption et le deguisement de leurs motifs primitifs s'éclaiciront mutuellement les uns par les autres, et nous donneront la solution de toutes les fables qui ont denaturé l'age theocratique. Cherchons auparavant quels ont du être les usages et les coutumes de nos peres sous ce genre de gouvernement, et si nous trouvons chez les nations ces mêmes usages, ou les abus qui en ont pu naitre, ce sera sans doute la preuve que ces nations en ont originairement connu les premières sources.

Le Grand Juge ayant été choisi pour le roi des hommes rassemblés en société, le signe de l'autorité, le septre de l'empire ne du point etre mis entre les mains d'un particulier, mais dû etre [42] deposé dans un lieu sacré qui devoit representer la maison(13) et le siege du celeste monarque dans un temple et dans le lieu le plus sur et le plus respectable de ce temple c'est a dire dans le sanctuaire; ces marques d'autorité n'étoient dans les premiers tems que des batons et des rameaux, ces temples que des cabannes, et les sanctuaires qu'une corbeille ou un coffre. C'est ce que toute l'antiquité nous apprend, et nous confirme. Les Japonnois(14) dans les festes de l'ancien etat du genre humain quils conservent encore presentent sur la scene tous ces signes [43] rustiques de la primitive autorité.

Personne n'ignore la fabuleuse histoire de la verge d'Aaron; elle est sortie de la même source, deposée dans le sanctuaire et dans l'arche elle n'avoit été primitivement que le septre du Dieu monarque, mais elle devint chez les hebreux le signe du supreme ministere de la famille de Levi, par ce que dans le gouvernement théocratique, les pretres en ayant été les ministres naturels, en sont devenus bientost les vrais souverains comme nous le verrons par la suite.

Le code des loix civiles religieuses ne dut point non plus être entre les mains d'un magistrat particulier, il falut encore le deposer au sanctuaire, et ce fut a ce lieu sacré qu'il falût avoir recours pour les connoitre et pour s'instruire de ses devoirs. C'est un usage dont l'antiquité payenne et celle des hébreux nous montrent une infinité de temoignage. Tous les temples avoient une corbeille, un coffre, ou une arche ou les sacrés dépots de l'autorité de la legislation étoient conservés avec une religion qui s'etoit changée chez la plus part des peuples en une superstition déplorable; on etoit parvenu, en confondant les loix avec le Dieu legislateur, a n'oser regarder tous les signes instructifs sans crainte de mourir et d'etre exterminé. Dans ces festes payennes [44] qui portoient le nom de festes(15) de la legislation l'objet principal de tout le ceremonial etoit devenu un secret et lon y faisoit au peuple un mistere de ses propres devoirs. Ce qu'il y avoit de plus caché dans les festes D'Isis, de Ceres, de Cibelle, dans les misteres de Samothrace des Etrusques &c, avoit eu primitivement pour objet d'apprendre a tous les hommes a bien vivre(16) pour parvenir a une heureuse fin de les instruire sur l'ordre et le sujet des festes et de les engager au travail, et a l'industrie. Toutes ces utiles leçons furent reservées par la suite pour un petit nombre d'initiés seulement auxquels après de grandes preparations et de fortes épreuves on faisoit promettre par d'afreux sermens de n'en rien reveler au vulgaire, tant il est vrai que les pretres qui ont eté etablis pour conduire l'homme dans le bon chemin ont apprehendé en tout temps quil ne le connut et quil ny marchat. [45]

De ce que la nature de la Theocratie exigea necessairement que le depot des loix gardé dans le sanctuaire parut emané de Dieu même, et quil avoit été le legislateur des hommes comme il en etoit le monarque, il falut par la suite du temps avoir recours au mensonge et a l'imposture pour imaginer de quel façon les loix etoient parvenues sur la terre. Il falut supposer des revelations surnaturelles et merveilleuses pour faire descendre ces loix du haut du ciel, pour les faire proner et pour les faire même ecrire par la divinité, par des Dieux, et par des Deesses; il falut en aller chercher l'origine sur des montagnes enflammées; dans des deserts, dans des cavernes et des forets solitaires, tandis quelles etoient gravées dans le coeur du genre humain, et que la raison publique des sociétés en avoit été la veritable source. Par ces affreux mensonges, on a ravi a l'homme l'honneur de ces loix si belles et si simples qu'il avoit faites primitivement; par la on a affoibli le ressort et la dignité de sa raison, en lui faisant faussement accroire quil netoit point capable de se conduire, lorsque c'est le privilege et l'objet de ce don si sublime [46] et presque divin que l'homme seul sur la terre a reçu de son createur(17).

Si l'imposture a toujours été cherché l'origine des loix dans les deserts on sent aisement quelle la fait pour mentir avec plus de sureté. Cette conduite qui devoit etre si suspecte, l'etoit cependant d'autant moins alors quelle avoit rapport a quelquautres prejugés qui tiroient aussi leurs sources des anciennes impressions des malheurs du monde. Comme on avoit attribué tous ces maux la descente et a la presence du grand juge, on en avoit conclu par la suite que ce grand juge etoit si redoutable et si terrible quil ne pouvoit se montrer sans absorber l'univers. Ce fut donc toujours derriere un voile sombre, dans des nuages obscures et dans des deserts ecartés quil falut le faire descendre quand on feignit quil venoit pour donner des loix et pour faire du bien aux hommes. Voila quelle etoit la [47] cause dans ces tems de mensonge de la docile imbecilité des mortels; c'est de la qu'est sortie cette autre opinion de l'antiquité payenne et judaique qu'on ne pouvoit voir Dieu sans mourir. Le Dogme de l'apparition du grand juge et le dogme de la fin du monde etant deux dogmes inseparables, l'homme devoit croire sa ruine certaine et prochaine quand son imagination avoit vu cet être redoutable. Dieu etant le monarque des hommes et le monarque invisible ne pouvant leur commander d'une façon directe, il falut bien dans les theocraties, imaginer des moyens pour apprendre a connoitre ses ordres et ses volontés; une absurde convention établi donc des signes sur la terre et dans le ciel. Les hebreux allerent consulter L'urim et le Thummin qui etoient douze pierres precieuses quils appelloient lumiere et perfection. Les Egiptiens avoient un oracle semblable quils nommoient verité; Elian, Varron, Diodore nous parlent de cet oracle egiptien : chaque nation eut le sien; on vit paroitre une foule de devins, de prophetes; on vit paroitre les augures, les aruspices, et une multitude de divinations et de révélations de toute espece. En police comme en religion, l'homme ne consulta plus sa raison. Il crut toujours que sa conduite et ses demarches devoient avoir pour guide une revelation directe de son Dieu monarque et comme les prêtres en etoient les organnes toutes les nations du monde se rendirent leurs esclaves leurs victimes et leurs dupes.

Quoi quait pu faire l'imposture pour [48] deguiser la veritable origine des loix comme elle est sujette a cause de son ignorance naturelle a suivre les prejugés reçus même en en inventant de nouveaux elle n'a pu totalement effacer par ses fables les anciens traits de la vérité. Nous avons vu que le sujet et l'objet des premieres loix et des premiers sentimens du monde renouvellés avoient été de reparer les maux du genre humain, de pourvoir a la subsistance et a la multiplication de ce qui en etoit resté, de favoriser les inventions et les inventeurs, et d'entretenir dans le coeur des hommes la reconnoissance et la crainte, en leur retraçant souvent les anciens phenomenes de la destruction du monde. Un code de loix fait sous de pareilles vües ne doit il pas etre appellé le code de la terre sauvée ou les institutions du monde retiré de l'abime? Et ne serois-ce point ce titre que nous cachoit celui de Code mosaique que portent les loix des hebreux? Un tel titre devoit signiffier dans la langue egiptienne Code de la terre sauvé des eaux. Quelle multitude d'autorité je vois dans les ecritures mêmes des hebreux, dans leurs festes, dans leurs usages et dans toutes leurs traditions qui me portent a changer ce soupçon un une certitude parfaite(18) . [49]

C'est de cette epithete personniffié(19) qui avoit été donné aux loix aux festes et aux hymnes primitives de l'Eglise quont été faits des musées et des Moise admirables et grands legislateurs, poetes sublimes qui avoient chantés l'origine du monde: c'est de la que sont sorti tous ces anciens personnages qui furent comme Moise exposé sur les eaux des leurs naissance. Tout le plan de l'histoire nationnale des hebreux marche presque toujours sur les sombres vestiges des anciens évenemens naturels du monde; c'est après des maux et des souffrances sans nombre que leur loi leur est donnée sur le mont Sina au milieu de toute la nature émue. [50]

L'Egipte, cette terre d'angoisses, ou ils avoient demeurés si longtemps a été presque exterminée par le feu et par les eaux par les tenebres, par la peste, par la famine, et par tous les fléaux apocaliptiques. Les hebreux eux mêmes, avant d'entrer dans ce chetif pays quils appelloient leur terre promise, avoient pendant quarante années souffert dans les deserts des miseres infinies qui renouvellerent leur race, ensorte que tous ceux qui avoient vû leur ancienne demeure, n'habiterent point dans la nouvelle. On les voit tous successivement detruit dans une terre aride et sauvage par des embrasemens, par des gouffres, par des géans, par des dragons, par la faim et par la soif. On les voit toujours errans toujours crians et gemissans a l'occasion des nouveaux fléaux et des nouvelles calamités. Qui pourroient, dans un tel tableau, méconnoitre l'ancien etat du genre humain et l'histoire corrompue du passage de l'ancien monde au nouveau que les hebreux se sont appropriés, et dont ils ont pretendus faire les anecdotes particulieres d'une portion de leur merveilleuse histoire? Je ne peux suivre icy cette immense et interessante carriere; on doit seulement remarquer encore que l'histoire de leur misere et de leur fameux passage de l'egipte dans la terre promise, precede immediattement chez eux, celle de leur temps theocratiques, ainsi que les anciens malheurs du monde precedent les theocraties auxquelles ils donnerent occasion. [51]



§ 10e.

Suite du même sujet

On vient de voir quelles ont été en partie les erreurs morales et historiques qui sont sorties du depot des loix confié aux prestres comme officiers et ministres du Roi grand juge, il en est sorti d'aussi absurde et d'aussi deplorables du ceremonial theocratique. Il y a quelqu'aparence que dans les premiers tems les sociétés n'avoient point d'autres charges et d'autres tributs a payer a l'être Supprême que de lui presenter a chaque saison les premices des biens de la terre que l'on tenoit de sa main bien faisante. Cet hommage etoit plustost un acte exterieur de reconnoissance, qu'un tribut civil et réel dont le souverain dispensateur de tout na pas besoin. Mais il n'en fut plus de même lorsque d'un être universel on en eut fait un Roi particulier. Il lui falut une maison, des officiers, des ministres et des revenus pour les entretenir. Le peuple porta [52] donc dans son temple les dixmes de ses biens, de ses terres, de ses troupeaux, il savait qu'il tenoit tout de son divin Roi; que l'on juge de la ferveur avec laquelle chacun vint offrir tout ce qui pouvoit contribuer a l'eclat et a la magnifficence de son monarque. On vint jusqu'a s'offrir soit même sa famille et ses enfans. On crut pouvoir, sans se deshonorer, se reconnoitre esclave, de celui de qui nous tenons notre Liberté; et l'homme ne se rendit par la que le sujet et l'esclave de ses ministres hipocrites. Les prêtres, devorerent seuls tous les dons, partageant entr'eux les dixmes de l'invisible souverain. Le regne du ciel les rendit maitre du regne de la terre, et leur cupidité croissant a raison de la simplicité des peuples, ils ne cesserent plus de tendre des pieges a la piété genereuse.

Pour la forme et la descence, ils eurent le soin cependant d'exposer les dons du peuple devant le sanctuaire, d'egorger devant le Dieu monarque les animaux qui lui étoient offert, d'en repandre le sang en sa presence; d'en bruler et d'en rotir une partie a son intention(20) . Mais ce ridicule [53] et barbare usage qui diminuoit peu la portion sacerdotale, ne servit qu'a en familiariser l'ordre avec le sang. Les pretres devinrent d'impitoyables bouchers, et les temples se changerent en lieux de carnage ou le sang humain en mil endroit de l'univers fut preferé a celui des animaux et ruissela pendant des miliers d'années.

Il n'est pas besion de rappeller ici les vestiges de tous ces usages successifs. Les romains, les grecs, les hebreux, les egiptiens, les chinois avoient tous conservé le souvenir des temps primitifs, ou les temples n'avoient point été ensanglantés, et ou l'on ne presentoit a l'être Supprême que les premices des biens et des fruits de la terre. De tous les peuples du monde, il n'en est pas non plus un seul qui ne nous ait montré l'affreux spectacle des victimes humaines: barbarie inconsevable qui n'auroit jamais pu s'introduire sur la terre si l'on ne s'etoit point auparavant familiarisé avec le sang des animaux pour en couvrir la table du grand juge. Comme on s'imagina que Dieu aimoit le sang, on chercha donc a lui offrir celui qui etoit le plus precieux, et cette atroce façon de [54] penser qu'il faut du sang a la divinité pour l'appaiser et le satisfaire fait encore la base des misteres du christianisme quelle horreur! (21)

Les Dixmes qui etoient le tribut de la royauté(22) du grand juge ne servirent donc qu'a nourir et entretenir l'orgueil du sacerdoce elles devinrent son bien de droit divin.

Comme sous un tel gouvernement tout religieux et tout mistique, les fautes secrettes et jusquaux souillures les plus legeres(23) etoient des fautes civiles on en etendit le cas a l'infini, des amandes sans nombres et de nouvelles victimes augmenterent les tresors et l'abbondance des autels du grand [55] juge c'est a dire la table de ses ministres. Je ne maresterai point aux meubles, aux ustenciles, aux chars, aux boucliers(24), aux armes et aux troupeaux entiers de beufs et de chevaux que toute l'antiquité avoit consacrés a ses Dieux. Toutes ces choses avoient été dans les Theocratie anciennes les equipages et les domaines du monarque invisible, mais passons a la plus funeste de toutes les suites qu'eut le gouvernemens theocratique. [56]



§ 11e.

Les Theocraties produisent l'idolatrie

Il est si dificile a l'homme de concevoir un être aussi grand, aussi immense, et neanmoins invisible, comme est l'Etre Suprême, sans s'aider de quelques idées et de quelques comparaisons grossieres et charnelles, qu'il falut necessairement dans la Theocratie en venir a sa representation. Il étoit alors bien plus souvent question de l'Etre Suprême quil ne l'est aujourd'hui, puisqu'independamment de sa qualité de Dieu, il étoit Roi encore. Tous les actes de la police, comme tous les actes de la religion ne parloient que de lui. On trouvoit ses ordres et ses arrets partout. On suivoit ses loix, on lui payoit tribut, on voyoit ses officiers, son palais, et presque sa place, elle fut donc bien tost remplie.

Les uns y mirent une pierre brute, et les autres une pierre sculptée. Ceux cy, l'image [57] du soleil, ceux la, celle de la lune. Un très grand nombre de nations y exposerent un boeuf, une chevre, un chien, un chat; et ces signes representatifs du Dieu monarque furent chargés de tous les attributs simboliques des qualités d'un Dieu et d'un Roi. Ils furent décorés de tous les titres sublimes qui convenoient a celui dont ils étoient les emblemes. Ce fut devant eux qu'on adressa a l'être Suprême des prieres et des louanges, qu'on exerça tous les actes de la police, de la religion et du ceremonial, et ce fut enfin devant ces representations qu'on vint se prosterner dans les temps de disgrace et de calamités. On croit deja sans doute que c'est la l'idolatrie, non, ce ne l'est pas encore c'en est la porte fatale.

Je n'adopte point le sentiment affreux que les hommes sont devenus idolatres de plein gré et de desein premedité, et quils ayent été capable d'en avoir conçu et exécuté le projet, en haine de l'Etre Supprême et des justes (comme le pretendent Cumberland et quelques autres). Jamais les hommes ne l'ont hai. Jamais dans leurs erreurs même ils n'ont entierement méconnu son existence et son unité.

Ce n'est point non plus par saut rapide qu'ils ont passé de l'adoration du createur a l'adoration de la creature. Ils sont devenus idolatres sans le savoir et sans vouloir l'etre, comme ils sont ensuite tombés dans l'esclavage sans avoir eu jamais [58] dessein de se rendre esclave: les hommes se sont insensiblement trouvés dans ces deux precipices par le progrès insensible qu'a fait l'ignorance, par l'oubli du passé, par la trop grand appareil du culte exterieur par la negligence des instructions qu'on devoit leur donner mais qui etoient degenerées avec tout l'ordre sacerdotal devenu presqu'aussi ignorant que le peuple, plus avare que lui, et plus interessé a voir multiplié les tributs, les victimes et les dons, avec les emblêmes multipliés du Dieu monarque. C'est ainsi que longtemps après d'autres siecles d'ignorance et d'avarice ont vû multiplier les saints.

Nous devons donc très religieusement soupçonner que chaque nation s'etant rendu son Dieu monarque sensible, plus par simplicité que par des vuës idolatres, se conduire encore pendant quelque temps vis a vis de son embleme avec une circonspection religieuse et intelligente. C'etoit moins Dieu qu'on avoit voulu representer que le monarque, c'est ainsi que nos tribunaux ont toujours devant leurs yeux le portrait de [59] leur souverain qui rappelle a chaque instant par sa ressemblance et les ornemens de sa royauté le veritable souverain quon ne voit pas, mais qu'on sçait exister, demeurer en tel palais et dont on pourra s'approcher quand on voudra lui demander justice. Ce tableau ne peut jamais nous tromper et n'est qu'un objet commemoratif. Tel etoit sans doute le dessein de nos peres; et s'ils se tromperent c'est qu'il ne leur fut pas aussi facile de peindre la divinité qu'a nous de peindre un mortel. Quels rapports purent avoir avec un Dieu regnant toutes les differentes éfigies qu'on en pût faire? Ce ne pût etre qu'un rapport imaginaire et de pure convention(25) toujours prest par consequent a degrader le Dieu et le monarque sitost quon n'y joindroit plus une instruction et une explication comme dans le commencement et par la culte et la police [60] de simples qu'ils avoient été; devinrent figurés et allegoriques; par la le pretre vit accroitre la necessité de son état et les besoins que l'on eut de son ministere. Il se forma des lors une science nouvelle et bizarre qui fut particuliere au sacerdoce. Plus il devoit etre ouvert et sincere devant le peuple plus il devint caché et misterieux. Les pretres s'imaginerent qu'ils alloient faire respecter la religion par son obscurité; ils l'eteignirent tout a fait. Au lieu de devoiler la divinité que les hommes cherchoient sincerement, ils les rendirent idolatres en conservant pour eux seuls le sens et l'interpretation de tous les emblemes, de toutes les allegories, et de tous les simboles qu'ils multiplierent bientot eux même. C'est de la que sortit une langue theologique et barbare, une écriture sacrée et tout l'appareil hierogliphique qui fut toujours inaccessible au vulgaire, et c'est depuis ces temps que les prestres regardent comme leur bien et comme leur propriété, le depot de la religion des hommes, et qu'ils pretendent tenir, de droit divin, un ministere public qui ne leur est que commis et confié. Le genre humain amené a pas lents et insensibles au point de ne plus connoitre son Dieu et son monarque ne fit plus ensuite que des chutes precipitées. Si toutes les differentes nations eussent au moins pris pour signes de la divinité regnante le même objet et le même simbole, [61] l'unité du culte quoique degeneré auroit pu se conserver encore sur la terre, mais comme nous avons dit les uns prirent une chose et les autres une autre, l'etre Supprême, sous la figure du soleil, de la lune, d'une pierre, d'une statue, d'un beuf &c se vit adoré par tout sans n'etre plus le même; chaque nation s'habitua a considerer son embleme comme l'embleme le plus veritable et le plus sain de la divinité; chaque nation y vit ensuite le vrai Dieu et le veritable monarque, et tous les emblêmes étant diferens, comment se seroient-elles en effet imaginé quelles n'avoient toutes que le même Dieu et qu'il etoit par tout le même (26)[.] L'unité des nations fut donc rompue, la religion generale etoit eteinte, un fanatisme generale prit sa place, et dans chaque contrée il eut son etendard particulier; chacun regarda son dieu et son Roi comme le seul et le veritable; chacun crut posseder la vraie religion de ses peres chaque nation crut etre [62] la seule religieuse et cherie de l'Etre Suprême; du souvenir de l'ancienne unité il ne resta qu'une fatale impression qui porta chaque peuple a aspirer a la monarchie universelle par ce quelle est reellement due a l'etre suppreme que chaque peuple regardoit comme son monarque sous des formes et des noms diferens dans le langage des prêtres le Dieu dont-ils etoient les ministres, fut l'ennemi jaloux de tous les Dieux voisins; bientot toutes les autres nations furent reputées etrangeres, et les hommes devinrent enfin par naissance, par etat et par religion ennemis declarés les uns des autres. Telle est la source universelle de tous les egaremens des hommes et de toutes les calamités sanglantes qui ont desolé l'univers sous le voile sacré de la religion (27). [63]

C'est une recherche des plus curieuse et des plus instructive de fouiller dans l'antiquité et la religion de tous les peuples pour y examiner les tournures singulières et recherches qu'il falloit prendre alors pour accorder avec les nouveaux prejugés les anciens dogmes du grand juge, du jugement dernier et de la vie future, dogme puissant qui même en se corrompant ne s'eteignirent jamais.

Pour accorder l'invisibilité du grand juge que la saine raison admettoit toujours avec son emblême visible, on relegua dans le sanctuaire ces idoles muettes et stupides, on en rendit les abords terribles et difficiles au vulgaire; on cacha jusqu'a leurs noms, bientost le préjugé s'imagina qu'on ne pouvoit les prononcer sans mourir.

Pour accorder le ceremonial avec l'ancienne attente du grand juge qui suivant l'idée qu'on s'en étoit faite, devoit arriver a la fin de tous les periodes astronomiques et astrologiques, on y imagina des descentes invisibles du grand Juge dans le sanctuaire a la fin des années et autres revolutions periodiques; on fit sortir de son temple son emblême pour le promener une fois par an ou une fois par siecle et pour le montrer aux peuples derriere des voiles dans une obscurité artificielle [64] ou environné d'attributs effrayans(28) .

Pour accorder l'immaterialité de l'etre Suprême avec la grossiereté du simbole dans lequel on pretendoit quil residoit ou qu'il venoit resider en certain temps, on inventa des metamorphoses, des metempsicoses, des incarnations, et des alliances mistiques aussi absurdes qu'impies d'un Dieu avec des matieres grossieres et bientost avec des animaux des hommes et des femmes.

Comme l'ignorance ne tarda pas a confondre tous les usages religieux avec les usages commemoratifs qui faisoient une partie de la religion, et que ces representations toutes simboliques aussi, etoient reglées par les mêmes periodes qui regloient les usages qui avoient rapport aux dogmes sacrés, tous les diferens simboles de ces commemorations de l'histoire de la nature se changerent insensiblement en personnage illustres et fameux, auxquels il etoit arrivé de très grandes avantures melées de biens et de maux [65] de grandeur et de misere et les anecdotes de la ruine et du retablissement du monde devinrent leur legendes; l'interet que prit le genre humain au sort de ces emblemes du grand juge fit que comme les uns et les autres paroissoient et disparoissoient dans les mêmes temps, on crut quils etoient les mêmes quils avoient rapport au même objet, on les divinisa. Par cette nouvelle méprise la vie du grand juge se trouva ornée de tous les details historiques des festes commemoratives. Ce fut le soleil eteint et ranimé que lon adora; ce fut le monde detruit et retabli qui devint l'objet du culte des Osiris des Atys des Bachus des Adonis &c. et l'on s'imagina que ces Dieux étant autrefois venus sur la terre pour faire du bien aux mortels, et pour leur donner des loix y avoient eprouvé de grandes traverses, quils avoient succombés sous des ennemis puissans, mais qu'apres leur mort qui avoit été cruelle ils étoient tous glorieusement ressucité. Par la la fole antiquité se prolongeant de plus en plus dans l'erreur prepara pour les siecles avenir une nouvelle idolatrie, comme les usages d'où sortoient [66] toutes ces absurdités avoient eu primitivement pour objet la commemoration du passé et de servir d'instruction pour le futur on crut, dans ces histoires et dans ces cultes defigurés y voir aussi les evenemens da l'avenir, les traverses et les grandeurs des chimeriques personnages qui prirent dans l'esprit des peuples la place de l'ancien grand juge qu'on avoit attendu, on attendit donc de nouveaux Oziris, de nouveaux Adonis et d'autres personnages qui devoient avoir le même sort que les anciens et eprouver tous les maux et tous les biens qu'avoient deja eprouvé les premiers. Chaque nation eut ainsi son attente particuliere et s'etant appretée aux premiers signes du ciel a se porter vers un nouveau fanatisme et vers de plus grandes extravagances(29) elles n'eurent pas longtems a attendre pour se livrer a leur folie.



§ 12.

Abus politiques du gouvernement théocratique.

Par l'affreux cahos dans lequel se plongea la religion primitive du genre humain, on peu juger de tous les desordres dont la police et l'administration civile furent aussi defigurés dans le gouvernement theocratique. Le choix qu'en avoient fait les hommes les rendit idolatres il fut aussi la cause qui les rendit esclaves.

Tout grand et tout sublime que parroisse un gouvernement qui veut se modeler sur le regne du ciel, ou qui croit devoir se conduire comme s'il l'etoit reellement, il ne peut neanmoins avoir qu'un funeste succès sur la terre, et un edifice politique construit icy bas sur une telle speculation a du necessairement s'ecrouler et produire les plus grands maux.

Le dessein des premiers hommes avoit été cependant de se rendre libres et heureux comme le sont, ou comme le seront les habitans du ciel, et il y a quelqu'apparence quils ont approché de cette felicité dans les premiers temps de leur theocratie, puisqu'ils ont par la suite toujours chanté cette epoque comme celle de l'age d'or et du regne de la justice. Chacun etoit libre dans israel, dit aussi l'ecriture, en parlant des premiers tems de la Theocratie judaique; chacun faisoit ce qui lui [69] plaisoit et vivoit alors dans l'independance. Si ces temps merveilleux ont existé, ce doit etre dans le commencement de cet age mistique lorsque le genre humain encore affecté du souvenir des malheurs du monde, etoit dans toute la ferveur de la morale et de la religion, et dans l'heroisme du regne théocratique; mais cette felicité et cette justice n'ont du etre que passagers, par ce que la ferveur et l'heroisme qui seuls pouvoient soutenir le surnaturel d'un tel gouvernement sont des vertus passageres et des saillies religieuses qui ne peuvent avoir de durée sur la terre. Si la Theocratie celeste doit etre un jour un état constant de liberté, de justice et de beatitude, il n'en est pas de même d'une Theocratie terrestre, ou le peuple ne peut qu'abuser de sa liberté, et ou ceux qui commandent ne peuvent que abuser de leur pouvoir; ainsi il est vraisemblable que ce gouvernement s'est promptement corrompu par ces deux excès, les peuples ont pu changer la liberté qu'ils avoient en vüe, en brigandage et en une vie errante et tout a fait sauvage(30) et les chefs des peuples en [70] ont pu devenir les tirans les simboles qu'on avoit pris pour representer le grand juge n'etoient rien, mais les ministres qu'il falut leur donner etoient des hommes et non des creatures celestes incapables d'abuser d'une administration qui leur donnoit tout pouvoir. Comme Dieu etoit le roi et quil ny [71] avoit aucun pacte ni aucune convention a faire avec Dieu, la Theocratie, de son institution, devint un gouvernement despotique par sa nature dont le grand juge etoit le sultan invisible et dont les pretres etoient les vizirs et les ministres c'est adire les despotes reels. Ce fut là le vice essentiel de la Theocratie et celui qui prepara les voyes au despotisme oriental et a la servitude qui en fut la suite; sources auxquelles nous n'aurions pu amener le lecteur, si, avant que de lui parler des abus politiques des Theocraties, nous n'eussions commencé, par les abus religieux, a lui faire connoitre la veritable origine de toutes les erreurs humaines.

Nous devons penser que les premiers ages de toutes les theocraties ne se sont point senti des abus politiques de ce gouvernement; nous pouvons le croire daprès le souvenir des nations; les ministres visibles ont été dignes de leur maitre invisible pendant un certain tems. Mais jusqu'au milieu des abus et de la servitude qui regne prèsque par toute la terre, on voit encore les hommes universellement soumis. Ce doit être une preuve que les ministres ont enfin abusé de leur puissance avant que les hommes ayent abusés de leur liberté.

Par le bien que les prestres ont pu faire dabord, on s'est habitué a reconnoitre en eux le pouvoir divin et Suprême. On s'est habitué a leur obeir; on s'est [72] soumis a leurs oracles et a leurs revelations et par la suitte on a cru ne devoir point resister a ces organes de la divinité tels maux et tels changemens quils ayent pu faire, prevenu que cetoit un Dieu qui parloit, que cetoit un souverain immuable qui commandoit on se reconnut son esclave, on avoua son néant et son indignité et l'on nosa point sonder ses decrets. L'injustice en fin colora ses noirs projets des vües dune providence impenetrable; et par cent interpretations devotes et mistiques, les malheureux humains chercherent la solution des procedés illégitimes, dont, chaque jour, ils étoient les victimes. Ce sont encore la aujourd hui les sentimens et les dispositions de tous les peuples orientaux. Ils pensent que les souverains ont de droit divin, le pouvoir de faire le bien et le mal et quil ne doivent trouver rien d'impossible dans lexecution de leurs volontés.

Le gouvernement theocratique devenu despotique a l'abri des sacrés prejugés des hommes, couvrit la terre de tirrans. Les prestres seuls furent les souverains du monde, et rien ne leur resistant, ils disposerent des biens de l'honneur et de la vie des hommes(31) . Ils en vinrent a ce comble d'impieté [73] et d'insolence, de couvrir jusqua leur debauches même du manteau de la divinité; c'est d'eux que sortit une nouvelle race de creature qui ne connurent d'autre pere que Dieu, que le ciel, que le soleil, et que les Dieux et d'autres meres que les miserables victimes ou que les coupables associés de lincontinence sacerdotale. Les hommes alors virent des demis Dieux et des heros qui devinrent encore l'objet d'une adoration criminelle et dun culte nouveau, qui habitua les mortels a se faire des dieux mortels et a mettre au rang de la divinité des Rois, des legislateurs, des conquerans et des monstres de vices, d'indignes imposteurs et de miserables fanatiques, qui se sont joué du genre humain, quils ont deshonoré et de l'Etre Suprême dont ils ont de plus en plus avili le nom sur la terre.

Je n'aurai point recours a l'histoire pour detailler ici des faits qui ne sont que trop connus j'augmenterois lhorreur dun tableau sur lequel je tire volontiers le voile pour rechercher quels ont été les remedes auxquels le genre humain poussé a bout fut enfin obligé davoir recours, pour se mettre a l'abri des tirranies sacrées et de tous les maux qui desoloient la société. [74]



§ 13e.

Les Theocraties produisent le despotisme

Fatigués de l'insuportable joug que imposoient les ministres du Roi Theocratique les hommes chercherent un autre gouvernement. Ils separerent presque tous le sacerdoce d'avec l'empire; ils laisserent aux prestres le soin de tout ce qui concernoit la religion et mirent la police entre les mains d'une seule ou de plusieurs personnes.

Ceux qui se donnerent des magistrats civils, formerent des republiques, mais après la triste experience des maux qui étoient cy devant resultés de l'administration de plusieurs, il est vraisenblable qu'il y eut encore peu de sociétés qui prirent le parti republiquain, qui pouvoit exposer aux mêmes inconveniens: ainsi je ne crois pas que ce soit encore ici l'epoque de ce genre de gouvernement comme on sortoit de la theocratie qui dans ses speculations ne connoissoit qu'un monarque. [75] Les hommes pleins de la même idée et toujours religieusement affectés envers ce gouvernement, durent, dans le nouveau choix qu'ils avoient a faire preferer celui qui avoit plus de rapport a l'unité(32) . Presque toutes les nations se donnerent donc des Rois: cecy se trouve confirmé par l'état de la plus haute antiquité qui ne connoissoit que le gouvernement d'un seul, et n'avoit aucune idée d'une administration republicaine. Tout l'Orient est encore aujourd'hui dans le même cas; on ne peut y comprendre ce que c'est que nos republiques de l'Europe; et on ne les regarde que comme des sociétés monstrueuses: prevention qui na point d'autre principe, comme nous le verrons, que les anciennes idées Theocratiques, qui ne se sont jamais eteintes dans ces contrées.

Le gouvernement d'un Dieu monarque et la revolution qui lui est arrivée se cachent, chez tous les peuples dans la nuit des tems. Il ne nous reste que les hebreux enrichis des depouilles de l'Egipte, ou nous puissions voir un exemple de cette imitation.

Samuel étant devenu vieux (liv. 1er des Rois chap.7) ses deux enfans, Joel (le Dieu fort) et Abiah (le Dieu pere) gouvernerent tiraniquement et commirent tant [76] d'exces et de malversations que, les peuples s'étant emus, les anciens s'assemblerent et deputerent vers Samuel pour lui demander un Roi qui les gouvernat marchast a la teste de leurs armées et les jugeat. Samuel alors leur representa que ce Roi quils demandoient, leur enleveroit leurs enfans pour en faire ses officiers, ses eunuques et ses esclaves; quil les chargeroit de fardeaux pesans; quil faudroit labourer ses champs, faire ses moissons, travailler a ses armes, a ses meubles, et a toutes ses superfluités; qu'il raviroit leurs filles pour en faire ses servantes et ses concubines; qu'il prendroit leur champs, et leurs oliviers, leurs vignes et le meilleur de leurs biens, pour satisfaire sa cupidité et celle de ses ministres; que leurs troupeaux et tous leurs biens enfin seroient les siens a l'avenir, et qu'eux mêmes seroient ses esclaves. N'importe s'ecria le peuple; il nous faut un Roi qui marche devant nous et que nous voyons combattre a la teste de nos armées.

Dans ce trait singulier de l'histoire des hebreux, ou nous devons autant remarquer l'etrange tableau que Samuel y fait de la conduite d'un Roi que l'avidité du peuple a le demander nous devons surtout observer quil ne vint point alors dans l'esprit de ce peuple rempli de prejugés [77] theocratiques, de proposer un traité et des conditions a celui de leurs semblables par lequel ils demandoient a être gouvernés, quoiqu'on leur en fit un tableau odieux. Nous devons observer encore que le seul changement qu'il paroissoit ardemment desirer dans son gouvernement n'etoit dans le fond que d'avoir un embleme actif et visible du Dieu monarque, au lieu d'un embleme insensible et d'une arche misterieuse, qui n'empechoit pas la tirannie du sacerdoce, qui parloit comme on vouloit le faire parler, et qui se laissoit enlever par les ennemis(33 . Ce peuple stupide en police comme en religion, ne previt point alors qu'en prenant un mortel pour representant de la Divinité sans que la raison publique le soumist lui même aux communes loix de la société; c'étoit se donner un tiran. Il ne reflechit point que si cet homme etoit l'embleme d'un Dieu il ne faloit point pour cela confondre l'être Supreme avec sa fragile representation, ni agir avec [78] l'un comme on auroit agi avec l'autre(34) .

Cette conduite et cette erreur des hebreux furent celles de tous les peuples. Quand ils commencerent a se donner des Rois, ils simaginerent avoir fait une grande reforme dans leur gouvernement, en substituant un magistrat unique et souverain aux prestres qui les avoient mal gouverné. Neanmoins la theocratie subsista toujours; elle devint civile après avoir été sacrée, et la même chaine de faux principes et de faux raisonnemens, donna naissance au despotisme (Sconotub, Seig.r souverains) d'un seul.

Ce passage de la theocratie au despotisme a pu se faire chez les diferens peuples du monde en divers temps; et les evenemens qui l'ont amené ont pu être aussi differemment modifiés et circonstanciés dans quelques contrées. Le grand prestre de la theocratie aura pu en devenir le despote, puisque nous connoissont divers etats de l'asie ou le souverain civil [79] est aussi le souverain ecclesiastique. Les demi-dieux et les heros, enfans des anciens Rois theocratiques, c'est adire, des prestres, ont pu encore par la veneration que leur naissance leur attiroit, et le rang quelle devoit leur donner, produire un gouvernement moyen entre les deux, mais qui avec le temps a du venir echouer au dernier. Toutes les anciennes annales qui placent entre le regne des Dieux et celui des Rois, le regne des demi-dieux et des héros, font entrevoir la justesse de ces derniers soupçons; et les beaux faits, dont leur histoire est remplie, font bien connoitre quels étoient de leur tems les desordres de la police civile, et tous les maux qu'avoient produits les abus et les faux principes des Theocraties. Que de verités cachées dans les fables jusqu'a ce jour, pourront être dégagées en partie de l'obscurité qui les couvre(35) ! [80]

Nous devons soupçonner encore que ces grands changemens dans le gouvernement des hommes ne se sont point faits partout sans beaucoup de tumulte et de division entre les prestres détronés les peuples et les nouveaux maitres quils se sont donnés. La sacerdoce y voyoit la cause du Dieu monarque interessée; l'election d'un Roi étoit en même tems vis avis des prêtres une idolatrie et une rebellion. Que de fortes raisons pour tourmenter le genre humain! Le sacerdoce devint donc dès la première election des Rois l'ennemi de l'empire; et depuis ces temps jusqu'a nos jours, l'on n'a jamais cessé de voir ces deux dignités supprêmes toujours oposées et toujours antipathiques lutter l'une contre l'autre, se disputer la primauté et l'empire du monde, se donner alternativenment des bornes et des limites idéales sur lesquelles les deux puissances ont alternativement empiette selon quelles ont été plus ou moins secondées et favorisées du peuple indecis, l'un par la superstition, l'autre par le progrès des connoissances. Ce seroit un ouvrage interessant de faire l'histoire de la marche de ces deux puissances rivales, et d'y faire remarquer avec soin leurs pertes et leurs succés reciproques, toujours proportionnés aux lumières graduelles des siecles, surtout dans [81] nos climats, ou malgré l'amas des nuages qui ont autre fois poussés les superstitions etrangeres, la bonté du sol les a repoussés peu a peu pour y reproduire la raison et la sérénité.

Les hommes s'étant enfin résolus a representer au milieu d'eux leur Dieu monarque par un homme mortel comme eux, ne mirent point dans leurs choix d'autres précautions que de choisir le plus beau et le plus grand. Saül surpassoit de la teste tout israel assemblé a Maspha (liv.1er des Rois chap.9. et 10.)

Les indiens, disent aussi nos anciens auteurs (Strabon diod. Sic) prenoient pour Roi celui dont la taille etoit la plus haute et la plus avantageuse: ainsi en ont agi presque tous les peuples du monde. Ils prenoient bien plus garde aux qualités du corps qu'a celles de l'esprit par ce quil ne sagissoit uniquement dans ces elections primitives que de voir la divinité sous une apparence qui repondit a l'idée qu'on se formoit d'elle; et que, quant a la conduite du gouvernement, cetoit moins sur le representant que sur la divinité reelle et invisible que l'on comptoit toujours.

Les hommes s'imaginoient et croyoient encore quelle reveleroit ses volontés a ces simboles vivans; comme ils croyoient quelle s'étoit revelée aux simboles muets et insensibles de pierre et de métal, et aux coffres misterieux du gouvernement precedent. Saül ne fut pas plus tost sacré dit la bible, que l'esprit [82] de Dieu se saisit de lui et qu'il prophetisa dans les ceremonies du sacre des Rois, cette communication de l'esprit d'en haut, avec le nouveau monarque est encore chez tous les peuples un des articles essentiels de l'inauguration a la Royauté pour changer le sujet elu en un autre homme. Il n'est pas jusqu'aux sauvages de l'amerique (le pere Laffiteau) dont les pretres ne soufflent aux nez des nouveaux chefs une fumée mistique avec un camouflet en leur disant recevez l'esprit du courage. Tant il est vrai que dans le nouveau genre de gouvernement que les hommes embrasserent ils conserverent toujours les prejugés théocratiques et l'ancienne idée qu'il falloit avoir Dieu pour monarque et gouverner tout par la revelation(36) .

Le peu de sureté et de precaution qu'ils prirent dans ces premieres elections fait evidemment connoitre qu'ils choisirent un representant mortel, avec les mêmes vues et avec autant de simplicité qu'ils avoient autres fois choisi une pierre, un beuf une chevre ou un coffre. Par cette succession ou [83] continuation d'erreurs, on doit bien pressentir deja que les hommes ne furent pas plus heureux. Le fond de la constitution fut toujours le même; et malgré le mécontentement ou l'on avoit été des prestres dans la premiere theocratie elle ne fut pas asséz changée pour qu'ils n'eussent point encore part a un gouvernement civil qu'alteroit sans cesse le regne celeste, qu'on representoit sur la terre(37) . [84]



§ 14e.

Le despotisme est une Théocratie payenne

L'homme elevé à ce comble de grandeur et de gloire d'etre regardé comme le representant de Dieu, et de pouvoir agir; vouloir et commander aussi despotiquement succomba bien vitte sous un fardeau qui n'est point fait pour l'homme. Il fut incapable de garder une moderation, qui ne lui etoit prescrittes, que par le seul sentiment de sa dignité et non pas les loix de la raison publique. Il eut fallu qu'un tel homme rentrat souvent en lui même, et tout ce qui l'environnoit l'en faisoit sortir et l'en tenoit toujours éloigné. Eh! comment un mortel alors auroit-il pu se reconnoitre? Il se vit decorer de tous les titres dûs a l'estre Suprême, qui avoient été cy devant portés par les Adonis, les Oziris, et les autres emblemes de la [85] Divinité. Tout le ceremonial dû au Dieu monarque fut rempli devant l'homme monarque, adoré comme celui dont il etoit le representant. Il fut, ainsi que lui, régardé comme infaillible; tout l'univers lui dut, et il ne dut rien a l'univers: ses ordres, ses volontés, ses caprices devinrent les arrets du ciel; ses cruautés et ses ferocités furent regardées comme des jugemens d'en haut, auxquels il falloit humblement et religieusement souscrire; enfin cet emblême vivant de la divinité surpassa en tout l'affreux tableau qu'avoit fait Samuel aux enfans d'israel de la future conduite des Rois. Tel a été le gouvernement de tous les souverains de l'asie, dans tous les tems que nous connoissons. Neanmoins le genre humain y a toujours gardé le silence; il y a toujours souffert avec un respect idolatre et imbecile, parcequ'il s'est imaginé, ce qu'il croit encore qu'un mortel qui represente la divinité a comme elle, le droit et la puissance de tout faire par cequ'il ne fait rien que par ses ordres.

Que l'on juge a present des maux qu'un tel gouvernement a du produire sur la terre, ou plus tost que dans ces maux dont tout le monde est instruit on reconnoisse cette longue chaine d'erreurs [86] qui a fait naitre tous les deplorables et faux principes avec lesquels on a voulu gouverner les hommes sur la terre. Pour avoir toujours eu le ciel en vüe on s'est precipité dans l'abime. Pour avoir compté sur une revelation chimerique, au lieu de compter sur la raison, la religion et le gouvernement sont devenus des monstres qui ont engendré l'idolatrie et le despotisme, dont la fraternité est si étroite qu'ils ne sont reellement qu'une seule et même chose. Ce sont la les fruits amers qu'ont produits les sublimes idées de la theocratie; et ce seront encore ces mêmes fruits que produira a jamais toute administration sacrée ou civile qui affectera le regne du ciel sur la terre.

Pour constater et suivre ces grandes verités inconnues jusqu'a nos jours jettons un coup d'oeil sur la terre; considerons le ceremonial et les principaux usages des etats despotiques qui en humillient encore la plus grande partie, nous y reconnoitrons aisement les usages et les principes de l'ancienne theocratie. [87]



§ 15e

Les usages théocratiques se conservent chez tous les despotes civils

Tous les Rois orientaux nous rapellent l'ancien grand juge par leur invisibilité et par la coutume quils ont presque tous de ne se montrer aux peuples que selon des jours et des periodes reglés. Tous les jours l'empereur du mogol est (voyage de Prevost tom. 37) obligé de paroitre deux fois le soir et le matin a une fenestre qui regarde l'orient. Tous les grands sont obligés de même de se rendre a ces heures sur la place du palais ou il sont prosternés dans le plus grand silence tant que le prince reste a la fenestre, et une foule de peuple qui s'assemble alors pour voir son monarque augmente la singularité du spectacle [88] auquel il est tellement accoutumé que tel grand que soit le despotisme du souverain ce peuple se souleveroît sil manquoît a la loi solemnelle. Il en etoît de meme au Japon dans les temps ou les souverains pontifes de cette contrée avoient toute la puissance théocratique sur le spirituel et le temporel qui leur a été depuis enlevée (Kempser). Le grand pontife se nomme le Dairy, se dit fils du ciel et se pretend issu en ligne directe du sang des Dieux qui ont autre fois régné au Japon. Dans les temps ou il disposoit des deux glaives il étoit obligé de se montrer tous les matins, et assis sur un thrône devant tout le peuple assemblé. Chacun alors le considéroit avec soin et le moindre de ses mouvemens pronostiquoit si le jour seroit heureux ou malheureux. Selon la saison et selon les circonstances du tems, ses mouvemens etoient encore les annonces de l'abbondance ou de la sterilité de la paix ou de la guerre: on y voyoit même la peste et les incendies, et comme s'il eut été un autre Jupiter, on croyoit sans doute qu'un mouvement de ses sourcils auroit ébranlé l'univers.

Pour moi, ce que je vois dans ces usages ridicules, ce sont tous les anciens peuples théocratiques qui vont devant l'emblême de l'etre Suprême [89] presenter leurs hommages du soir du matin. Je vois les romains les grecs, et les Egiptiens saluer les Dieux a chaque aurore. Je vois les mages et tous les anciens adorateurs du feu, saluer et consulter tous les jour le soleil levant sur le sort de la journée et sur les evenemens futurs; le tout par une fuite de l'ancien Dogme de la fin du monde et de l'arrivée du grand juge, qui faisoit craindre aux uns que le soleil couché la veille ne se levast pas le matin, et desirer a d'autres que le merveilleux regne du grand juge parrut avec le soleil levant. Les habitans de lisle de Celebes (voiag. de Prevost tom. 39) ne manquent point encore a cette ancienne coutume d'aller adorer l'aurore et le coucher du soleil et si pendant leurs prieres cet astre se couvre de nuages et de brouillards, c'est un signe pour eux qu'il est irrité; ils rentrent tristes dans leurs maisons et cherchent les moyens d'appaiser leur idole. Ce qui leur inspire alors cette tristesse, c'est qu'ils ont le souvenir d'un temps ou le soleil eut une grande querelle avec le lune, d'ou sensuivirent mille maux sur la terre dans la mer, preuve que le culte du soleil dans lisle de Celebes est un de ces anciens abus sortis des impressions des malheurs du monde et des usages commemoratifs. Chez les [90] hebreux qui s'adonnerent de même a ce genre d'idolatrie, chaque semaine étoit pour eux un periode dont il falloit marquer la fin et le commencement par des usages assez semblables et analogues a tous ceux-la. Chez eux le feu s'eteignoît dans les maisons et se ralumoit de sept jours en sept jours, comme il s'eteignoit et se rallumoit a Rome au renouvellement de l'année civille (en mars), et chez les mexiquains au renouvellement des semaines de semaines d'année. Tous les autres adorateurs du soleil pratiquoient de même ces extinctions qui n'étoient autre chose qu'un usage relatif a l'attente de la fin du monde et de l'extinction du soleil a la fin des periodes. Chaque septieme jour chez les hebreux, la porte du temple souvroit (Ezech. liv.1er) et l'on chantoit allolite portas et introibit rex gloriae: (ps. 23) preuve quils attendoient le grand juge de sept jours en sept jours, et comme ils s'imaginoient sans doute quil venoit resider, ces jours la plus particulierement que de coutume dans son sanctuaire, le prince venoit l'adorer sur le seuil de cette porte orientalle qu'on ouvroit, et la multitude a qui il etoit defendu d'entrer se tenoit dehors on faisoit la même ceremonie au retour de chaque lune (Ezechiel liv.1er) [91]



§ 16.

Suite du même sujet.

Les apparitions des Rois d'Ethiopie sont moins frequentes; ils ne sortent de leur palais (Cerem relig. tom. 3) que quatre fois l'année, et ne se montrent alors au vulgaire que derriere un voile, car qui pourroit soutenir l'eclat d'une telle dignité et d'un tel empereur; c'est ainsi quil prononce ses arrets ou ses oracles, comme on voudra les appeller.

Les Ethiopiens comme tous les peuples du monde n'ont point toujours près un homme pour representer l'être Suprême. Plutarque nous parle d'un peuple de ces contrées qui conferoit la dignité royale a un chien, l'honoroit comme un Dieu et lui donnoit des hommes pour officiers et pour ministres.

Strabon, qui nous parle aussi des Ethiopiens nous dit quils ont eu des tems ou les prestres [92] etoient leurs Rois traditions qui designent parfaittement tous les diferens progrés du regne theocratique; le même auteur nous en fait connoitre ailleurs les suites en disant que de son temps l'Ethiopie etoit gouvernée par des Rois, adorés comme des Dieux, et que, pour entretenir la veneration des peuples, ils ne se montroient jamais. Tous les auteurs nous ont transmis generalement la même chose des Rois d'Assirie, de Babilone, de Perse et de Medie; il y alloit de la vie de paroitre devant ces princes, on ne pouvoit voir son Roi, comme on ne pouvoit voir son Dieu sans mourir; ce n'etoit aussi qu'en certain temps que ces despotes paroissoient il falloit alors se prosterner devant eux et les adorer.

C'etoit de même que les Apalachites habitans de la floride adorateurs du soleil alloient quatre fois l'année en pellerinage sur le mont Olaïmy, pour l'adorer sur cette montagne a son avenement des quatre saisons. Ce culte étoit encore fondé sur le souvenir des malheurs du monde. Les floridiens disoient que le soleil ayant autre fois suspendu sa course, les eaux du grand lac Théomy se deborderent et couvrirent toutes les montagnes excepté le mont Olaïmy, que cet astre epargna par ce qu'il y avoit son temple; l'objet de leur pelerinage etoit de se rappeller que leur [93] peres s'y etoient sauvés et refugiés, c'est pourquoi ils donnoit ces jours là la liberté a six oiseaux et la feste finissoit par des jeux, des danses et des processions de rameaux. C'est ainsi qu'une fois l'année au temple de la déesse se Sirie un homme, dit Lucien, montoit et restoit six jours sur une tour elevée sans boire, manger, ni dormir en memoire du deluge de l'ancien salut et des anciennes misericordes du genre humain.

Ces apparitions des Rois, ces visites et ces pelerinages reglés chaque année par les quatre saisons ont été des coutumes de tous les peuples. Nous avons encore en Europe nos quatre tems avec des jeunes et des processions, mais l'on ignore que leur origine procede des Bachanales des quatre saisons qui dans la haute antiquité n'etoient que des festes de deuil et de tristesse sur la fin de l'ancien monde dont la fin de chaque saison rappelloit le souvenir, Bachanale signifie lamentation.

Les Japonois (Kempser) ont conservé dans leurs festes beaucoup des anciens usages ils n'usent et ne boivent alors que des boissons communes, ils ne representent dans leurs spectacles que des cabanes des chaumieres et se donnent en present des coquillages sauvages pour se rappeler que leurs peres ont été [94] autre fois dans la misere et ce quil y a de singulier c'est que les Japonois, les anciens Caraïbes (hist. de St. Dom. tom. 1er) de Saint Domingue et divers autres peuples faisoient leurs pelerinages sur certaines montagnes caverneuses et très elevées ou ils pretendoient tous que le soleil s'etoit longtems caché lorsqu'il voulut autre fois priver le monde de sa lumiere.

Dans le royaume de Siam, ce netoit qu'une fois l'année que l'empereur sortoit de son serail pour se faire voir a ses peuples. C'etoit pour les faire fuir. Il faloit alors s'eloigner au plus vite ou se prosterner en terre pour ne le point voir. Ce prince terrible tenoit lieu a ses peuples de ces anciens coffrets mysterieux ou l'on pretendoit que la divinité residoit. Dans ces festes grecques et Egiptiennes d'Isis et de Ceres et chez les hebreux, on les portoit en procession et en triomphe en certaines occasions, mais chez les uns il falloit fuir se cacher et detourner les yeux, et chez les autes il n'auroit point fallu les toucher, on eut été exterminé. Le monarque siamois n'avoit donc été dans son origine que le coffret redoutable et le Dieu de la theocratie; ce qui nous le dévoile encore tout a fait, c'est que les Siamois devoient ignorer le nom de leur prince il [95] devoit être pour eux un mistere et si par quelque hazard ils l'eussent connu, ils ne devoient pas le prononcer (Cerem. relg. tom. 6). Les voila donc travestis en Siamois, ces redoutables Jehova et vejovis (Cic. de nat. deor.) des hebreux et des romains, en divinites cruelles, jalouses, vindicatives, auxquelles ces deux peuples, dans la crainte quand ils y pensoient, offroient leurs victimes et leur encens, pour n'en point recevoir de mal; ils nauroient osé de même prononcer leurs noms qui auroient été capables selon eux de faire rentrer la nature dans le cahos. Ce n'etoit qu'une fois par an a Jerusalem comme a Siam, que le sanctuaire étoit ouvert et que le renouvellement de l'année civile rendoit visible le terrible Jehova. En ce jour quon appelloit le jour des expiations, et que le grand prêtre regardoit comme un jour très dangereux et très redoutable pour lui, ce pontife entroit dans le saint des Saints, et tout tremblent de la peur d'en mourir, il prononçoit a voix basse pour que personne ne l'entendit le nom du Dieu de la terreur dont ce peuple avoit fait son Roy(38) .

Cette affreuse maxime qui transforme les Rois en des demons dont-il faut ignorer le noms est suivie [96] dans presque toute l'Asie. On n'y voit point le nom des Rois a la teste de leurs ordonnances et de leurs arrrets comme en Europe (Chardin. tom. 6. chap. 11) on y lit seulement: un commandement sorti de celui a qui l'univers doit obéir: bizarre et ridicule orgueil qui ne peut être que tres ancien et vraisemblablement la cause pour laquelle tous les auteurs grecs ont si peu connu les noms des Rois de l'Orient.

L'oracle de Delphes ne prononçoit ses oracles dans les premiers tems qu'une fois l'année seulement au jour de la naissance d'Apollon, au printems. Chez les Japonois on s'imagine de même encore qu'une fois l'année tous les Dieux descendent au Japon d'une façon invisible et qu'ils vont habiter pendant un mois dans le palais du grand pontife. Notre dernier mois de l'année se nomme ainsi le mois de l'avent, c'est adire le mois de l'arrivée; et au renouvellement de la course solaire nous celebrons la naissance du messie des Juifs, comme les Romains celebroient la feste de l'invisible Mithra, et nous disons alors trois messes comme ces peuples sacrifioient sur trois autels au renouvellement des siecles, usage dont l'universalité malgré la diference des motifs qui y ont donné lieu chez chaque peuple et dans chaque religion prouve bien que ces fêtes et ces manifestations de Dieux de Rois ou d'oracles au commencement ou a la fin des années n'avoient autre fois en vue que le dogme [97] de la descente du grand juge et du jugement dernier a la fin des periodes. Que l'on juge de l'universalité d'erreur dans laquelle toute la terre est plongée.



§ 17e.

Suite du même sujet

Le Roy d'Arrakan ne se montre que tous les 5 ans dit Gauthier Schouten, a la pleine lune du dernier mois de l'année solaire; c'est le seul tems ou il soit permis de le regarder. Nous avons vu ailleurs que ce sont les Rois qui sont obligés a faire ces apparitions, icy c'est tout le peuple du royaume que la loi oblige de se rendre a la capitale (voy. de Prev. tom. 42) pour y reconnoitre son monarque, ce qui y attire une foule inombrable comme a la paques annuelle de Jerusalem, le Roy [98] se montre avec une magnificience extrême et dans un appareil sans égal et ces grands jours se passent en spectacles, jeux dances et concerts; ce ne sont pas des jours de terreur comme chez les autres peuples, ce sont des jours d'allegresse et de plaisir comme aux saturnales que les romains célébroient au renouvellement de l'année solaire (en x.bre et en mars), et de leur année civile: nous verrons ailleurs quelles sont les raisons pour lesquelles la même ceremonie est un objet de terreur chez les uns et d'allegresse chez les autres.

Les anciens ont connu aussi ces periodes de cinq années. Les romains faisoient alors des lustrations et des expiations generales qui donnerent a la cinquieme année le nom de lustre et l'epithete de lustrales. Cetoit aussi le tems ou l'on faisoit le denombrement des citoyens et ou l'on renouvelloit les baux et les marchez(39) .

Les jeux olimpiques se celebroient en grece après la quatrieme année revolue; les jeux pitoniques tous les cinq ans, les jeux Pithiens tous les 7 ans et les jeux Neméens tous les 3 ans d'abord et ensuite tous les cinq ans. Tous ces [99] jeux et ces festes religieuses y attiroient un concours infini. Toutes les hostilités cessoient par ce qu'il falloit que tout le monde se reunît alors pour celebrer les grands exploits des Dieux, les titans terrassés la defaite du serpent Pithon et une infinité d'autres anecdotes allegoriques qui etoient toutes commemoratives des anciens evenemens de la nature lors de la destruction et du retablissement du monde.

Tous les trois ans les hebreux avoient aussi des usages qui ne pouvoient proceder que de la même source; ils avoient des annonces a faire et une dixme extraordinaire a payer qu'on devoit distribuer aux levites, aux etrangers, aux pauvres, et aux orphelins. En consideration de ces bonnes actions, on prioit le seigneur de benir son peuple et la terre qu'il lui avoit donné (Deutheronome chap. 26).

L'universalité de ces festes et de ces usages periodiques nous presentent icy le lieu de parler aussi des jubilés sabatiques, des hebreux, qui n'avoient eu de même primitivement pour objet que l'attente et l'apparition du grand juge a la fin des periodes septennaires. On appelloit la septieme [100] année et la septieme semaine d'année le sabat de la terre et comme ils interpreterent le mot Sabat repos ils s'imaginerent que cetoit là la raison pour laquelle ils laissoient la terre sans culture, ne semoient point les champs, ne tailloient point la vigne, ne foisoient même aucune moisson n'y recolte de ce que la terre produisoit d'elle même. Ces années etoient appellées jubilé qui signifie corne de bellier, par ce que pour l'annoncer au peuple sept prêtres sonnoient avec sept trompettes le dix du mois tisry, ce jour des expiations ou il falloit affliger son ame, et que le grand prêtre entroit dans le sanctuaire pour y prononcer Jehova.

Nous n'avons aucunes interpretes qui ait pu jusqua present nous expliquer des usages si etranges, qui doivent entrainer tant d'inconvenients pour les sociétés. M. Prideaux avoue que ces jubilés, et ces semaines sabbatiques n'eclaircissent aucun passage de l'ecriture et que ce joug pesant attira neanmoins sur les israelites de grandes punitions par cequils manquerent presque toujours a cette loi. Tout supertitieux qu'etoit ce peuple il ne setoit jamais fié aux promesses de son Dieu qui lui [101] avoit dit: ne craignez point de mourir de faim cette année: je repandrai ma benediction sur la sixieme, pour quelle vous donne autant de fruit que trois autres. Une si belle promesse ne pût l'empecher de labourer la terre et de faire ses vendanges. Aussi attribuat-il toutes les calamités qu'il souffrit au manque de confiance de ses peres dans la parole du Seigneur(40). Si nous navions donc pour eclaircir ces usages singuliers, que les hebreux, nous ne pourions jamais y parvenir. Ils ignorent entierement l'objet particulier de chaque feste, comme ils ignoroient l'objet general de leur religion et de leur culte. Ils croyoient tout savoir en disant que cetoit une loi de Moise faitte pour accorder le repos a la terre; ils pouvoient juger cependant par leur ecriture même que la distinction des septiemes années et les usages qui y etoient attachés devoient être plus anciens que leur Moïse et quils avoient été rependu dans l'orient plus de deux cent soixante ans avant la loi du levitique, puisque la bible leur montroit Jacob qui le louoit chez Laban de sept ans en sept ans pour epouser ses filles après l'avoir servi, usage que le levitique [102] ni Moïse n'ont donc point introduits.

Puisque les hebreux nous manquent, ce serons icy les mexiquains que nous consulterons sur cet abbandon total qu'il falloit faire pendant les jubilés de toutes les choses de la terre. Ce peuple s'attendoit a la fin du monde, a la fin de chaque siecle, qui n'étoit que de cinquante année, par ce qu'il etoit composé d'une semaine complette de semaines d'années. En consequence de cette attente, le dernier jour du siecle expirant etoit un jour de deuil et de penitence on eteignoit le feu sacré dans les temples; le feu domestique dans toutes les maisons; après avoir cassé les meubles et les ustanciles de menages, comme chose qui devenoient inutiles, on passoit la nuit dans les allarmes, la desolation; comme si lon eut été dans le dernier moment de toute la nature; le renouvellement du siecle offroit ensuite une scene bien diferente, vers la fin de la nuit on se tournoit vers l'orient, on l'examinoit, on etoit tout le soir dans l'inquietude, mais a peine les premiers rayons de l'aurore annoncoient-ils le retour du soleil, que l'allegresse rentoit dans tous les coeurs, on couroit au temple rallumer le feu sacré, et, par des hymnes, des cantiques, et des festes tres solemnelles, on remercoit la divinité davoir accordé un nouveau siecle au monde. Tel est l'usage dans lequel nous [103] devons trouver la solution des motifs du jubilé hebreux. Il ne faut pour cela que considerer la bizarre coutume qu'avoient les mexiquains de casser leurs meubles, comme une institution qui avoit eu pour objet, de faire un sacrifice a Dieu de toutes ses propriétés, de lui montrer avec quelle resignation on se detachoit des choses d'icy bas et avec quelle soumission on etoit prêt a souscrire a ce qu'il ordonneroit a la fin des periodes sur le destin de l'univers(41) .

Sous cet aspect rien actuellement n'est plus facile que d'expliquer litteralement les coutumes Sabbatiques des hebreux. On appelloit le jubilé la fete du repos de la terre, par ce que le Sabbat de la terre signifie son renouvellement et designoit par conséquent l'instant où l'on s'attendoit que le grand juge alloit paroitre pour exercer ses jugemens envers les mechans et envers les justes(42). Lorsque les anciennes loix commemoratives disoient aux hommes vous ne cultiverez point la terre la septième année, vous ne [104] vivrez que de ce quelle produira d'elle même et de ce que le hazard vous fera trouver cetoit pour les avertir quil falloit bien tost y renoncer tout a fait; comme c'est le temps ou le juge Supprême doit vous juger vous exercerez cette année la misericorde, vous remettrez les dettes de vos fréres pour que le grand juge vous remette les votres, vous vous detacherez de tous les biens d'icy bas, vous rendrez la liberté a tous vos esclaves, tous les marchéz, tous les contrats, toutes les acquisitions que vous aurez faits jusqua ce jour seront nuls par ce que c'est l'année de la Remise et de la dissolution de toute chose, et sil plait enfin au Seigneur de vous accorder un autre periode, tout ce qui aura été fait dans l'antecedant sera censé oublié et comme non avenu(43) ; l'esclave demeurera libre le bien vendu retournera a son ancien maitre, chaque homme a sa premiere famille et vous ne pourrez jamais vendre la terre a perpetuité, par ce quelle est au Seigneur qui peut vous l'oter quand il lui plaira comme il a fait autrefois a vos peres, telle est la simplicité avec laquelle les mexiquains auroient expliqués aux juifs le veritable objet et les motifs réels de ces jubilés quils devoient pratiquer, et auxquels ils nont rien compris, ni ceux qui se vantent apres eux d'être les vrais organes de [105] L'esprit Saint(44) .

J'ai cru pouvoir dans ce chapitre y inserer cette solution de jubilés parce quils avoient rapport a la manifestation periodique de ce grand juge, que tous les despotes ont voulu affecté, on en voit mieux par là la suite continue et non interrompue de toutes les erreurs humaines. [106]



§ 18

Les usages theocratiques se conservent chez tous les Despotes Ecclesiastiques

Le ceremonial et tous les usages que nous venons de reconnoitre dans les cours des despotes de l'Asie se retrouvent aussi chez les nations qui admettent a leur teste des souverains pontifes, qui ont le droit de commander au Roi. Ils ont tous beaucoup surpassé l'orgueil des Rois temporels, par ce qu'en effet leur etat et leur caractere les ramene plus pres du Roy theocratique. Independamment de l'invisibilité quils affectent tous dans l'assie, ils pretendent encore a l'immortalité; dans [107] la plus grande partie de l'asie les peuples s'imaginoient que leur grand Lama (cerem. Relig. tom. 6.) quils appellent le pretre universel est immortel, pour entretenir leur credulité il n'y a pas de fourberies et de ruses dont ne se servent les pretres de ce pays pour le remplacer adroitement quand il meurt, et pour le rendre d'un aspect très rare et très dificile: et que ne mettent-ils derriere un voile un bloc de marbre, il dureroit plus que tous les lamas du monde, il leur serviroit tout autant feroit moins de mal, et leur epargneroit bien des mensonges.

Chez les Kalmoneks le grand Kalucha pretend aussi a l'immortalité, mais comme ce titre est aussi dificile a remplir sur la terre que tous les autres attribus de l'etre Suprême, on trouve le moyen chez les Kalmoneks de perpetuer cette foible divinité en faisant accroire au peuple que le grand pontife vieillit avec la lune, et se renouvelle avec elle, c'est ainsi qu'on a eternisé les Adonis anciens et modernes en les faisant mourir et ressussiter tous les ans.

Le Supreme sacerdoce coutte bien davantage a soutenir au chitomé grand pretre de l'abissinie (religion de lheliopie par le pere labatte [108] (tom. 1er.) Ce peuple apparemment trop instruit quil n'est qu'un homme et quil en doit subir la loi finale comme tous les autres n'accorde point a son pontife l'immortalité, mais au seul sacerdoce qui ne doit point vieillir ni etre sujet a l'infirmité et a la caducité. Comme le grand pretre et le sacerdoce sont cependant etroitement lié ensemble, il n'est point permis au Chitomé de vieillir, afin que le sacerdoce ne sen rescente point. Ce seroit un très grand malheur dans l'esprit de ces peuples. Le monde periroit et retourneroit dans le neant, si leur grand pretre devenant caduc mouroit naturellement. Le sacerdoce en seroit avili et anneanti. C'est pourquoi vieux, on l'assome, et malade on l'etouffe, on a un autre pontife tout prêt et plein de vigueur qui succede aussi tost a celui auquel on n'a pas laissé le tems d'etre malade; et l'on s'imagine par de tels moyens que le sacerdoce ne finira jamais.

Je ne sais sil y a un conclave en ce pays, et s'il contient autant de pretendans et de brigues que le conclave de Rome; ce qu'il y a de certain c'est que le Chitomé d'abissinie est un apis Egiptien ou beuf sacré. Ce Dieu et cet ancien Roi theocratique de Menphis ne pouvoit non plus mourir naturellement sans qu'il arivast de très grands malheurs sur l'Egipte. C'est pour quoi on le noyoit solemnellement dans le Nil quand il approchoit de la fin de sa carriere et on lui cherchoit un successeur.

Ces usages aussi singuliers que barbarres doivent provenir de ce que l'apis de l'Egipte et tous les anciens simboles de la divinité etoient en même temps l'embleme du soleil dont l'extinction [109] sera l'annonce de la fin du monde de même que le soleil se renouvelle tous les ans et a la fin des autres periodes sans infirmité, on s'imagina quil falloit que les emblêmes se renouvellassent de même et quils ne fussent sujet a aucun accident naturel.

Les mexiquains prenoient un homme chaque année quils nourissoient a plaisir et que l'on satisfaisoit sur tous ses desirs. Vers la fin de l'année on l'adoroit et on l'egorgeoit ensuite, après l'avoir prevenu 9 jours d'avance, en lui disant avec respect; Seigneur vos plaisirs finissent dans 9 jours. La cruauté a toujours suivi l'idolatrie et le despotisme par cequ'ils ont une commune origine.

L'Europe moderne n'admet pas plus que l'abissimie l'immortalité dans les souverains pontifes, mais le sacerdoce s'y pretend infaillible, immortel et divin il fonde ses mensonges sur une sucession quil pretend continue et non interrompue des princes spirituels depuis dix huit siecles. Je ne ferai point voir quelle est la fin a laquelle cette immortalité doit s'attendre, mais ce que je sais bien c'est que son origine se perd dans plusieurs siecles de tenebres et d'ignorance, que les premiers papes sont aussi fabuleux que les premiers Rois d'Egipte, et la Chine, et que cette pretendue [110] immortalité du sacerdoce Romain ayant commencé dans les tenebres sevanouira necessairement dans la lumiere progressive des siecles futurs.

La succession et la divinité de ce sacerdoce ainsi que le pouvoir des papes, ont eu pour fondement tous les faux principes des anciennes theocraties qu'un esprit de vertige ranima dans les premiers siecles de notre ere, par cequ'on s'imagina avoir vu Dieu sous la figure d'un homme et qu'on alloit voir incessamment paroitre le regne des justes et de Dieu dans ce bas monde, vieille chimere bien plus ancienne que le christianisme, qui en a été la dupe, chimere fondée sur une verité qui fera dans le ciel le bonheur des elus mais qui n'a jamais pu faire sur la terre que le malheur des hommes, par les desordres qui ont toujours été necessairement les suites de la fatale application du regne du ciel au regne d'ici bas.

C'est par une suite de ces faux principes que le christianisme ayant voulu ramener l'esprit, les anciennes theocratie, ces pretres ont toujours pretendus joindre la divinité de leur etat a l'immortalité de leur sacerdoce, et a l'universalité future de la monarchie chretienne. C'est par une suite de ces faux principes, qu'on a vu des hommes affecter sur la terre, l'infaillibilité, et que leur sacerdoce [rature] toujours aspiré au despotisme temporel comme au spirituel. L'histoire de l'eglise en est la preuve, et si nous examinons encore tout le ceremonial religieux [111] et politique de l'election et de toute la vie d'un pape, nous y trouverrons a chaque pas les traits de l'ancien Roi theocratique(45) et une multitude d'usage qui n'ont d'autres sources que les abus ridicules et idolatres qu'avoit fait la haute antiquité des dogmes sacrés de la descente du grand juge et de sa vie future, mais revenons a nos Rois despotiques. [112]



§ 19e

Tous les despotes veulent commander a la nature même

Ce seroit peu de ne retrouver chez les Rois que le ceremonial theocratique. Le prejugé qui leur étoit un ame plus qu'humaine seroit en risque de se dissiper si on ne les voyoit agir et commander en dieux a la nature même. Je ne rappelleré point ces fameuses lettres d'un Roi de Perse(46) par lesquelles il commandoit au mont athos de rabaisser son roc [113] sourcilleux pour laisser passer son armée et le chatiment quil imposa a la mer pour avoir fait echouer ses vaisseaux on est porté a ne voir dans ces actions que le fol orgueil d'un prince particulier et non une conduite autorisée et reçue dans le plan de ces anciens gouvernemens. Nous allons juger si nos historiens et nos moralistes ont vu dans ces folies tout ce quils devoient y voir.

Au Royaume de Siam les Rois y commandoient autre fois aux elemens, aux genies malfaisants (cerem. Relig. tom.6.) ils defendoient aux demons de gater les biens de la terre, et ordonnoient imperieusement aux rivieres debordées de rentrer dans leur lit.

Tous ceux qui ont ecrit de l'Afrique nous ont rapporté des anecdotes semblables sur les souverains de cette region (cerem. Relig. tom.7), ils y sont presque tous des Dieux de plein exercice. Les peuples de Totoska ceux d'agag; plusieurs autres voisins de monomotapa, et ceux même de ce grand empire s'adressent au Roi dans tous leurs besoins, et y ont recours pour la pluye, pour la famine pour la contagion et leur demandent mille secours divins.

Au royaume de Louango (cerem. Relig. tom 7.) c'est encore le Roy qui y dispose de la serenité: il y a une feste solemnelle pendant laquelle on va lui demander de la pluye pour toutes les saisons de l'année, et il en est quitte pour prendre son arc et tirer une fleche en lair. Chez les Guyagues c'est du prince [114] que l'on croit aussi tenir les saisons favorables (relig. l'Ethiop. par le pere Labate tom. 2) et lon s'imagine quelles dependent de son bon plaisir; on court donc a lui dans toutes les necessités ce qui lui attire bien des presens et des offrandes quand le ciel est irrité.

Chez les autres peuples affriquains (ibid) ou les prestres exercent encore la theocratie, c'est a ces imposteurs que l'on va demander la pluye et le beau temps. Ils s'habillent alors d'une façon extravagante, se chargent d'attributs et de figure simboliques, montent sur un lieu éleve, coupent l'air et tirent leurs fleches contre le ciel. Comme ils ont l'art dans ce pays, comme partout ailleurs, d'attendre en une pareille occasion l'approche des nuées pour faire leurs ceremonies sans se compromettre, il arrive, disent les voyageurs, quils réussissent presque toujours et que le peuple crie miracle. Sil ne pleut point c'est que le peuple est coupable de quelques grands pechés qui detournent les nuées.

L'amerique na pas moins conservé que l'asie et l'affrique ces sortes de vestiges des anciennes theocraties; sans en aller chercher les traces chez les sauvages les plus errans de ces climats, qui pourroient aussi nous en donner, nous observerons seulement le serment solemnel que l'empereur du Mexique (hist. du Mexiq. liv. 3. chapitre 17) faisoit au jour de son sacre; il juroit et promettoit que tant quil regneroit [115] les pluyes tomberoient a propos, que les rivieres ne feroient point de ravage par leurs inondations, que les campagnes ne seroient point affligées par la stérilité ni les hommes par les malignes influences du ciel et du soleil; pacte bien singulier sans doute, mais sur lequel Juste-lipse et tous les voyageurs n'ont fait que de vaines plaisanteries, par ce quils n'en connoissoient pas les sources. Mais pour nous nous y devons voir actuellement les traces de l'ancien ressentiment des malheurs du monde; par ce serment quon exigeoit des Rois, on stipuloit avec dieu et avec son representant qu'il n'en arriveroit plus de semblable a lavenir; et ce serment qui correspond a tous les autres usages et a toutes les autres erreurs des nations nous doit aussi faire connoitre que les Rois mexiquains netoient que de grands juges personniffiés, que leur election etoit une veritable idolatrie, puisquelle confondoit la creature avec le createur et quelle exigeoit qu'un Roi mortel se comportast comme le monarque lorsqu'on auroit du exiger uniquement de lui qu'il se comportast toujours en homme et qu'il n'oubliast jamais qu'il etoit, et par sa nature, et par sa faiblesse, egal a tous ceux qui se soumettoient a lui sous l'abri commun de la religion et des loix.

Par ce que les hommes ont trop demandé a leur souverain, ils n'en ont rien obtenu. Le despotisme [116] est devenu une autorité excessive par ce quon a exigé des choses excessives, et, l'impossibilité ou il a été de faire des biens extremes il a du lui laisser d'autres moyens pour manifester son enorme grandeur que de faire des maux extremes.



§ 20e.

Vestiges des usages theocratiques dans les cours de l'europe

Tout eloigné que soit notre heureux climat de ces usages monstrueux qui deshonorent et asservissent encore presque tous les peuples de la terre il n'en conserve pas moins quelques legers vestiges. D'ou provient par exemple cet antique privilege qu'ont encore quelques princes de l'Europe de pouvoir, dit-on, guerir de certaines maladies, et de quelle source peut provenir la superstition de ceux qui ont recours a des medecins couronnés, si non de cette idolatre coutume [117] que nous venons de voir chez tant de peuples d'avoir recours a leurs Rois dans toutes les calamités naturelles comme au souverain de la nature et au dispensateur absolu des biens et des maux qui partent de la seule main de la providence? C'est un privilege asiatique(47) dont nos Rois n'ont pas besoin pour etre aimés, honorés, respectés. Comme ils ne peuvent faire que le bien possible c'est leur manquer sans doute que d'exiger d'eux ce qui surpasse leur pouvoir et comme ils sont pleins de douceur et d'humanité des prieres ausssi indiscrettes ne peuvent quaffliger leur bon coeur.

Il est plusieurs autres usages dans une quantité de cours qui procedent ainsi sans quon le sache des erreurs primitives; mais on les suit a la verité par le seul respect pour la coutume sans qu'aucune superstition y ait part par ce que ces usages sont devenus, ou sont reellement sans consequence.

Les palais de nos Rois ouverts en tout temps ne ressemblent point aux sanctuaires idolatres des despotes orientaux, néanmoins ils sont encore plus singulierement libres dans des tems que dans d'autres et l'anniversaire de la feste du prince permet [118] aux derniers du peuple de penetrer dans tous les lieux qu'habite son monarque. Dans ses voyages et sur les routes de son passage tout doit encore souvrir devant lui, c'est pourquoi les grands ne manquent point chez nous de lever les barriere, et d'ouvrir les avenues de leurs palais et de leurs chateaux; l'asie nous montrera des usages semblables et d'autres qui qui y sont contraires quoique sortis de la même source. Tout s'ouvre devant le Mogol quand il sort, et les grands doivent alors lui offrir un present (voiag de Prev. tom 37) quand il passe devant leur maison. Tout se ferme en perse (cerem. Relig. tom. 9) et tout se fermoit a la chine autres fois quand le despote sortoit de chez lui. Les usages du Mogol et de l'Europe sont, comme lon voit, beaucoup plus humains que dans la perse et dans la chine; ce sont des diferences qu'il faut examiner, mais sur lesquelles il faut passer legerement parceque l'Europe n'est point icy l'objet direct de notre travail. [119]



§ 21e.

Sources des variétés qui se voyent dans les usages des differens

gouvernemens despotiques

Pour penetrer les sources de ces diferences sur l'ouverture, la fermeture des portes devant les Rois et sur plusieurs autres contrariétés qui varient, comme nous avons vu, le ceremonial asiatique dans chaque Cour, il est necessaire de revenir aux principes primitifs et d'envisager les diferens points de vû sous lesquels le grand Juge, dans ses avenemens et dans son regne, a pu etre consideré des anciens peuples. Il devoit etre envisagé sous deux aspects diferens, l'un heureux et l'autre malheureux; il etoit heureux parcequ'il etoit l'annonce de la vie future dont on ne se faisoit qu'une belle peinture; il etoit malheureux parce quil etoit en même temps l'annonce de la fin du monde, de ses fuittes terribles. Son attente etoit pour les [120] justes une source de plaisir et de consolation; pour les mechans cetoit un objet perpetuel de crainte et de terreur. Les uns y voyoient un bon pere, un bon Roi, et les autres un juge inexorable un impitoyable exterminateur; la divinité ayant été considerée sous ces deux aspects(48) ses simboles et ses representations ont du l'être de même. On en peut juger par les noms allegoriques des derniers ministres de la theocratie judaique; les deux enfans de Samuel se nommoient Joel et Abiah; cest adire le Dieu fort et Dieu pere, par ce que c'étoit la en effet les deux grands attributs du Roi theocratique. Dans la theocratie celeste on peut être certain que ce sera le Dieu pere qui y regnera; mais dans la theocratie terrestre on n'a jamais pu voir que le Dieu fort et redoutable par ce que ses ministres et ses representans ont trouvé beaucoup de facilité a contrefaire la Divinité dans son plus terrible attribut. Quoique les hommes eussent compté en établissant les theocraties quils seroient gouvernés [121] par les emblemes de la divinité avec la douceur et l'equité du pere Suprême, ils furent cruellement trompés, et il arriva tout le contraire. Les passions des representans aimerent bien mieux affecter le pouvoir du Dieu fort et redoutable; maitres souverains et libres de leurs actions, comme Dieu même, ils prefererent parmi les mobiles quils eurent a choisir pour regir le genre humain la crainte a l'amour. Voila pourquoi le plus grand nombre des despotes se sont tenus cachés, ont derobés la connoissance de leurs noms, et nont paru que pour exciter la terreur, ou pour répandre la frayeur, de façon qu'il a falu fuir presque partout a leur aspect et fermer les portes comme a l'aspect de l'ange exterminateur; triste, mais antique abus du nom de la divinité, puisque les prestres des plus anciens peuples de la haute asie ne leur montroient leurs Dieux que sous la forme d'une lance ou d'une epée (cerem. Scyth). Il en etoit de même du jehovah des hebreux; ce netoit selon leur docteur et leurs prophetes qu'un monarque severe cruel impitoyable jaloux et vindicatif quils decoroient de tous les titres et de tout l'apareil de la terreur; cette prevention et le nom si frequent que se donne leur Dieu, de Dieu des combats, prouvent qu'il n'étoit que comme la divinité des Scythes et comme l'impitoyable Mars. (Vossius de id. cap. 18) Histiée de Milet ancien historien des [122] antiquité pheniciennes, rapporte ce trait singulier qui justiffie mon soupçon. Il dit qu'après le deluge les prestres qui setoient refugiés dans les montagnes rapporterent a Sennaar le culte sacré du Dieu Enyalius. Enyalius et Enio sont les noms de mars et de Bellonne(49) . [123]



§ 22e.

Les theocraties avoient eu pour objet de faire des heureux; leurs faux principes n'ont fait que des malheureux.

Des abus, aussi anciens qu'ils sont effroyables, pourroient faire penser que les theocraties ont pû être etablies sous le même point de vuë de gouverner les societés pour la terreur; et que les legislateurs y ont apparemment eté forcés par la dureté qu'ils avoient connu dans le coeur des hommes.

Si nous voyons donc l'histoire des hebreux, l'exemple d'une theocratie, etablie sur un tel principe et qui semble confirmer cette idée, il ne faut point nous y meprendre, ny nous imaginer qu'elle ait eté la premiere de touttes les theocraties: elle ne doit être regardée que comme une tardive et très infidelle copie des anciennes, où plûtôt, vû les fables sans nombre dont elle est remplie, que comme une [124] mauvaise collection de fausses traditions sur ces anciens tems, que l'imposture a rapprochées, et que l'ignorance a colorées des mêmes traits, et des mêmes caracteres qu'elle voyoit regner de son tems, dans les despotismes voisins. Cet exemple ne peut donc être appliqué aux theocraties primitives. La Bible nous a montré son Dieu theocratique aussi terrible qu'etoient les despotes de l'Assyrie, de Perse, et de Babylone, dont les gouvernemens n'étoient plus que des theocraties tiranniques dont le monarque invisible avoit été personniffié. Elle nous montre l'idolatrie beaucoup plus ancienne que la theocratie qui en avoit eté cependant la cause et la source, meprise grossiere, qui nous devoile autentiquement qu'ils ne nous ont transmis que des fables (50); qu'ils ont ignoré l'histoire [125] du monde et meconnu les principes primitifs du gouvernement theocratique qui n'avoit point en vuë de remplir les hommes de terreur, et d'en faire de vils et stupides esclaves.

Si cette attrocité, si cette dureté du coeur de l'homme a pû se voir, et se voit tous les jours chez quelques nations, ce n'est pas la qu'il faut chercher le genie des peuples primitifs, et encore moins celui des anciens, temoins des malheurs du monde, devenus par leurs souffrances et leurs miseres, religieux, moderés, industrieux, et compatissans. Jamais pareils hommes n'ont eu besoin d'être conduits avec un sceptre de fer; il ne leur falloit qu'un gouvernement paternel et ami du genre humain; et c'est celui qu'ils ont cru prendre en se donnant Dieu même pour monarque. Fausse speculation qui prouve bien quel etoit alors leur dessein pacifique, et leur caractere paisible mais dont les suittes malheureuses et necessaires furent le regne des tirans, et le changement du coeur et de l'esprit des nations qui s'endurcirent a proportion de la dureté des gouvernemens.

L'atrocité, la dureté, je dirai même la superstition cruelle et fanatique ne sont point les vices naturels de l'homme; ce sont les extremités et les rigueurs du despotisme et tous les abus sortis des theocraties, qui ont perverti le caractere des hommes, presque changé leur nature, et qui les ont forcés en un grand nombre de contrées à repousser [126] par autant d'excés, les excés dont ils etoient ecrasés. Les peuples anciens et modernes du continent de l'asie, qui nous ont fait voir tant de fois les spectacles des plus grandes revolutions sur la personne des despotes, sont neanmoins, et ont toujours eté par leur caractere et leur climat, des peuples doux et pacifiques. La sevitude qu'ils veulent bien souffrir, en a toujours eté la preuve, et telle a toujours eté la douceur, la bonne foi et l'excés de religion de ces trop malheureuses nations qu'après avoir eté cent fois les dupes et les victimes des monstres adorés, qu'elles etoient obligées d'etouffer, il ne leur est point encore venu dans l'idée d'etablir un gouvernement plus fixe et plus moderé en mettant le Trône le Monarque et le Peuple a l'abry d'une commune loi qui les deffende et les soutienne les uns, les autres. Quel affreux gouvernement que celui dont la cruauté et la rigueur augmentent en proportion de la douceur et de la soumission naturelle des Nations! et que cette idée-la est dons fausse. Qui voudroit nous faire soupçonner que le Despotisme ait pû être le fruit d'une legislation raisonnée et proportionée au veritable caractere du genre humain! Nous allons voir que le despotisme prouve contre lui même, qu'il ne devoit point être et qu'il est ce qu'il a toujours voulu être. [127]



§ 23e.

Du despotisme de la Chine.

Tous les titres des Despotes de l'Asie de l'Afrique et de l'Amerique prouvent contre eux mêmes que leur gouvernement ne devroit point être injuste, cruel et tirannique comme il est que son ancien objet avoit eté de rendre heureux des hommes libres. Parmi tous ces titres fastueux de Roi des Rois, de tres haut, d'Empereur du monde, d'Egal au soleil &c. ils portent encore ceux de Refuge, d'Asile et de Soutien de l'univers, de Nouriciers, de Pasteurs et de Peres des hommes.

Tout grand Despote que soit l'Empereur de la Chine qui se dit fils du Ciel, comme cette contrée a eu le bonheur de conserver plus qu'aucune autre des restes precieux des institutions primitives, le titre, dont plusieurs de ces souverains se sont fait le plus d'honneur est celui de Ta-fou, le Grand-Pere (mem. du p. Le Comte tom. 2) parce qu'ils regardoient leurs peuples comme leurs enfans, et que les Peuples regardoient ces bons Rois comme leurs Peres. Il faut bien que cet [128] heureux Peuple et ces sages Empereurs ayent eté bien moins porté que dans les autres climats a abuser des faux principes de leur gouvernement: quoi qu'il soit sorti, comme tous ceux de l'Asie de l'ancienne theocratie, et qu'il en porte les mauvaises empreintes, comme il en a conservé les bonnes. On ne parle encore au monarque qu'a genoux. Il y a eu des tems ou il ne se montroit qu'a certaines periodes, et par une fenêtre, et qu'il falloit fermer ces portes pour eviter sa rencontre. Il est decoré comme les Oziris de l'Egypte de tous les titres et attributs de la Divinité. Comme elle il a un pouvoir sans bornes, il est souverain dans la religion comme dans la police. Neanmoins il paroit que plusieurs Empereurs de la Chine dans cet excès de puissance, ont preferé au titre de terrible et de redoutable, celui de Pere, et de Nouricier. Il paroit que si ces Princes n'ont point eté bornés par des loix, ils se sont crus bornés par la religion et par les moeurs: ensorte que le gouvernement de la Chine despotique par sa nature, theocratique dans son principe, c.a.d. peu fait pour la terre, s'en est souvent rapproché; et s'y est porportioné pour ainsy-dire par la sagesse et l'humanité de plusieurs de ses Empereurs.

Quand ils se sont eux mêmes ainsi donné des loix, on devoit voir alors une administration despotique par la constitution devenir neanmois monarchique dans [129] son exercice; et c'est ce qui devoit faire alors le bonheur et la sureté.

Qu'est-ce en effet qu'un despotisme qui tolere dans ses etats, des corps anciens et respectables de Magistrats et de sçavans? Qui ont osé souvent et avec succès, faire des remontrances a leur Despotes, lui donner des leçons et l'instruire; lui dire hardiment que l'obligation où il est de moderer sa puissance, et de ne point abuser de son pouvoir l'etablit au lieu de le detruire: que la gêne salutaire qu'il doit donner lui même a ses passions ne le rend pas sur la terre inferieur et de pire condition que le souverain Empereur du Ciel, qui ne se permet que le bien? Si un semblable gouvernement, dans d'aussi glorieuses circonstances n'etoit point encore une Monarchie, il n'etoit pas non plus un Despotisme; mais une de ces anciennes theocraties que ces faux principes n'avoient point encore corrompus. Le Pere Le Comte ne s'est donc point tout a fait trompé quand il a dit qu'a voir les anciennes loix de la Chine, il sembleroit que Dieu lui même en auroit eté le legislateur: c'est qu'elles ont eté faites dans les tems theocratiques.

L'Empire de la Chine nous fait donc voir par ce qui lui reste encore de ses anciennes institutions, et par leur succès qu'elle avoit eté la grande et la sublime speculation des premiers hommes qui ont cherché à ses rendre heureux en modelant leur gouvernement sur [130] celui du Ciel. Ce grand exemple sembleroit justifier ici l'etablissement primitif des theocraties sur la terre, et nous les montrer sous la même apparence et sous le même point de vuë flatteur ou elles avoient eté envisagées de nos Peres. Mais un exemple unique pourroit-il detruire tout ce qu'on peut conclure de cette multitude d'exemples effrayans, que touttes les autres contrées de la Terre nous ont présentés dans tous les siecles. Elles nous ont montré les maux infinis qui sont derivés d'un etablissement qui n'a point fait attention sur la disproportion extrême qu'il y a entre Dieu et l'homme, entre le ciel et la terre, entre l'etat des justes la haut, et l'etat des sociétés ici bas; et qui a eté chercher les principes de sa conduitte ailleurs que dans la raison qui est le seul flambeau fait pour eclairer les habitans de notre planette. Les beaux traits de l'histoire de la Chine ne peuvent donc jamais contrebalancer le cri de touttes les nations, et l'experience de tous les tems qui s'eleve contre le sisteme avec lequel on a pretendu vouloir gouverner des hommes. J'entens cette voix universelle qui doit apprendre aux chinois eux mêmes, qu'ils n'ont pas toujours eté aussi sages et aussi heureux que l'on pense; que touttes les secousse qui ont ebranlé et changé plusieurs fois leur Empire, sont uniquement provenues du vice secret des hautes et sublimes speculations de leurs ancêtres. Comme tous les peuples du monde, les chinois ont eu des Neron, et des Sardanapales, [131] des monstres, et des tirans, qui, sous le nom de la Divinité et a l'appuy du pouvoir theocratique, se sont joués de la nature humaine. L'histoire de la Chine est pleine de revolutions inouies, que l'abus du pouvoir sans bornes a produites; et ce sont ces revolutions qui, comme partout ailleurs, ont ruiné en cette contrée les vrais monumens de l'histoire du monde pour mettre a leur place des annales chimeriques et fabuleuses(51) . Ce sont elles qui ont plongé [132] ces peuples dans l'idolatrie soeur et compagne inseparable du despotisme atroce. Ce sont enfin ces faux principes, auxquels ce gouvernement doit sa naissance qui ont produit touttes les catastrophes religieuses et politiques qui sont arrivées a la Chine depuis le retablissement du monde qui est la datte de cet empire.

Si malgré tous ces maux qui devoient necessairement arriver, les Chinois sont neanmoins les euls qui ayent conservé plus de traces des institutions primitives, ils n'en ont en plus grande partie, l'obligation qu'a leur seul climat qui produit une espece d'homme singuliere et rare, pour l'attachement, sans exemple qu'ils ont toujours eu pour les coutumes bonnes ou mauvaises qu'ils ont reçues de leurs ancêtres. Mais qu'arrivera-til un jour a la Chine par cet attachement plus machinal que raisonné? C'est que, comme il met obstacle aux progrès de l'esprit humain, et que tout ce qui n'avance point dans le moral, comme dans le phisique, recule reellement: les chinois seront un jour les plus malheureux peuples de la terre. Ils seront les plus malheureux peuples de la terre. Ils seront les plus malheureux, lorsque ceux qui le sont aujourd'hui plus qu'eux se seront [133] perfectionnés par le progres de leur raison. Ce qui reste a la Chine de ces anciennes institutions s'eteindra necessairement, ce reste s'évanouira comme ce qu'elle n'a deja plus s'est evanoui; et tous les changemens qu'elle subira, seront en mal, comme partout ailleurs ils seront en bien.



§ 24e.

Conclusion sur le Despotisme.

Les causes où les sources du despotisme doivent être actuellement aussi connues que les maux qu'il a fait. Telle noble qu'ait été son origine il n'a jamais été qu'un monstre des sa naissance et ne sera jamais que le fleau du genre humain, qu'il avilit, degrade et deshonore.

La theocratie avoit pris les hommes pour des justes, le Despotisme les a degradés comme mechans, l'un et l'autre gouvernement, en supposant des principes extrêmes, qui ne sont point faits pour la terre, ont produit ensemble la honte et le malheur du monde. L'idolatrie est venue s'emparer du thronne élevé au Dieu monarque, et une servitude sans bornes a pris la place de cette pretieuse liberté qu'on voulut conserver par des moyens surnaturels.

On avoit esperé de faire descendre sur la terre la felicité du regne, et de l'etat des justes dans le ciel, et l'on [134] s'est plongé dans les horreurs et dans le desespoir du regne des Enfers. Au lieu de regarder les Rois comme les representans de la raison publique, on a toujours voulu les regarder comme les representans de la Divinité, qui n'en peut avoir sur la terre sans être avilie, et sans nous tromper sans cesse par une multitude de faux principes qui naissent de cette supposition.

Il est donc enfin demontré que le despotisme est un genre de gouvernement aussi contraire a la religion, qu'au bon sens et a la saine raison. Pour le peindre en deux mots, tout despotisme sacré ou civil est une Theocratie payenne(52) . [135]



§ 25.

Comment le Despotisme a pris fin en Europe; les Republiques lui succedent: faux Principes de ce nouveau Gouvernement.

Après être parvenu a connoitre touttes les circonstances de la naissance, des progrès et du regne du Despotisme, on sera sans doutte curieux de sçavoir de quelle maniere il a pris fin chez plusieurs peuples de la terre; et quels sont les peuples aux quels sont joug a eté le plus intolerable; quels sont ceux qui ont eté les premiers a rompre leurs chaînes pour se donner un autre gouvernement. On desirera sans doutte aussi de sçavoir quel est le genre de gouvernement que ces nations auront alors choisi; et comme [136] personne n'ignore qu'après le Despotisme il n'a paru d'autres gouvernemens que le Monarchique, où le Republicain, on me demandra au moins quelles ont eté les vues de ceux qui les ont etablis, et quel est le caractere de ces deux nouvelles legislations. Comme ces questions sont des suittes presque necessaires du sujet, j'y repondrai volontier mais avec une brieveté convenable et je commencerai par le Gouvernement Republicain.

C'est ici que dans cette multitude de nations anciennes, qui vivoient touttes dans un egal esclavage, nous vèrrons les hommes commencer a sentir les privileges de leur climat et de leur nature. L'histoire du monde dont nous pouvons actuellement entrevoir plus distinctement les tems connus, nous apprend, que c'est l'Europe qui, fatiguée du gouvernement tirannique de ces anciens Rois, renversa la premiere ces thrônes de la Grece et de l'italie; et qui cherchant a rendre a la nature humaine l'honneur et la liberté qu'on lui avoit ravis, etablit partout le gouvernement republicain, comme le plus capable de rendre les hommes heureux et libres. Nouveau moyen et nouvelle meprise dont il faut encore etudier les sources.

Nous avons vû plus haut (§.13) qu'après l'extinction des Theocraties, presque tous les peuples eviterent le gouvernement de plusieurs par un principe religieux, [137] et par ce prejugé que les hommes doivent être gouvernés sur la terre par une seule volonté, comme l'univers entier l'est par un seul être suprême. Les mauvaises consequences qu'on avoit tirées de ce principe ayant necessairement produit les plus grands maux dans chaque société; et les plus grands ravages sur la terre, les Européens s'en degouterent a la verité les premiers parcequ'ils furent de tous les hommes les plus sensibles à ces abus. Mais il ne faut pas pour cela nous imaginer que tous les anciens préjugés fussent eteins et qu'ils n'eussent plus de part au nouveau genre de gouvernement que se donnerent les nations de l'Europe. Dans cette commotion les anciennes speculations theocratiques se reveillerent encore; elles influerent dans les nouveaux arrangemens que l'on prit dans les projets de la liberté qu'on imagina de touttes parts; et ces antiques chimeres furent aussi la source de touttes les vues politiques, et de tous les desordres des constitutions republicaines de la Grece et de l'Italie.

Le gouvernement d'un Roy et sa necessité tenoit encor dans l'esprit des peuples de l'Europe, tellement attachés a leur religion que ceux qui conçurent contre la Royauté le plus de haine et le plus d'horreur, crurent neanmoins en devoir conserver l'ombre s'ils en anneantissoient la realité: les Atheniens et les Romains en releguerent donc [138] le nom dans le sacerdoce, sans lui laisser aucun pouvoir. Et, les uns en creant un Roi des augures, et les autres un Roi des sacrifices, s'imaginerent par la satisfaire a tous les prejugés religieux qu'ils avoient encore sur la necessité de la presence d'un Roi dans toutte société(53). Il en fut de même de tous les autres prejugés theocratiques, qui voulurent toujours ramener le gouvernement et l'etat des hommes sur la terre, au regne et a l'etat des habitans du ciel. Ils inspirerent touttes les loix que l'on fit alors pour etablir la liberté l'egalité et la felicité de chaque citoyen. Ces prejugés avoient fait le malheur des anciennes theocraties, ils furent de même les causes de touttes les discordes et des perpetuelles fermentations des republiques. Comme elles n'eurent de même que des points de vuë illusoires et de faux principes de conduitte, [139] elles ne peuvent jamais parvenir a cette assiette fixe et tranquille qu'elles cherchoient.

Comme l'on s'imagina que l'egalité que mille causes phisiques et morales ont toujours ecarté et ecarteront toujours de la terre parcequ'elle n'est faitte que pour le ciel, comme on s'imagina dis-je, que cette egalité etoit de l'essence de la liberté, tous les membres d'une Republique se dirent egaux; ils furent tous rois, ils furent tous legislateurs. Pour maintenir ces glorieuses chimeres, il n'est point d'etat republicain qui n'ait eu recours a des moyens forcés; violens et surnaturels. Le partage des terres, l'abolition des dettes, la communauté des biens, le nombre ou la valeur des voix legislatives, une multitude de loix sur le luxe sur la frugalité &c. les occuperent et les diviserent sans cesse. Ces Republiques se disoient libres et cherchoient toujours la liberté, elles voulurent etre tranquiles et ne le furent jamais. Chacun se disoit egal il n'y avoit point d'egalité. Enfin ces gouvernemens pour avoir eu pour objet tous les avantages extremes des theocraties, et du regne celeste, furent perpetuellement comme ces vaisseaux qui cherchant des contrées imaginaires, s'exposent sur des mers orageuses, où après avoir eté longtems tourmentés par d'affreuses tempêtes ils viennent a echouer sur les ecueils et se briser contre les rochers d'une terre deserte et sauvage. Ce sisteme republicain cherchoit une contrée fabuleuse; il fuyoit le Despotisme et partout le Despotisme fut sa fin(54) . [140]

Je ne rappellerai point encore les autres abus theocratiques sur l'unité du regne du Dieu monarque, qui etant aussi passée dans la Republique les rendit conquerantes, par esprit de religion et contre le bien être de touttes les autres sociétés. Il suffit pour être bien convaincu que ce gouvernement n'est pas fait pour la terre, ny proportioné au caractere de l'homme, ny capable de faire ici bas tout son bonheur possible, de remarquer son inconstance et ses divisions perpetuelles; sous peu de durée, et les limites etroittes des territoires dans les quels il a toujours fallu qu'il se renfermât pour conserver sa constitution. Il y eut encore moins d'unité sur la terre qu'il n'y en avoit jamais eu. La jalousie fit repandre autant et plus de sang que le Despotisme. Les petites sociétés furent devorées par les grandes; et les grandes a leur tour se devorerent elle memes.

Ce qui nous interesse cependant pour les anciennes Republiques ce sont les exemples etonnans de force de vertu et de courage; qu'elles nous ont touttes données et qui semblent encore parler en leur faveur. Pour ne point nous laisser seduire par ces traits brillans, il ne faut qu'examiner les causes de leurs vertus comme nous avons examinés les causes de leurs vices. Comme les principes theocratiques [141] que nous venons de retrouver dans les Republiques etoient au dessus de l'homme, ils ont dû l'elever au dessus de lui même, mais ils n'ont pû le faire que pour un tems; parcequ'alors les hommes agissant surnaturellement, par excès de ferveur où de zele; n'ont point eté capable de se soutenir constamment dans un etat qui n'est point celui de l'homme sur la terre. Les prodiges n'y sont point de durée parcequ'ils ne font point partie du cours ordinaire de la nature. Il a bien fallu que l'homme s'elevat pendant un tems, au dessus de lui même; le point de vuë de son gouvernement etant surnaturel, il a bien fallu qu'il fut vertueux pendant un tems, son gouvernement voulant se modeler sur celui du ciel, où reside la vertu. Mais il a fallu aussi que l'homme redevint homme, parcequ'il etoit fait pour l'etre(55) .

La vertu ce mobile necessaire du gouvernement republicain, est tellement un ressort disproportioné sur la terre, que dans [142] les Republiques de la Grece et de l'Italie elle etoit un deffaut. Cette sublime vertu qui sera la source de l'egalité dans le ciel, amene sur la terre l'inegalité qu'on y veut eviter. Rome et Athenes nous en ont donné des preuves qui nous paroissent etranges et inconcevables, parcequ'on ne veut jamais prendre l'homme pour ce qu'il est. Les plus grands personnages, les citoyens les plus sages, et tous ceux qui avoient le plus obligé ces Republiques etoient bannis où se banissoient eux mêmes. Et ce qui choquoit cette nature humaine qu'on meconnoissoit, c'est qu'ils etoient coupables envers l'egalité publiques par leur trop de vertu.



§ 26.

Du Gouvernement Monarchique.

Les abus du Despotisme, les dangers des Republiques, et le faux de ces deux gouvernemens nous apprendra ce que nous devons penser du troisieme quand même la raison ne nous le dicteroit point. Un gouvernement où le trône du Monarque a pour fondement les loix de la societé sur laquelle il regne est sans doutte le plus sage et le plus heureux de tous.

Tous les principes de ce gouvernement sont pris dans la nature de l'homme, et de la planette qu'il habite. Il est fait pour la terre, comme une theocratie est faitte pour le ciel, et comme le Despotisme est fait pour les enfers. L'honneur [143] et la raison qui lui ont donné l'être et qui le dirigent, sont les vrais mobiles de l'homme. Comme cette vertu sublime dont les republiques ne nous ont montré que des rayons passagers, est le mobile constant des habitans du ciel, et comme la crainte des etats despotiques est l'unique mobile des reprouvés.

C'est le Gouvernement monarchique qui, seul a trouvé les moyens capables de faire jouir l'homme de tout le bonheur possible, de toutte la liberté possible, et de tous les avantages possibles dont on peut jouir sur la terre. Il n'a point eté comme les anciens gouvernemens en chercher de chimeriques dont on ne peut constamment user, et dont on peut abuser sans cesse.

Le Gouvernement monarchique doit donc être regardé comme un chef-d'oeuvre de la raison humaine, et comme le port, où le genre humain battu de la tempête en cherchant une felicité imaginaire, a dû se rendre pour en trouver une qui fut faitte pour lui; moins sublime à la verité que celle qu'il avoit en vuë, mais plus solide plus constante et plus vraye sur la terre.

C'est la qu'il a trouvé des Rois qui n'affectent point la Divinité, et qui ne peuvent oublier qu'ils sont des hommes; c'est la qu'il peut les aimer, les respecter, et les honorer; sans les adorer comme des Dieux, où comme des Idoles. C'est la que les Rois reconnoissent des loix fondamantales qui rendit leurs trônes inebranlables, et leurs peuples heureux; et que les peuples obeissent, sans peine et sans intrigue, à des loix qui leur ont enfin donné de sages Monarques, et procuré [144] tous les avantages raisonnables, qui les distinguent d'avec l'esclave de l'Asie et le sauvage de l'Amerique.

Comme nos ancêtres(56) pleins de bon sens, n'ont point en se donnant des Rois, fait un choix extrême entre un Dieu et un Demon, mais qu'ils ont pris un mortel semblable a eux, et que la raison publique le soutient par des loix fixes et constantes qui l'obligent tout le premier, parcequ'il est homme et le premier des hommes; ce gouvernement, humain et moderé, n'exige point de ses Rois qu'ils se comportent en Dieux; il n'exige point des Peuples une austere vertu, dont peu sont capables, ny une soumission d'esclaves qui les revolteroit ou les degraderoit tous. Les hommes y sont pris pour ce qu'ils sont; on les y laisse jouir du sentiment de leur etat civil et naturel; et s'ils ont des passions parce qu'ils sont hommes, et qu'ils doivent en avoir, l'etat sçait les contenir, et les tourner même au profit du bien general: Constitution admirable digne de tous nos respects et de tout notre amour. Chaque société y doit voir et sentir une position d'autant plus sûre pour elle que cette position n'est point etablie sur des principes faux, sur des moyens et des motifs chimeriques, ny sur des Idées mistiques, mais sur la nature et le caractere des choses d'ici bas. [145]

Je n'entrerai point ici dans le detail des diversités qu'ont entr'elles les Monarchies que l'on connoit en Europe; elles sont touttes du plus ou moins fondées sur les vrais principes; mais telle croit jouir d'une Constitution parfaitte, qui n'a encore que les abus des anciennes: et telle autre, qui se plaint peut-être, est plus heureuse qu'elle ne pense. Elles peuvent touttes avoir quelques deffauts, mais ce n'est point à moi à les relever; je ne suis qu'un citoyen, et le bonheur dont mon Prince et la Loi me font jouir exige que je ne sois rien de plus. C'est le progrès des connoissances, qui en agissant sur les Rois et sur la raison publique achevera de les instruire sur tout ce qui peut manquer au vrai bien de la société et a la perfection de l'état Monarchique (57). C'est à ce progrès seul, qui commande d'une maniere invisible [146] et victorieuse à tout ce qui pense dans la nature qu'il est reservé de porter insensiblement et sans efforts des lumieres nouvelles dans le monde politique comme il en porte tous les jours dans le monde sçavant (58).




Table des sections contenues dans ce volume.

§ 1ER

Differens sistemes sur les causes du despotisme . . . . page 1

En Asie un souverain est regardé comme un Dieu la vie des sujets lui appartient. Tous les historiens ont pretendu avoir trouvé les causes de ce genre de gouvernement; ils sont tombes dans l'erreur, refutation [148] de leurs differens sistemes.

§ 2

Route quil faut tenir pour arriver aux vrais sources du despotisme . . . . page 8

L'origine du gouvernement despotique ne peut se connoitre que par l'etude des anciens usages et coutumes des peuples qui y sont soumis.

§ 3

Les revolutions de la nature sources primitives de toutes les erreurs humaines . . . . page 11

Un bouleversement general arrivé dans la nature a rompu et detruit en partie, toutes les sociétés. Les peuples ont été dispersés ils sont devenus errans et vagabonds; ils se sont regardé comme l'objet de la haine de la nature irrité; le vif sentiment de leur douleur les a portés a etablir des monumens pour perpetuer la memoire de leurs malheurs.

§ 4

Impressions que les malheurs du monde ont faittes sur les hommes . . . . . page 15

Les malheurs du monde ont fait des impressions terribles sur les peuples; il faut se mettre a la place de ces peuples supposer les mêmes malheurs presens et croire comme eux voir la fin du monde alors on jugera par soi même de la sagesse des loix qu'ils ont du se prescrire dans de pareilles circonstances, et de leur resolution de former un plan de conduite sublime pour l'avenir. [149]

§ 5

Premiers effets des impressions des malheurs du monde sur la religion et sur le gouvernement des hommes . . . . page 19

Le souvenir du passé a rendu les peuples très religieux. Les belles institutions morales et politiques dont on trouve de beaux vestiges en Egipte ou a la Chine procedent de la ferveur et du zele que les desordres de la nature leur avoient inspire.

§ 6

Principes des premières institutions religieuses et erreurs qui sont sorties de l'abus de ces institutions . . . . page 22

Apres le calme on etablit une religion qui a pour abjet, la reconnoissance envers Dieu et l'instruction de la posterité on etabli des festes commemoratives des revolutions passées origine et antiquite de ce dogme le monde finira par le feu: cet autre dogme que le grand juge descendra un jour &c. s'affermit de plus en plus. L'esperance d'une vie future aide a supporter les rigueurs des loix cette esperance fut aussi l'objet du culte d'Adonis. Le lever et le coucher du soleil s'appliquent aux evenemens passés et futurs; de la l'usage de commencer les festes au coucher du soleil, de tourner les portes des temples vers l'orient; de la aussi l'usage de consulter l'aurore. Origine des 4 festes annuelles et des 4 dimanches au mois, preuve qu'il ny a point eu de deluge universel, le nombre sept qui compose les phases de la lune est regardé comme misterieux et relatif a la creation du monde preuve que les hebreux ont confondus la creation avec le renouvellement du [150] monde le souvenir des maux passés s'affoiblit chaque peuple veut fixer l'epoque de la creation du monde les sept jours de la semaine etoient consacrés aux sept planettes rapport de ces sept planettes avec les sept jours de la creation judaique le cahos les combats les revoltes avant la naissance du monde sont des absurdités erreurs de tous les peuples tirées du nombre sept il est heureux pour les uns fatal pour les autres les astres les meteores les eclipse deviennent les guides des hommes. Les plus adroits s'en servent pour seduire les autres et pour faire adopter une nouvelle religion.

§ 7

Principes des premieres institutions civiles et politiques les hommes prennent le gouvernement theocratique . . . . page 33

Ce gouvernement est fondé sur des vües toutes religieuses on pensoit que ceux qui avoient été exteminés dans le bouleversement de la nature avoient été jugés indigne d'habiter la terre que ceux qui avoient survecut ne pouvoient etre que des elus enconsequence pour maintenir l'unité la paix entr'eux et le regne de Dieu sur la terre les peuples choisissent le grand juge pour monarque les loix civiles et politiques pour la connoissance desquelles on renvoye aux nations qui en ont conservé des vestiges sont, dit-on, admirables, l'auteur en a supprimé les details.

§ 8

Le souvenir des anciennes theocraties est absorbé par le temps; les fables seules conservent quelques vestiges . . . . page 37

Ces vestiges qui devroient se trouver partout [151] ont été effacés par les docteurs des nations et les monarques il n'en exite plus que dans la mithologie tous les peuples ont pensé que les Dieux avoient residés sur la terre pour recompenser ou punir; ces Dieux sont ornés des anecdotes de la ruine et du renouvellement du monde, ce qui ne peut provenir que des idées sombres et obscurcies du gouvernement theocratique les heros et les heroines du judaisme les Dieux et les deesses du paganisme ont une intime ressemblance.

§ 9

Quels ont été les usages theocratiques; on retrouve chez toutes les nations ces usages et les erreurs sorties de ces usages corrompus . . . . page 41

Le grand juge étant le Roy des hommes son sceptre dut etre deposé dans un sanctuaire c.a.d. dans une corbeille ou un coffre tel a été l'usage chez les hebreux tel est encore l'usage au Japon a ce depot on joignoit celui du code des loix civiles et religieuses les prestres font un mistere au peuple des loix du code ils s'en attribuent a eux seuls la connoissance exclusive afin que devenus maitres absolus du depot ils le deviennent aussi des hommes les prestres font passées les loix du code pour être emanés de Dieu de là la revelation les apparitions du grand juge a ses ministres dans les deserts derriere un voile ou des nuages épais et non devant le peuple qui nauroit pu voir son juge sans mourir les prophetes et les oracles et les devins deviennent necessaires aux nations qui ne pouvoient recevoir directement les ordres de leur monarque invisible, les prestres en abusent et font des peuples leurs esclaves le code mosaique doit porter le nom de Code de la terre sauvée des Eaux motifs d'un etat de l'etablissement [152] des festes de pasques, pentecote et des tabernacles, comparaison des cantiques d'Appolon aux ps. de David toute l'histoire des hebreux est celle du passage de l'ancien monde au nouveau.

§ 10

Suite du même sujet . . . . page 51

L'avarice des prêtres, ils font un devoir au peuple de payer les dixmes la credulité des hommes et leur generosité les portent jusqu'a s'offrir eux même et leur famille, les dimes deviennent un droit divin les prestres immolent quelques victimes en l'honneur du Dieu monarque et reservent le plus grand nombre pour eux de l'habitude degorger des animaux dans les temples nacquit le barbare spectacle des victimes humaines, Dieu a-t-il pu être honoré par des sacrifices de sang? La plus legere marque de malpropreté de la part du peuple est punie d'une amande au profit des prestres.

§ 11

Les theocraties produisent l'idolatrie . . . . page 56

Les peuples représent la divinité sous diferens emblêmes sans aucun desseins d'idolatrie qui ne doit sa naissance qua l'oubli du passé a l'avarice des prestres &c. apologie des emblemes ils represent plustost le Dieu monarque que l'etre Suprême origine de l'usage de mettre le portrait des Rois dans les tribunaux necessité du sacerdoce naissance de la theologie fourberie des prestres leur ministere n'est pas de droit divin ils sont les auteurs de l'idolatrie et l'ignorance ou ils laissent les peuples, accoutume.t ces d.rs a ne plus considerer le même être sous diferens embleme de là la prevention de chaque peuple pour son embleme particulier la multiplicité des Dieux la division des nations l'unité de Dieu subsiste neanmoins [153] dans lesprit des philosophes payens ils l'oposent aux varietés du culte des chretiens les prêtres assurent chaq. peuple qu'il possede la vraye religion origine des inimitiés entre les nations et des guerres de religion ces guerres sont plus anciennes que le christiannisme une legere instruction pouvoit les ecarter.

Tous les changemens ne peuvent eteindre lattente du grand juge son embleme est placé dans un sanctuaire ou on feint qu'il descend a certains periodes qui varient suivant les lieux qu'il se metamorphose et fait des alliances mistiques.

Progrès de l'ignorance; les emblemes sont personniffies ceux auxquels on les rapporte sont divinisés l'idolatrie est formée sa variété ne consiste que dans la diference des noms elle n'a qu'un même objet qui fait presumer une verité primitive chaque peuple attend son Dieu.

§ 12

Abus politiques du gouvernement theocratique . . . . page 68

Le regne du Dieu monarque est l'age dor si vanté par les anciens. Les peuples y vivoient heureux ce n'etoit que l'espoir de la felicité qui leur avoit fait adopter ce genre de gouvernement Les juifs ont joui du même bonheur cet etat ne pouvoit pas durer car tout gouvernem.t theocratique n'en pas fait pour la terre par ce que les hommes trop heureux abusent de leur liberté, et ceux qui commandent, de leur pouvoir.

Les peuples ayant pris Dieu pour Roy navoient pu faire avec lui des conventions ainsi Dieu etoit le despote ses ministres grand visir ces d.rs usurpent le pouvoir sous le nom du Dieu monarque ils font a tout le monde un devoir dobeir aveuglement a leurs oracles chacun se soumet par respect pour la divinité on devient d'une part despote de lautre esclave. [154]

L'esclavage est fondé sur des motifs de pieté la puissance des Rois d'orient, sur cette pieté aveugle. La vie des sauvages de l'amerique paroit etre une suite de l'abus de la liberté du gouvernement theocratique les prestres chargés du commandement abusent de tout. De leur libertinage naissent les demis Dieux, les heros, les legislateurs. Ils seduisent les femmes, ceux des hebreux couchoient avec elles a l'entrée du tabernacle.

§ 13

Les theocraties produisent le despotisme . . . . page 74

Le joug des prêtres devient insuportable on les reduit aux fonctions purement religieuses et on confie celles de la police a une ou plusieurs personnes laiques preuve de cette verité tirée de la conduite tiranique des deux fils de Samuel auquel les hebreux demandent un Roi prediction de Samuel sur la conduite odieuse des Rois. Le peuple accoutumé a Etre gouverné par un seul, ne songe point a mettre des bornes au pouvoir du M.tre qu'il veut se donner. Dans son sisteme le peuple en desirant un Roi desiroit un embleme veritable du Dieu monarque au lieu de l'arche qui ne parloit qu'au gré des prêtres.

La conduite des hebreux a cet egard a été celle de tous les peuples. En civilisant la theocratie ils ont tous donné lieu au despotisme d'un seul.

Les evenemens qui ont occasionné le passage de la theocratie au despotisme ont eté different suivant les diferentes contrées dans quelques unes desquelles et comme en divers etats [155] de l'asie le grand prestre est devenu despote origine des demi-Dieux, raison de l'inimitié entre le sacerdoce et les Rois pourquoi choisissoit-on pour Roi le plus bel homme? La cause est la même dans l'inde idée supertitieuse des peuples sur le changement qui se fait dans un homme ordinaire après qu'il est elu Roi, on le regarde comme inspiré.

§ 14

Le despotisme est une theocratie payenne . . . . page 84

Orgueil des Rois revetus des tit. de l'etre Supreme adorés des peuples ils croyent ne rien devoir et que tout leur est dû on les regarde comme infaillible leurs volontes sont des arrets du ciel ce qui engendre l'idolatrie preuve de cette verité tirée des usages et du ceremonial observé dans des etats despotiques et detaillés dans le § Suivant.

§ 15

Les usages theocratiques se conservent chez tous les despotes civiles . . . . page 87

Les § 16 et 17e traitent le même objet lusage des souverains orientaux de ne se montrer que periodiquement est une preuve quils sont regardés et quils se regardent eux mêmes comme representans le grand juge le detail des apparitions periodiques de ces souverains les peuples qui sassemblent alors et se prosternent devant lui, rappellent la coutume des anciens peuples theocratiques de se prosterner devant l'embleme de l'etre supreme cette ancienne coutume a passé aux Egiptiens, aux grecs, aux Romains, et aux habitans [156] de L'isle de Celebes les hebreux ont été de même idolatres chez eux la fin de chaque semaine etoit marquée par l'extinction du feu dans les maisons chaque septieme jour la porte du temple souvroit ainsi qu'au retour de la lune alors le grand prestre entroit sur le seuil et lon chantoit attolite... et introibit &c.

§ 16

Il est une suite du § 15 . . . . page 91

Les Ethiopiens croyant quils mourroient sils voyoient leurs Rois. Leur erreur a varié au lieu d'un homme ils ont pris quelque fois un chien pour embleme de la divinité quelques fois leurs Rois etoient des prestres quils adoroient même erreur en Assirie en perse &c.

Les Apalachites alloient adorer le soleil sur le mont Olaimi en memoire du deluge dans chaque saison de l'Année ce pelerinage etoit long. Nos 4 tems nos jeunes et processions festes de tristesse derivent de ces usages commemoratifs des malheurs du monde.

Les festes Japonoises sont remplies d'anciens usages relatifs au même objet.

La vue du Roi de Siam comme les coffrets misterieux donnoit la mort a ceux qui le regardoient il ne sortoit qu'une fois l'année de même qu'a Jerusalem la sanctuaire ne souvroit qu'une fois l'année on devoit ignorer son nom ou du moins ne le jamais prononcer il en etoit de même du Jehova des hebreux que le grand prêtre ne prononcoit qu'une fois l'an en tremblant; ainsi faisoit le grand prestre de Minerve.

Dans presque toute l'asie, les noms des Rois sont ignorés on ne les voit point a la teste de leurs [157] ordonnances. Rapport de la feste de Noel avec celle de Mithra.

§ 17

Il est une suite des deux § Precedens . . . . page 97

Enumeration des festes celebrées chez diferens peuples tous les 3. 4. ou 5. ans chez les hebreux il y en avoit une tous les 7 ans durant laquelle ils ne devoient point cultiver la terre, cette feste sappeloit sabat elle duroit un an. ignorance des hebreux sur l'origine et l'objet de cette feste dont ils attribuoient faussement l'etablissement a Moise puisquelle etoit repandue en Orient plus de 260 ans avant la loi du levitique.

Interpretation du mot jubilé devoirs des juifs pendant l'année du jubilé ils devoient se comporter comme si la fin du monde eut dû arriver alors.

Cette feste des hebreux s'expliqua par celle des mexiquains qui cassoient leurs meubles a la fin de chaque siecle et passoient la nuit dans la tristesse tout tremblans de peur de se voir enveloppés comme leurs peres dans les malheurs du monde.

§ 18

Les usages theocratiques se conservent chez tous les despotes ecclesistq. . . . . page 106

Il y a des païs ou les pontifes commandent aux Rois ils se rendent invisibles et pretendent a l'immortalité la croyance des peuples varie sur l'immortalité des pontifes quelques peuples l'admettent; les abissiniens ne l'accordent qu'au sacerdoce et non au pontife que l'on étouffoit quand il est malade de peur que venant a mourir. Naturellement le sacerdoce s'eteigne avant eux les Egiptiens noyoient dans le Nil leur apis pour eviter les maux terribles que sa mort auroit attiré sur l'Egipte raison de l'usage des Egiptiens de faire mourir leur pontife.

L'Europe rejette l'immortalité des pontifes mais en revanche le sacerdoce sy pretend infaillible, immortel divin il se fonde sur une succession de 18 siecles ce qui ne prouve rien puis que les premiers papes sont aussi fabuleux que les premiers Rois de la Chine.

La divinité du sacerdoce Romain na d'autre principe que les anciennes theocraties renouvellées dans les premiers siecles de notre ere par un esprit de vertige qui crut avoir vû Dieu sous la figure humaine qui venoit etablir le regne des justes sur la terre ce qui est une chimere plus ancienne que le Christiannisme.

L'election et la vie d'un pape sont reglées sur les anciennes theocraties les indulgences, les jubilés quil dispense a son avenement la porte sainte qu'il fait ouvrir alors sont des ceremonies qui ont été observées chez dautres peuples singulierement a Rome lors des festes seculaires aux quelles les empereurs presidoient.

§ 19

Tous les despotes veulent commander a la Nature même. . . . page 112

Detail des ordres donnés, des menaces faites et des chatimens imposés par des despotes a la mer a des montagnes &c. C'est mal a propos qu'on a plaisanté a ce sujet, car si on remonte a l'origine des choses on trouve que ces despotes sont censés avoir tout pouvoir [159] comme le grand juge qu'ils representent.

§ 20

Vestiges des usages theocratiques dans les cours de l'Europe . . . . page 116

Credulité stupide des peuples qui attribuent a leurs Rois le pouvoir de guerir certaines maladies. Cette erreur vient de l'ancien usage de s'addresser aux Rois dans toutes les calamités comme aux dispensateurs absolus de tous bien.

En Europe les palais des Rois sont ouverts a tout le monde et singulierement aux anniversaires de leurs festes dans leurs voyages tout souvre devant eux les barrieres des avenues se levent; l'asie a des usages semblables d'autres contraires, mais qui partent tous de la même source; preuve § 21.

§ 21

Sources des varietés qui se voyent dans les usages de differens gouvernemens despotiques

. . . . . page 119

Ces variétés viennent de ce que le grand juge étoit considéré sous deux aspects; l'un heureux l'autre malheureux par consequent ses representans ont du l'etre de même les deux grands attributs du grand juge etoit le Dieu pere, et le Dieu fort et terrible ces deux attributs du grand juge se trouvent dans les noms des deux fils de Samuel, Joel et Abial dans les theocraties terrestres on ne montre que le Dieu terrible parcequ'il est plus utile aux prestres de conduire les hommes par la terreur tel est aussi le motif de la conduite des despotes devant lesquels il faut fuir. Le Jehova des hebreux étoit de même representé comme un Dieu exterminateur.

§ 22

Les theocraties avoient eu pour objet de faire des heureux; leurs faux principes nont fait que des malheureux . . . . page 123

Les theocraties nont point été etablies pour gouverner les hommes par la terreur si on voit un exemple contraire dans la theocratie judaique il ne sert qu'a prouver quelle est une copie infidelle des fausses traditions en effet la bible nous montre l'idolatrie beaucoup plus ancienne que la theocratie et cependant cette derniere a été la cause et l'origine de l'autre; donc la bible na transmis que des fables. Après les malheurs du monde les hommes accablés de misere pleins de religion en se donnant Dieu pour monarque avoient dessein de former un gouvernement paternel et ami du genre humain et ce n'est que par un abus des bons principes quil est devenu le regne des tirans. Les hommes naturellement bons nont pas eu besoin de faire des constitutions qui les asservissent et les obligeassent a porter un joug pesant aussi ont-il donné en Asie surtout le spectacle des plus grandes revolutions occasionnées par les exces et la cruauté du despotisme ce qui prouve bien que leurs souverains ne remplissent point les vues dun gouvernement pacifique et moderé que les peuples setoient proposées et qui etoient si conforme a leur caractere doux et soumis a la Divinité.

La preuve sans replique de la douceur naturelle de l'homme est en Asie ou les peuples quoi qu'obligé d'etouffer quelque fois le monstre qui les gouvernes, se soumettent neanmoins par un exces de religion au nouveau souverain quils elisent sans faire de loix qui bornent ses pouvoirs d'ou l'on doit conclure que les asiatiques tout esclaves quils sont regardent leurs gouvernement comme les modeles de celui qui au renouvellement du monde a eu Dieu seul pour chef. N.a Cette conclusion n'est pas litteralement dans l'auteur mais on a cru pouvoir l'ajouter ici parce quelle est une consequence necessaire de ce quil dit dans ce § des peuples de l'asie.

§ 23.

Du despotisme de la Chine . . . . page 127

Les titres des despotes prouvent que leur gouvernement devoit rendre heureux les hommes libres. Outre tous leurs titres de refuge d'azile &c. celui dont les empereurs chinois se sont fait le plus d'honneur est celui de pere; et ils ont été en effet les peres du peuple en plusieurs occasions, ils sont neanmoins despotes; ils ne sont bornés par aucunes loix aussi quelques un ont-ils abusés de l'exces de leur puissance mais il y en a eu qui se sont crus bornés par la religion et les moeurs. La sagesse du gouvernement de cette contrée est le fruit des anciennes theocraties dont lesprit religieux s'est conservé a la Chine sans se corrompre ce qui a fait dire a un missionnaire Francois qu'il sembleroit que Dieu soit l'auteur des anciennes loix de la Chine; preuve évidente quelles ont été faites dans des tems theocratiques.

Lempire de la chine demontre la sublime speculation des premiers hommes qui ont cru se rendre heureux en etablisssant un gouvernement semblable a celui du ciel il ne faut cependant pas croire que le gouvernement chinois puisse justifier les theocraties terrestres par ce que les beaux traits de l'histoire de la chine ne peuvent pas contrebalancer les maux que le despotisme y a causé et quil cause chez les autres nations.

A la chine et ailleurs il y a eu des despotes qui ont detruit tous les anciens monumens afin que la posterité n'attribuât qua leur regne le commencement de toutes choses cette folie avoit cependant son principe dans l'idée des anciens qui au commencement d'un nouveau periode regardoient l'ancien comme non avenu et prenoient même une nouvelle façon de compter; de la l'origine animé du même esprit, des differences sur les veritables epoques, des ages des evenemens, et de l'histoire du monde. Il y a lieu de croire que les prestres de la nation juive ont composé leurs annales pour absorber l'antiquité, et ramener a cette seule nation lorigine de toutes choses.

§ 24.

Conclusion sur le Despotisme . . . . page 133

Quelque noble que soit son origine il na jamais été qu'un monstre la theocratie a supposé les hommes justes le despotisme les a traités comme mechans; ces 2 vues extremes ont produit le malheur du monde l'idolatrie qui a reduit le genre humain a une servitude honteuse ce malheur vient de ce que les hommes ont toujours voulu regarder les rois comme les representans de la divinité sur la terre qui n'en peut avoir sans etre avilie. N.a a la fin de ce § est une definition de l'idolatrie qu'on ne peut rapporter par extrait.

§ 25

Comment le despotisme a pris fin en Europe les republiques lui succedent; faux principes de ce nouveau gouvernement. . . . .page 135

De tous tems a regné parmi les hommes, ce prejugé que les societés devoient etre gouvernés par la volonté d'un seul comme le ciel et la terre l'etoient par la seule volonté de l'etre Supreme; ainsi il etoit dificile de former des republiques, et d'abolir les rois il falut donc en conserver le nom on nomma un Roi des augures un roi des sacrifices auquel on ne laissa aucun pouvoir mais cette forme de gouvernement causa de grandes divisions. L'egalité la valeur des voix la communauté de bien &c. furent des sources de discorde qui porterent les republiquains a employer des moyens violens pour etablir la tranquilité et qui ne servirent qu'a les faire rentrer sous le despotisme.

Le gouvernement republicain n'est pas fait pour la terre par cequ'il ne peut pas s'etendre assez loin. Ses constitutions ne peuvent etre respectées que dans un espace trop etroit, les traits les plus brillans des plus fameuses republiques ne prouvent pas quelles puissent subsister.

§ 26

Du gouvernement monarchique . . . . page 142

Il a pour fondement les loix de la société sur laquelle il regne il tire son origine de l'honneur et de la raison c'est sous lui seul quon peut jouir de tout le bonheur possible sur la terre il est le chef d'oeuvre de la raison humaine sil a des defauts le progrès des connoissances les réformera.



NOTES

[1] Ce sera ce silence qu'ont gardé dans tous les temps connus les histoires sacrées et profanes qui convaincra les uns et les autres d'ignorance et de mensonge, et qui fera rentrer dans le néant et le mepris, toutes ces fabuleuses et trompeuses annales.

[2]C'est dela que procede l'attente de la fin du monde par le feu; c'est un dogme qu'ont eu tous les peuples dans l'antiquité la plus reculée. Les Juifs, leurs Rabins et leurs historiens en rapportent la prediction a Adam, a Seth, et a leurs enfans; preuves que dans les plus anciens temps connus il étoit deja arrivé des évenemens qui avoient donné lieu a cette erreur.

[3] Cette attente du grand juge entretenue par les meteores est le denouement de toutes les folies et de tous les usages des anciens payens a la vue des eclipses et des commettes et dans toutes les circonstances ou l'ordre de la nature paroissoit troublé.

[4] Qui croiroit que tel a été l'objet primitif du culte d'Adonis? Ce Dieu qui mouroit et qui ressuscitoit chaque année n'avoit été dans son origine que le simbole instructif et commemoratif du monde detruit et renouvellé; sa resurection rappelloit aussi le futur renouvellement du monde et la vie avenir. Dans une certaine nuit des festes Dadonis, sa representation étant dans un tombeau, au milieu des tenebres et des lamentations la lumiere revenoit; un pretre paroissoit qui après avoir faît une onction sur la bouche des assistans, par ce que tout ceci etoit un mistere pour le vulgaire, disoit a l'oreille de chacun des initiés, que le salut etoit venu et la delivrance arrivée. Cette grande nouvelle ramenoit l'allegresse, et lon celebroit alors la resurection Dadonis. Jul. Firm. apud purch. piglo, lib. 1 cap. 17 pag . 91. Ce culte mistique etoit repandu dans toute l'Egipte, dans la Phenicie et dans tous les Etats de la grece. On ne voyoit dans les festes funebres Dadonis, que des cercueils de tout coté, et des femmes qui pleuroient. Un chretien qui auroît vecu mille ans et plus avant le messie et qui se seroit trouvé aux festes Dadonis a Athenes, auroit crut y voir la fin du Carême ./.

[5] C'est encore l'usage des Religions presentes.

[6] Cette religion primitive eut grand soin sur tout d'entretenir le souvenir de la misère des premiers hommes et des anciens temoins des malheurs du monde. Toutes les festes du soleil en perse s'appelloient Des Memoriaux. (Selden. pref[ace] du d.[ieux] de Sirie) Il y avoit a Athenes et en Sirie, comme on le voit par Plutarque et Lucien, des festes funebres établies en mémoire de ceux qui etoient peris dans le déluge D'ogiges et de Deucalion. Si l'on etudie la plus part des festes des mânes de l'antiquité payenne, on retrouverra cet ancien motif. Je soupconne même que le culte des ancetres etabli au Japon, a la Chine, au Tunquin, et a la Cochinchine na pas une autre origine, puisque le père Tissannier dans sa relation du Tunquin dit que les lettrés y adorent les ames de ceux qui sont autrefois mort de faim. Dans lisle de Samothrace il y avoit encore du temps de Didore de Sicile, (lib. 5) des festes annuelles quon celebroit sur des hauteurs en reconnoissance de l'ancienne delivrance des eaux du deluge et j'ai reconnu que le culte rendu a un grand nombre de montagnes par les nations payennes et sauvages navoit eu d'autres motifs primitivement que l'azile quelles y avoient anciennement trouvé. Enfin la commemoration des revolutions de la nature soit par l'eau soit par le feu a été l'intention originelle et l'objet de toutes les festes religieuses de l'antiquité; et en les considérant sur ce point de vû elles n'auront plus pour nous de mistere ni d'obscurité. On sçaura par la a quels evenemens doivent se rapporter les commemorations des miseres de l'egipte chez les hebreux; la vie frugale que menent en certains tems les japonois en ne mangeant a cause de leurs ancetres que des coquillages sauvages et en representant sur leurs spectacles des cabannes et des chaumières miserables, et on ramenera ces institutions aux festes qu'avoient aussi les Egiptiens; les grecs, les siciliens, les romains &c ou ils representoient l'ancienne façon de vivre de leurs peres après les ravages de l'ennemi du monde, c'est dans le concert des usages des peuples et non dans leurs annalles quil faut chercher l'histoire de la haute antiquité.

[(a)] Les 2 Solstices et les deux Equinox.

[7] En général tous les hebreux ont appellé les sept jours de la semaine les sept jours de la creation, quoique la feste de cette pretendue creation quils celebroient chaque 7e jour portat comme leur premier mois de l'an solaire le nom de Schabath dont la veritable racine signiffie retour et renouvellement.

On voit par le pseaume 92 et par son titre que les hebreux confondoient les anecdotes du renouvellement du monde avec sa creation.

Le pseaume 37 institué pour le souvenir du Sabbat noffre quun tableau de misere et daffliction et ne fait entendre que des cris pitoyables qui ne conviennent ni a David ni a la creation ni au Sabath, tel que le concevoient les Juifs mais au jour de la destruction du monde et aux osiris et adonis simboliques du monde detruit et du soleil eteint.

Dans la description des oeuvres magnifiques de la creation au 6e chap. de job l'auteur réunit dans sa peinture la defaitte des géans qui gemissent sous les eaux.

On voit la meme chose au chap. 14 du livre de la sagesse. C'est ainsi, y est-il dit, qu'au commencement du monde quand vous fites perir les géans superbes un vaisseau fut l'asile et le depositaire de lesperance de l'univers. On voit par ces passages que le monde crée et le monde renouvellé y sont toujours confondu.

D'apres de telles variétés on explique aisement ce passage du 4e. liv. D'Esdras chap.7 vers. 30. 31 qui a été inexplicable jusquici. Il annonce que les horreurs de la fin du monde sont prochaines, et que le monde va rentrer dans le cahos des sept jours comme il est arrivé dans les anciens jugemens. Ce passage s'explique par les autres et il les explique tous ainsi que celui cy; << je vous ai loué 7 fois le jour a cause des jugemens de votre justice>>.

[8]

Les sept jours attribués a la creation avoient d'abord été consacrés aux 7 planettes, et comme l'astrologie leur avoit deja donné a toutes des propriétés et des vertus, ce sont ces vertus qui ont visiblement servi a distribuer en 7 parties les operations de la creation judaique.

10. le jour du soleil

la lune [sic] fut faite

20. le jour de la lune

Le firmament l'atmosphere, et la division des eaux superieures et des eaux inferieures parceque la lune preside a l'atmosphere et quelle est regardée comme une planette humide et aquatique

30. Le jour de mars, comme c'est une planette reputée charnelle et brutale l'aride parut et fut appellé Terre

40. Le jour de Mercure,

Mercure a toujours été regardé comme le ministre des Dieux comme l'entremetteur et le messager du ciel aux enfers et des enfers aux cieux. Ces attributs lui proviennent de ce que anciennement il avoit été l'annonce simbolique des festes et l'emblême du commerce des mortels avec les Dieux par leur culte c'est sans doute la raison pour laquelle il est dit que les signaux des festes et des assemblées (le soleil et la lune) furent placés le 4e jour dans le ciel.

50. le jour de Jupiter

Comme planette de lair et de l'abbondance multipliée selon lastrologie il a falu que les oiseaux ayent été crées dans lair et les poissons dans la mer au cinquième jour.

60. Le jour de Venus

L'homme et la femme ont été créés, cecy na pas besion d'explication

70. Le jour de Saturne.

Dieu s'est reposé Saturne est une planette sombre taciturne et solitaire il tranche tout et ne produit rien dit lastrologie.

[9]

C'est une chose remarquable dans les annales du monde, recueillies par Sanchoniathon, et dont il nous reste dans Eusebe des fragmens precieux que cet historien ne parle en aucune façon de deluge : mais qu'on examine le détail de la Création qu'il nous donne, on y reconnoitra aisement tous les details dune veritable revolution aussi bien que dans les anecdotes des actions des pretendus ancetres du genre humain, dont il donne une genealogie singuliere. L'auteur des annales hebraiques, tel qu'il soit a tenu une conduite differente mais qui n'est pas plus juste, car sa Creation n'est que le deluge et son deluge n'est que la creation. Ce n'est enfin qu'un double emploi d'un même fait consideré sous deux points de vüe diferens l'un naturel, et l'autre astrologique, sistematique, ou mistique comme on voudra le nommer.

[10] C'est de ce dogme sur lunité des sociétés qu'est sorti le dogme de la monarchie universelle que diferens peuples se sont appropriés et surtout plusieurs religions du monde.

[11] La méprise des nations apres les anciennes revolutions du monde ne fut pas tout a fait de croire que le regne de Dieu et le regne des justes etoient arrivés, mais qu'ils alloient bientost arriver et comme elles le croyoient fermement et le desiroient avec ardeur, elles se comporterent d'avance comme si ces tems heureux etoient deja arrivé, mais ce fut cette conduite même qui les seduisit ensuite tout a fait. Les peuples penserent quils avoient reellement Dieu pour Roi et leur posterité s'imagina que Dieu avoit reellement autre fois regné sur la terre. Plus on etudira l'antiquité et plus on verra que le Christianisme na fait que rajeunir une ancienne phrénésie et qu'il n'est qu'une autre idolatrie rafinée par beaucoup de mistiques.

[(a)] Ceremonies religieuses tom.6

[12] Les josués, les deboras les Baruchs, ou Barak le gedéon les Jaris, les Jephthés les abisams les elons les abedons les samsons les Booz les Ruths les nehemies et tous les heros et heroïnes de la theocratie judaique ne sont que des soleils des appolons des mercures des Janus des hercules des horus des oziris des cerés des cibeles et des proserpines, le paganisme et le judaisme sont deux mithologies qui n'ont de vrai que leur source commune l'abus de l'histoire de la nature. Cette intime ressemblance d'une multitude de faits et de personnage chez les hebreux et chez les payens a été pressentie connüe et etudiée par tous les peres de l'Eglise les interpretes les commentateurs et les savans; mais ils en ont tous generalement meconnu ou pallié les sources. Toute la foule des écrivains a toujours été chercher les Dieux du paganisme dans l'abus qu'ont fait selon eux les nations des livres de Moise et de l'histoire de la judée. Ils ont été forcés a tenir cette conduite premierement par leur superstition, mais surtout par les rapports réels et evidens qu'ils nont pu cacher entre les antiquités sacrées et les antiquités quils appellent prophanes. Mais si les Dieux et les heros du paganisme ne tirent leur origine que de l'abus de l'histoire de la nature et des anciennes figures allegoriques et simboliques comme la deja demontré l'auteur de l'histoire du ciel d'où tirent donc leurs sources tous les patriarches et les heros des hebreux? et pourquoi ont-ils avec les Dieux ces rapports et cette ressemblance dont tout le monde est instruit? La conséquence qui s'en doit tirer n'est elle pas facile? Si M. Pluche eust eu autant de genie que de conoissances son histoire du ciel eut été un grand livre. Mais on y voit regner une superstition continuelle et une petitesse d'esprit qui feront à jamais douter qu'il ait tiré de sa teste des materiaux dont sa main s'est si mal servie.

[13] Ce fut un des premiers abus du Regne theocratique de representer au milieu de la société la maison du Dieu monarque. C'est de la qu'on s'est toujours imaginé depuis, que Dieu residoit dans les temples et que les idées de l'homme s'etant par là retréci au sujet de la divinité, il a été porté a mettre ensuite dans ce temple la representation du maître quil y cherchoit et qu'il ny pouvoit apercevoir. Les idolatries anciennes et modernes sont toutes sorties de la; il s'en faut de beaucoup que je pretende en faisant cette remarque que les temples doivent etre proscrits du milieu des sociétés. Ce n'est nullement mon idée. Je crois seulement qu'ils ne doivent etre regardé que comme des lieux consacrés a la priere publique et que les considerer sous un autre point de vüe est une veritable idolatrie.

[14] Kempser

[15] Les Palelies, les Thesmophories.

[16] Ceux qui ont part a ces misteres, disoit isocrate, (in panegerico) s'assurent de douces esperances pour le moment de leur mort et pour toute le durée de l'eternite. Ils ont été etabli, dit Epictecte, pour regler la vie des hommes et pour en eloigner les desordres. Tout ce qu'on y apprend, dit Ciceron (de natur: deor, lib.1[infinity].) ce sont toutes les saintes verités dont nous avons besoin pour regler icy bas notre conduite. Par ces misteres, dit-il ailleurs, nous avons connu les moyens de subsister, et les lecons qu'on y donne sont faites pour apprendre aux hommes a vivre en paix, et avec moderation entr'eux, pour mourir dans l'esperance d'un meilleur avenir. Il est aisé de voir par ces grandes verités conservées comme des misteres dans le paganisme, qu'il ni auroit jamais eu de despotisme, si les prestres qui eurent le depost de la religion ne s'en fussent point rendus les maitres et s'ils eussent été en tout tems soumis a la police publique aux magistrats et aux souverains comme l'on toujours été les autres fonctions et les autres charges de l'Etat. On voit enfin par la qu'il en étoit de l'idolatrie comme il en est de toutes les autres religions du monde, que la morale en étoit bonne, et que l'historique n'en valoit rien.

[17] La necessité d'une révélation sur la terre pour apprendre a l'homme a se conduire est un sisteme abominable qui a produit les plus grands maux dans la société, en avilissant et anneantissant la raison humaine. Le decri ou est tombée la raison chez le plus grand nombre des hommes rend le crime des legislateurs mistiques presquirreparable. Quil eut été facile cependant de rendre les hommes sages et heureux autant quils peuvent l'etre ici bas, en leur inspirant pour principe de leur conduite quils doivent aimer, estimer, et respecter leur raison! Les consequences qui derivent de ces trois devoirs changeront un jour la face du monde, quand elles seront devenues la base de toute education, mais quil faut de tems avant quon puisse voir ces siecles heureux, ou lon ne dira plus l'Europe chretienne mais l'Europe Raisonnable!

[18] Par les recherches particulieres que j'ai faittes sur les solemnités annuelles des hebreux et par leur comparaison avec certaines festes d'Athenes et de la Deesse de Sirie, qui selon les anciens avoient rapport au deluge de Deucalion, je suis parvenu a l'evidente demonstration que la pasques, la pentecote, la fete des tabernacles et autres commemorations hebraiques, avoient toutes pour veritables motifs, les miseres et l'ancien etat du genre humain apres les grands changemens arrivés dans la nature, ainsi l'on peut être sur que l'origine que je donne icy au Code mosaique n'est rien moins qu'un soupçon.

[19] M. Pluche a demontré que telle etoit la souce des musées et des muses. Il en etoit de même des hymne D'Orphée. Elles chantoient l'ennemi du monde mis a la renverse; on en a fait un grand poete en personnifiant l'epithete caracteristique de ces hymnes (histoir. du ciel tom.1.)

Les cantiques D'appolon, ce Dieu victorieux, ce musicien, les pseaumes du Roi David ce grand chantre et le plus grand conquerant qu'ayent eu les Juifs doivent avoir la même origine. Appollon signiffie le destructeur, le vainqueur de l'ennemi, parcequ'il combattit le serpent pithon monstre enfant du deluge, et ses cantiques chantoient sa victoire. David dont les veritables racines sont aved avaddon et aveddach perte et destruction signiffie l'exterminateur. Les pseaumes ne parlent que de la fin du monde et de la venue du grand juge, leur titre, le plus souvent est pour la fin, titre auquel on n'a rien compris jusqu'ici ainsi qu'a beaucoup d'autres obscurités des pseaumes; mais ces obscurités s'evanouiront aussitost qu'on n'y voudra plus voir le Roi David et le messi. Mais un personnage allegorique commemoratif et instructif tel que pourrait etre l'Adonis mort et ressussité des anciens Pheniciens.

[20] Telle a été l'origine de tous les sacrifices d'animaux en usage dans toute l'antiquité; c'étoit pour nourir le Dieu monarque. Les prestres de Bel faisoient accroire au peuple que leur Dieu mangeoit reellement les victimes qu'on lui offroit (Deuteron. chap.14) Chez les romains, chez les grecs, non seulement on offroit les victimes aux Dieux dans leurs temples et sur leurs autels, mais on leur dressoit aussi des tables dans les temps de calamités publiques. On couvroit ces tables de tout ce qu'il avoit de plus excellent et de plus exquis, et toutes les statuts des Dieux etoient rangés autour. Les faux principes de la Theocratie ont porté les mortels a traiter Dieu comme un homme et a traiter un homme comme un Dieu, ainsi que nous le verrons par la suite.

[21] Est-ce la (dit Plutarque en parlant des Cathaginois) adorer la Divinité? Est-ce avoir d'elle une idée qui lui fasse beaucoup d'honneur que de la supposer alterée du sang humain avide de carnage et capable d'exiger et d'agréer de tels sacrifices? Les Thiphons et les géans s'ils eussent triomphés du ciel auroient-ils pu etablir sur la terre des sacrifices plus abominables (Plutarque des Superstition. p. 169. 171)

Quelle lecon dans la bouche d'un payen pour tous ces chretiens religieux qui croyent que le sang de tous les hommes n'auroit pas suffit a la Divinité offensée et qu'il lui a fallu un sang divin! C'est rencherir avec le plus grand fanatisme sur la barbarie la plus grande.

[22] Les dixmes dans la theocratie appartenoient à Dieu comme monarque. Quand les juifs changerent ce gouvernement mistique et qu'ils elurent des Rois, les Rois prirent les dixmes (1er. Liv. des Rois chap.7 v.15.)

[23] Les loix lustrales de tous les anciens peuples proviennent de la simplicité de leur age. Comme il n'y avoit ni luxe ni magnificence on n'exigeoit point d'autre parure pour se presenter devant le Dieu monarque qu'une grande propreté du corps. La plus petite souillure etoit une indecence que la loi punissoit, et comme l'imagination avoit beaucoup de souillures, la superstition a toujours fait d'amples recherches sur cette matiere surtout dans le pays chaud.

[24] Rome avoit ses boucliers sacrés qui sont connus de tout le monde mais on n'a pas fait assés d'attention sur les boucliers d'or du temple de Jerusalem.

[25] Les hommes etablirent reellement des rapports conventionnels. Comme c'est Dieu qui pourvoit a la subsistance, les uns choisirent, pour le representer un beuf ou une vache, qui sont les animaux les plus utiles au labourage et a la vie; comme Dieu veille toujours et voit sans cesse, d'autres choisirent un chat, par ce que ses yeux brillent même la nuit; comme Dieu est le protecteur et le surveillant du genre humain, il y eut des peuples qui le representerent par un chien. Ceux qui mieux intentionnés sçavoient qu'on ne pouvoit representer la Divinité par aucune figure et qui vouloient neanmoins avoir des objets simples pour s'elever vers elle, en certains tems prirent certains arbres, certains arbrisseaux, ou même une pierre brute; enfin le plus grand nombre fit choix du soleil et de la lune.

[26] Les philosophes du paganisme ont néanmoins connu cette grande vérité, et c'est par la quils expliquoient aux chrétiens de la primitive eglise les bizarreries et la variété de leur culte. Les chretiens regarderent alors leur raisonnement comme une imagination nouvelle par laquelle ils croyoient que les philosophes payens vouloient pallier le culte des demons; on veut aujourdhui les juger par ces paroles de Plutarque (377.378) comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer sont communs a tous les hommes, mais quils ont des noms differens selon la diference des nations et des langages, ainsi quoiqu'il n'y ait qu'une Divinité unique et une providence qui gouverne l'univers et qui a sous elle differens ministres subalternes, on donne a cette Divinité, qui est la même, diferens noms et on lui rend diferens honneurs selon les loix et les coutumes de chaque pays.

[27] C'est une chose bien digne de remarque que cette simplicité de l'origine de l'idolatrie, que la moindre instruction des pretres auroit pu detourner s'ils eussent été bien intentionné. Ils etoient ignorans et idolatres eux mêmes me dira-t-on; a la bonne heure, mais d'ou vient que ceux qui ne l'etoient point, d'ou vient que ces sublimes prophetes des hebreux qui savoient si bien les choses futures, n'en avertissoient point les peuples voisins et les israëlites eux mêmes qui furent perpetuellement idolatres? Au lieu de declamer sans cesse et de se repandre en injure contre les foibles divinités des nations et de les traiter comme des êtres reels, que ne les annéantissoient-ils par un mot d'instruction? Pourquoi toutes ces pretendus inspirés et envoyés du ciel nous montrent-ils leur Dieu dans une colere implacable toujours criant a la vengeance et toujours menaçant de punir, de detruire les nations? Lui etoit-il plus facile d'exterminer que d'instruire?

On voit aussi par cette origine de l'idolatrie combien le germe fatal des guerres de religion est ancien. C'est donc un reproche mal fondé qui a été fait au christianisme d'en avoir le premier montré la fureur; car; depuis l'origine de l'idolatrie presque toutes les guerres du judaisme et du paganisme ont eu des motifs religieux. Juvenal (satir.15.) nous en montre la veritable origine lorsqu'en parlant des superstitions et des guerres de deux peuples d'Egipte il ecrit que ces peuples haissoient mortellement les dieux de leurs voisins etant chacun en particulier persuadé qu'il n'en avoit point d'autre que eux pour qui chacun d'eux avoient de la veneration. Inde furor vulgo quod numina vicinorum / odit uterque locus cum solos credat habendos / esse deos quos ipse colit.

[28]

Au renouvellement de chaque année civile les juifs s'imaginent encore qu'il s'exerce un jugement d'en haut sur tous les hommes. C'est-là la raison de toutes les austerités et des folies qu'ils font alors. Il y a une infinie de nations qui ont la même chimere et qui en consequence ont des penitences et des indulgences periodiques que leurs pretres leur administrent de la part de la Divinité.

A Trichinapoli le Dieu brahma descend une fois chaque année dans sa pagode (cerem. Relig. tom. 6.) quelques theologiens indiens pretendent qu'il meurt et ressucite chaque année.

A Jaghinal ville du même pays, le Dieu sort une fois l'an de son temple, le peuple y accourt des extremités des indes. L'idole est monté sur un enorme char sous les roues duquel les devots se font rouer et ecraser. C'est un grand bonheur de mourir ainsi ce jour la, par ce que c'est un jour de remission qui donne entrée dans la vie fu[tu]re (cerem. Relig. tom.6.). Les Camis, Divinités japonnoises, ne sortent de leurs chasses et de leurs temples qu'une fois par siecle; ce sont les Jubiles du pays (cerem.rel.tom.). Au temple de la deesse de Sirie, ou comme nous l'apprend Lucien, on faisoit encore de son tems des commemorations du deluge, la deesse sortoit une fois l'an de son sanctuaire, accompagnée de tous les Dieux pour aller visiter le fond d'un lac ou etoit son poisson favori; jupiter y arrivoit le premier, mais la Deesse qui apprehendoit que son poisson ne mourut ce jour-la s'il voyoit jupiter, engageoit ce Dieu, par caresses et par prières, de retourner sur ses pas. Toute cette ceremonie commencoit par les allarmes et la terreur. On faisoit des penitences outrées, les devots se déchiroient; mais le retour de jupiter ramenant la joie et le plaisir, elle finissoit par des festins et des rejouissances; allegories ridicules sur la fin du monde et le jugement dernier a la fin des periodes.

[29] Les Romains tous republiquains qu'ils etoient attendoient un Roi predit par les Sibiles (cicer. de divinat.), les misères de la republique en étoient pour eux et selon eux les annonces. Les hebreux attendoient tantot un conquerant et tantot un etre indéfinissable heureux et malheureux. Ils l'attendent encore avec Elie et Enoc qui ne sont comme lui que de grands juges personnifiés. Les persans attendent Aly, les Japonnois un Combadoxi, les Siamois un Sommonacondom, et les indiens du Mogol un cheval; tous les ameriquains, des enfans du soleil qui devoient venir du coté de l'orient, et les mexiquains en particulier attendoient un de leurs anciens Rois qui devoit les revenir voir par l'orient après avoir fait son tour du monde; enfin il n'y a aucun peuple qui nait eu une pareille chimere a laquelle on ne comprendroit rien, si mutuellement elles ne s'expliquoient les unes par les autres et ne devoiloient toutes ensemble quelles ont eu primitivement pour objet l'attente du grand juge, du jugement [67] dernier et de la vie future a la fin des temps dont tous les simboles furent personnifiés dans une très haute antiquité sous diferens noms.

C'est encore par ce que les anciens avoient pris Dieu pour monarque et qu'ils confondoient les simboles personnifiés avec les simboles allegoriques de l'histoire de la nature que l'histoire de tous les Dieux et de tous les anciens Rois et legislateurs se ressemblent par une multitude de traits singuliers, c'est que malgré la diference de noms ils ne sont tous que le Dieu monarque dont les legendes sont ornés des anecdotes de la nature renduës selon le sens corrompu qu'on avoit donné aux anciens monumens et aux commemorations devenues inintelligibles tous les Dieux des nations tous les Rois tous les legislateurs tous les heros et tous les grands hommes de la haute antiquité et de toutes les contrées de la terre ont été fabriqués dans un moule commun. Macrobe les ramene tous au soleil, huet les voit tous dans moise; on a trouvé jupiter, saturne ninus sesostris &c dans Ozinis dans zoroastre, dans abraham &c. On s'est imaginé voir toutes les Divinités dans les patriarches, et tous les patriarches leur ressemblent réellement; cahos singulier qui n'a d'autre source que la varieté des noms, suivant les langues et les attributs de l'unique et ancien simbole du Roi theocratique. Quand on considere l'idolatrie sous ce point de vüe a peine est-elle une idolatrie; l'unité d'erreur y decele l'unité d'une verité primitive qui n'etoit obscurcie que par la varieté de ses noms. [68]

[30] Les peinture que nous ont faittes les anciens du regne de l'age d'or, de la simplicité et de la liberté avec laquelle on y vivoit, m'ont toujours paru avoir un tel rapport avec l'etat des sauvages de l'amerique, que j'ai été plusieurs fois tentés de soupconner, que la vie que menent ces peuples pourroit datter de cette epoque de la Theocratie n'ont que je croye que le gouvernement theocratique aye été aussi brute et aussi sauvage mais je me le represente assez peu fixe et assé peu determiné pour que les ameriquains, qui semblent avoir été toujours plus simples que les autres peuples de la terre, ayent abusé de la liberté et de l'independance theocratique, en se rendant libres errans et sauvages. La multitude de tradition et d'usages theocratiques, qu'ils ont conservés, est pour moi un fort indice sur l'origine de leur vie singuliere. L'abus des Theocraties dans l'asie a produit l'esclavage; un autre abus dans l'amerique y a pu produire une liberté brutale.

Que seroient devenus nos zelés dans la primitive église, si on ne leur eut point basti au milieu des sociétés, des retraites dans ces temps de frénésie ou l'attente du regne du ciel leur faisoit deja tout abbandonner sur la terre, et qu'ils en vouloient plus etre des hommes mais des anges?

Que sont devenus tant de milliers d'hermites qui vecurent alors en sauvage dans les rochers de la Thebaide, et qui sait si, dans les deserts de l'affrique, il ny a pas encore aujourdhuy quelques uns de leurs descendans qui y mangent de la chair humaine? Quand on veut etre sur la terre plus qu'un homme l'humanité est bien tost perdue.

L'histoire ecclesiastique (tom. 5 p.25 et 26) celebre beaucoup une ville D'oxiriaque dans la Thebaide qui n'etoit formée que de moines dedans et dehors; on y comptois vingt mille vierges et dix mille moines. Dans les montagnes et les deserts on y en a vu plus de quarante mille; quand sur cette quantité on n'en supposeroit qu'un sur cent degouté de son état, il en resulte une quantité d'hommes et de femmes suffisante pour peupler toute l'afrique des barbares.

[31] On peut voir (liv. 1er des Rois chap.2) quelle fut l'abominable conduite des prestres sur la fin de la téocratie hebraique ils enlevoient de force et devoroient toutes les victimes que le peuple apportoit a son Dieu monarque, leur incontinence egaloit leur gourmandise car ils dormoient, dit l'Ecriture, avec les femmes qui venoient veiller a l'entrée du tabernacle.

[32] Ces hommes ont toujours trouvé l'unité, ce qui prouve bien que le Polithéisme na jamais été le fruit dun sisteme raisonné et medité; et que les hommes ont toujours aimé et cherché la verité même en s'egarant, ils ont dû l'aimer en effet par ce quelle est une, et que la raison aime ce qui est simple.

[33] Pendant la theocratie judaique l'arche d'alliance fut toujours ambulante et marchoit a la teste des armées comme representant le Dieu monarque tant de fois appellé le Dieu des combats; après l'election des Rois qui representerent alors a la Divinité, l'arche devint en partie inutile; elle ne marcha plus.

On a fait d'amples commentaires sur les droits des Rois, tels quils sont debités par Samuel. La bassesse et la flatterie y ont trouvé un vaste champ pour faire leur cour aux tirans, et la superstition un sujet digne de ses réveries mistiques, mais aucun n'a connu l'esprit theocratique qui les a dictés.

[34] Le gouvernement des Juifs par exemple a toujours eté un gouvernement bizare et l'on voit par leurs ecrits que sous les Rois comme sous les juges, ils ont toujours regardé Dieu comme leur veritable monarque. Independan.t

de cette foulle de prophetes et d'inspirés qui venoient toujours dicter les arrets de leur Dieu et leur tracer la conduite qu'ils devoient tenir; on peut remarquer ce passage du Prophete (paralip.chap.12) qui annonce aux hebreux quils alloient être assujettis a Serak Roy d'Egipte, alors dit-il, vous apprendrez la diference qu'il y a entre mon joug et celui des Rois de la terre distantiam servitutis meae et servitutis regni terrarum. Cette menace etoit faitte cependant sous le regne des Rois de Judée, et des princes de la maison de David.

[35] Il y a grande apparence que les prestres en faisant des enfans au nom des dieux se sont quelques fois donné des maitres. Les peuples ont dû être plus portés alors a suivre ces enfans des dieux qui etoient visibles que les dieux mêmes qui ne l'étoient pas. Pour soutenir l'honneur de leur naissance ces heros ont dû chercher a se rendre utiles et connus de leur temps. Les desordres de la police et les faux principes du gouvernement avoient produit une infinités de brigands qui desoloient les nations. Les occasions ne pouvoient manquer a nos demi-Dieux pour acquerir de la gloire et pour gagner l'affection des hommes. Ils furent tous grands destructeurs de voleurs et de geans et ce sont les veritables paladins de l'antiquité.

[36] On voit encore icy les hommes abandonner la raison pour la revelation. Telle etoit la chimere de l'antiquité en police comme en religion. On s'imaginoit que la raison etoit insufisante. Par ce qu'on oublioit qu'on etoit sur la terre, et qu'on vouloit etre dans le ciel. On se comporta comme si l'on y etoit. Voila pourquoi il fallut supposer dans le gouvernement theocratique et dans le despotisme, que les prestres et les Rois etoient inspirés . / .

[37] Toute theocratie, ou tout gouvernement qui affecte le regne du ciel ne peut être incorporé ou contenu dans un autre qu'il n'en soit necessairement le fleau, ou le corrupteur; il ne faut point en aller chercher d'exemples en asie et dans des siecles fort eloignés.

[38] Le grand pretre minerve Poliade a Tégée n'entroit dans son temple qu'une fois l'année.

[39] Chaque particulier payoit alors une taxe modique et on ne peut douter quelle ne fut comme le demi sicle que payoient les Juifs chaque année une sorte de rachat pour sauver sa teste de la justice divine et des puissances infernales dont on croyoit etre menacés a la fin de tous les periodes.

[40] Les romains attribuoient de même les calamités de leur republique et de leur empire au defaut de la celebration des jeux seculaires.

[41] Divers peuples ont eu le même usage au tems des eclipses. Ils cassoient leurs ustanciles de menage par ce que les eclipses etoient les annonces du retour des anciennes tenebres et de la fin du monde après laquelle on n'aurra plus besoin de rien. Les juifs ont encore aujourdhui l'usage deux jours au moins avant la paque qui commence leur année sacrée, de renouveller leurs ustanciles. Cet usage n'est pas universel chez eux. L'esprit de menage et d'economie fait que beaucoup d'entr'eux ne peut que les nettoyer et les purifier. Il en est a peu près chez nous. Nous ne cassons point nos ustanciles au renouvellement du periode pascale, mais nous avons l'usage de nous donner quelques meubles ou quelque habits neufs.

[42] Le son des trompettes au commencement des jubilés etoit l'annonce des jugemens. C'est aujourdhui le sentiment des juifs. Nos apocaliptiques mettent toujours aussi a la bouche des anges la trompette fatale; dans toutes les fetes de l'antiquité payenne ou l'on faisoit usage de ces trompettes, nous pouvons être sur quelles avoient eu pour objet primitif les instructions et des avis sur le jugement et sur le grand juge.

[43] Cette coutume a été tres fatale a l'histoire du monde nous verrons par la suitte quelle a été la cause de l'oubli ou sont tombés tous les anciens periodes. Après cent ans, après mille ans, il falloit que tout le passé fut censé non avenu, et par un esprit religieux on abolissoit autant qu'il etoit possible le souvenir de toutes choses.

[44] Le quatrième livre d'Esdras confirme tout ce que nous venons de dire sur les jubilés. L'auteur annonce au monde que la fin est prochaine, et que par consequent celui qui vient doit faire comme celui qui fuit, celui qui acquiert comme celui qui perd, celui qui trafique comme celui qui est sans profit, celui qui rebattit une maison comme s'il n'y devoit point habiter, celui qui seme comme sil ne devoit point recueillir, celui qui façonne sa vigne comme sil ny devoit point vendanger, enfin celui qui se marie comme sil ne devoit point avoir d'enfant et le tout ajout-il par ce que ceux qui travaillent travaillent en vain.

La fin vient aussi, dit Ezechiel chap. 7, elle vient cette fin sur les quatres coins du monde, ce jour du carnage des hommes et non de la gloire des montagnes, celui qui vend ne rentrera point alors dans la possession de ce quil vend. Et pourquoi? Par ce que ce sera le dernier de tous les periodes comme on en peut juger par ce terrible chapître d'Ezechiel; il est etonnant de trouver de tels passages dans l'Ecriture, et que les juifs et les chretiens nayent jamais compris les jubilés la superstition est aveugle pour le vray.

[45] Il n'en faudroit d'autres preuves que les indulgences et les jubilés que les papes dispensent a leur avenement, comme si la premiere année de leur pontificat etoit celle du renouvellement du monde et de la vie future. Dans la ceremonie qui se fait alors a Rome d'ouvrir la porte sainte on y chante; ouvrez les portes de la justice les justes y entreront voici la journée du Seigneur: (cerem. Relig. tom 2 ) nous avons parlé plus haut des jubilés hebreux. Les jeux seculaires des Romains et des Mexiquains avoient le même objet et beaucoup de ceremonies semblables dont les romains et les hebreux ignoraient totalement les motifs. Les mexiquains ont été les seuls qui ayant conservé le souvenir du veritable objet de ces usages. Les empereurs romains etoient directeurs des jeux seculaires. Quelques médailles nous les representent frappant une porte avec un marteau; c'est d'eux que les peuples ont appris leur lecon.

[46] Cet extravagant despote etoit Xerces il écrivit au mont athos et le menaça de le faire jetter a la mer apres un naufrage de sa flotte il fit jetter dans lhelespont deux chaines comme pour l'enchainer et lui fit donner trois cent coup de fouets et l'apostrophant il lui dit malheureux element c'est ainsi que ton maitre te punit. (klutarch. de ira herod. lib. 7)

Un ancien Roi d'Egipte qu'Herodote nomme Pheron et qu'il fait succeder a Zezostris en agit de même contre le nil extremement debordé (herod. Lib.2 Diod. Sic liv. 1er p. 54) indigné du degast que ce fleuve causoit au pays il lança un javelot dans ses eaux pour le punir Herodote attribue une action a peu près semblable ( Herod. Lib.1) au grand Cyrus pour anneantir le fleuve ou setoit noyé un des chevaux sacré du soleil, il le fit sur le champ couper par son armée en trois cent soixante canneaux.

[47] Le Roi de Perse (chard. tom. 6 chap. 1er) a le même don. Quelques despotes de l'antiquité jouissoient aussi de ce privilege.

[48] Le dogme des deux principes est sorti de là; les theologiens de l'antiquité qui, comme ceux de ce siecle, ne faisoient qu'embrouiller ce quils ne pouvoient comprendre, ne pouvant accorder ces deux aspects dans la même divinité; en ont fait deux principes ennemis l'un de l'autre: l'un porte au bien, l'autre au mal c'est dans cette ancienne heresie que l'Eglise a tiré son antechrist. Par ce qu'on s'imaginoit autrefois ce quon pense encore aux Indes que ce sera le mauvais demon qui detruira le monde et que le bon ne viendra que pour le retablir et le renouveller.

[49] La racine de ces noms est même hebraique. Enos designe ce qui est mortel; ce qui cause la mort. Et Enos le fort le redoutable Enos d'où les Grecs ont fait Evonius Evonos Eulos Evio et Evir Elion Evyo alion. Evyoalios dans l'astrologie et dans l'ordre de la semaine planetaire, mars occupe la troisieme rang, comme le patriarche Enos, devant le deluge occupe le troisieme rang dans l'ordre genealogique des sept premiers patriarches; nouvelle preuve que les antiquités sacrées des peuples ont la même source que les antiquités profanes.

[50] La Bible nous marque partout l'idolatrie bien plus ancienne que la theocratie; elle ne la presente que comme l'occasion de ce gouvernement. Dieu voulant tirer son peuple des erreurs des nations, les premiers commandements theocratiques deffendent le culte des Idoles et des Dieux etrangers. Les cinq livres de Moïse contiennent une multitude de noms qui ont rapport a l'Idolatrie et a la mithologie. Enfin St.Etienne dit dans les actes, qu'Abraham et ses peres ont servi des Divinités etrangeres. Que l'on juge par tous ces exemples, combien l'histoire du monde est renversée dans les livres des juifs.

[51] Il y a eu dans l'antiquité plusieurs Princes qui ont eu la folle ambition de detruire les monumens des regnes qui les avoient precedés, affin d'être regardé a l'avenir comme les premiers des hommes, et comme la source et l'origine de touttes les sociétés. Ces monstres ont envié aux revolutions de la nature leur tristes pouvoirs. Ce sont aussi les idées qu'avoient les anciens sur les periodes astronomiques et astrologiques de la durée du Monde, qui ont contribué à la folie de ces Princes, on s'imaginoit que, dans le periode qui succedoit a un autre, le monde n'etoit plus le même; tout ce qui s'étoit fait, étoit alors comme au jubilé juif, censé inutile et non avenu. On quittoit l'ancienne façon de compter les années et l'on en prenoit une nouvelle. C'est la l'origine de touttes ces epoques chronologiques qui ont embrouillé l'histoire du Monde, et des accidens qui ont fait perdre sans ressource les plus antiques annales. Les Rois pasteurs ont taché d'éteindre en Egypte le souvenir des ages passés. Les Babiloniens ont eu de pareils extravagans qui ont fait bruler une multitude innombrable de livres, dont on devroit à jamais pleurer la perte. C'est a une pareille phrénésie que nous devons sans douttes ces annales judaïques que nous possedons. Cette nation a tellement meprisé tous les peuples de la terre que nous pouvons penser que ces annales ont eté composées par leurs Prêtres pour absorber toutte l'antiquité, et ramener a eux seuls l'origine de touttes les nations. Ce qui decouvre deja leur sotte et cruelle vanité et ce qui les confondra un jour, c'est que comme ils les ont construits avec plus de superstition que de genie, ils n'y ont employé en partie que les materiaux primitifs qu'ils ont alterés, deplacés, et deguisés à la verité, mais dont neanmoins il n'est pas impossible de reconnoître la forme primitive. Les annales des hebreux, des Chinois et de tous les Peuples qui en ont presentent des bâtimens neufs construits par des architectes fourbes et maladroits avec les materiaux d'un bâtiment plus ancien, qu'ils ont demoli, et dont ils n'ont point assé effacé les reliefs primitifs: je retrouve souvent les pieces de l'entablement du premier edifice dans les fondemens du second.

[52] Je dis que le Despotisme est une Theocratie Payenne; il suffit de dire que c'est une Theocratie, car peut-il y avoir sur la terre des Theocraties qui ne soient payennes et Idolatres? L'idolatrie ne consiste pas seulement a regarder une statue, un animal, où un homme comme le representant de Dieu, où comme Dieu. Pour bien definir l'idolatrie, on doit dire que c'est un culte qui suppose comme Divin ce qui n'est pas Divin. Ainsi c'est non seulement une Idolatrie d'adorer une statue un animal ou un mortel comme un Dieu; mais c'est encore une Idolatrie de s'imaginer que les parolles de cet homme et que les oracles qu'on fait prononcer au marbre, au bronze &c. sont les paroles et les decrets de la Divinité même. C'est une idolatrie de preferer les speculations, les idées, et les chimeres mistiques et theocratiques a la raison et au bon sens. C'est une Idolatrie de regarder les anciennes legislations comme des loix immediatement prononcées par Dieu même et dictées a ses ministres par le ciel. C'est une Idolatrie de regarder dans ces ministres theocratiques un caractere divin et ineffaçable; c'est une Idolatrie de confondre le ciel avec la terre; de ne vouloir pas dependre de la raison publique; de se meconnoître, et de pretendre être plus qu'un homme. C'est une Idolatrie d'appliquer a la conduitte des hommes ici bas des loix qui ne sont faittes que pour des créatures célestes; Idolatrie de renoncer au titre de citoyen du monde et de sujet de son prince naturel pour tiranniser le genre humain au nom de la divinité; où pour vivre en reclus, en oubliant et meprisant le reste de la terre.

Enfin puisqu'il faut en convenir la Theocratie source de touttes ces erreurs, le despotisme civil où sacré qui en est sorti, tous les gouvernemens et administrations qui en sont des suittes derivées où qui leur ressemblent, sont des Idolatries aussi absurdes en elles mêmes qu'elles sont criminelles envers Dieu et pernicieuses pour touttes les sociétés.

[53] Après que les Atheniens eurent chassé les Rois, ils firent plusieures institutions pour en conserver le nom. Ils eleverent une statue a Jupiter pour faire connoître qu'ils n'en vouloient point d'autres a l'avenir, et lui donnerent très souvent le titre de Roi. C'etoit comme on voit retablir la theocratie primitive. Ils donnerent encore le nom de Roi a celui qui presidoit aux misteres et aux sacrifices, et le nom de Reine a sa femme. Ce Roi et cette Reine avoient differens ordres de Prêtres qui servoient sous eux; mais par des loix que l'on grava sur une colonne de pierre on pourvût a ce qu'il n'en pût arriver aucun inconvenient dans la republique. Chez les Romains celui qui portoit le nom de Roi des sacrifices etoit subordonné au souverain pontife qui etoit toujours un des grands de l'etat.

[54] Non seulement le Despotisme fut la fin de touttes les Republiques, mais telle etoit la constitution de ces mauvais gouvernemens qui affectoient la liberté et l'egalité que le Despotisme en etoit la ressource et le soutien dans les tems difficiles. Il fallut bien souvent que Rome, pour se conserver, oubliat qu'elle etoit republique et se donât des Decemvirs, des Dictateurs et des censeurs souverains.

[55] Tous les peuples Republicains ont toujours regretté les premiers tems de leur Republique; ils n'en ont parlé depuis qu'avec admiration. Tous les hommes ont regretté les premiers tems des theocraties anciennes, et en ont fait l'age d'or, et le regne de la justice. Le christianisme ne parle qu'avec enthousiasme de sa primitive Eglise; c'est que ces trois etats fondés sur des principes surnaturels ont dûs necessairement produire des prodiges de vertu; mais c'est ce surnaturel qui en fait aussi la coute durée: c'est parceque tout ce qui est surnaturel n'est point fait pour la terre. Je ferai ici une autre remarque: la superstition et la vanité chretienne, ont toujours appellé les vertus heroiques des anciens de fausses vertus, et des vertus humaines, ce que je n'admets pas; c'est par une raison toute contraire, c'est parcequ'elles etoient plus qu'humaines.

[56] Ce sont les peuples du nord, ceux de la Germanie, et les autres destructeurs de l'Empire Romain, qui ont eté les fondateurs du Gouvernement Monarchique; ils ont eu pour toutte speculation, un vif sentiment de la dignité de leur nature.

[57] On ne doit point s'imaginer qu'il ne puisse un jour y avoir sur la terre des monarchies parfaittes, aux quelles il ne manquera rien de ce qui est de l'essence de ce gouvernement. Ses principes humains et naturels feront connoître quelles en doivent être les veritables loix; et ces loix etant aussi humaines et naturelles que les principes qui les decouvriront, on peut être sûr que le tems et le progrès de la raison les ameneront necessairement. Il n'en est pas de même des deux autres gouvernemens: la perfection d'une Republique est une chimere, ainsi que la perfection du Despotisme. Je ne parle point d'un autre gouvernement qui affecte encore la theocratie, et qui veut se couduire par les mêmes principes; ce n'est qu'un reste de folie, qui s'éteint heureusement de jour en jour dans nos climats.

[58] Je croirois avoir obmis la plus essentielle de mes observations si après avoir suivi et examiné les sources et les progrès des differens gouvernemens qui regnent et ont regné sur la terre je ne finirois par faire remarquer et admirer quelle a eté la sagacité de ce grand homme qui sans aucune connoissance de l'origine particuliere de ces gouvernemens qu'il n'a point voulu chercher a commencé où j'ai fini, et a prescrit neanmoins à chacun son mobile convenable et ses loix. Nous avons vû que les Theocraties et les Republiques avoient pris pour modele de leur gouvernement le ciel même. C'est la vertu dit M. De Montesquieu qui doit être le mobile des Republiques. Nous avons vû que le Despotisme n'avoit jamais cherché qu'a representer un juge exterminateur; c'est la crainte dit M. De Montesquieu qui doit être le mobile du Despotisme. C'est l'honneur, dit enfin le legislateur de notre siecle, qui doit être le mobile de la Monarchie, et nous avons vû en effet que c'est ce gouvernement raisonnable fait pour la terre, qui, laissant a l'homme tout le ressentiment de son etat et de son existance, doit être soutenu et conservé par l'honneur, qui n'est autre chose que le sentiment que nous avons tous, de la dignité de notre nature. Quoiqu'on ait donc pû dire contre les principes de ce grand homme ils sont aussi vrais que sa sagacité a eté grande pour les deviner. Mais tel est [147] le privilège du genie, c'est d'être seul capable de connoître le vrai d'un grand tout, lors même que ce tout lui est inconnu et qu'il n'en voit encore qu'une partie.

FIN.


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