Bayle et la superstition
Antony McKenna © 1996
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Introduction
Comme point de départ, j'évoquerai très rapidement
le problème de définition et la perspective théologique
présentés par Bernard Dompnier. Dans cette perspective, la
définition de la superstition est rapportée au premier commandement
: "Tu n'auras pas d'autre Dieu devant moi". Elle implique donc
une interprétation de la nature de Dieu et de la manière dont
Il doit être adoré, et soulève du même coup un
double problème : en quoi ce Dieu est-il différent des autres
? en quoi cette adoration est-elle différente des autres manières
d'adorer ? Est écarté le problème formel de la définition
de l'acte d'adhésion. La définition théologique de
la superstition peut en ce sens être ramenée à une tautologie
: la superstition est la foi des autres. La définition théologique
de la superstition ne permet pas d'appréhender l'acte psychologique
par lequel on se persuade de la vérité ou de l'erreur : elle
ne permet pas de distinguer l'acte de foi, l'acte d'adhesion "orthodoxe"
de l'acte d'adhésion hétérodoxe. Or, dans ces actes
psychologiques d'adhésion, à mes yeux, une même persuasion
de bonne foi est en jeu, et cette identité de la nature des actes
de foi orthodoxe et superstitieux est masquée par l'évidence
apparente de la définition tautologique, recroquevillée sur
le dogme.
En second lieu, je rappelle la perspective générale suggérée
par Bernard Dompnier : Jean-Baptiste Thiers (1679) et Pierre Le Brun
(1702) témoignent d'une évolution de la définition
de la superstition du XVIIe au XVIIIe siècle : nous irions d'une
définition théologique vers une définition culturelle
de la superstition. La polémique de Voltaire contre l'enthousiasme
et le fanatisme témoigne de cette même évolution. En
d'autres termes, la définition de la superstition évolue avec
la définition du statut de la raison dans le domaine de la foi. C'est
au nom de la tolérance que Voltaire dénonce l'enthousiasme
des sectes fanatiques : la tolérance apparaît ainsi comme une
conquête du rationalisme des Lumières.
Bayle tient dans cette histoire une place à part, d'une part
en ce qui concerne sa position sur le statut de la raison dans le domaine
religieux et, d'autre part, à cause de sa prise de position sur la
tolérance. Je donnerai d'abord quelques exemples de sa dénonciation
de la superstition, et je soulignerai que cette dénonciation se fonde
sur les principes de la raison, du bon sens. Je présenterai ensuite
rapidement sa défense des droits de la conscience selon la morale
naturelle, et je soulignerai de même que cette défense se fonde
sur les principes de la lumière naturelle. Je proposerai enfin une
intreprétation de son Eclaircissement sur le manichéisme,
où il dénonce précisément le rationalisme qui
a été le sien et présente une défense pyrrhonienne
des grands mystères de la doctrine chrétienne. Je tirerai
quelques conclusions de ce fidéisme quant au statut de la foi par
rapport à la superstition.
I. La dénonciation de la superstition
Pour qui regarde Bayle comme un "philosophe" avant la
lettre, pour qui le lit à travers les Lumières du XVIIIe siècle,
c'est une surprise de taille de découvrir l'importance de son engagement
au côté des réformés : dans les Nouvelles
de la république des lettres, Bayle suit de très près
les polémiques entre catholiques et réformés, et il
prend position sans équivoque dans la défense de la Réforme.
C'est le cas dans sa Critique générale de Maimbourg
et dans le pamphlet violent,Ce que c'est que la France toute catholique
sous Louis le Grand; je souligne aussi l'engagement dont témoigne
les articles du Dictionnaire : Bayle y fait une large place aux théologiens
protestants et de nombreux articles sont marqués par des prises de
position en faveur des réformés[1] . Il
s'agit donc d'un réel engagement du philosophe dans le débat
religieux, et je ne tenterai pas de mettre en cause la sincérité
de cet engagement.
a) La critique de l'idolâtrie
On trouve chez Bayle la volonté caractéristique des réformés
de "dénicher les saints", de dénoncer la piété
populaire dans ce qu'elle a de plus fruste et de plus "magique".
Un mouvement semblable se dessinait du côté catholique dans
les ouvrages de Jean de Launoy, par exemple, et l'esprit critique de Richard
Simon -dans son appréhension même de l'histoire du texte biblique
et dans ses attaques contre la "mystagogie" des interprétations
figuratives- me semble aller dans le même sens. Chez Bayle, le refus
des cultes populaires s'accompagne de la dénonciation des rites catholiques,
des reliques, des portraits, etc : ce sont les thèmes traditionnels,
pour ainsi dire, de la critique protestante qui dénonce "l'idolâtrie"
du catholicisme.
L'attitude globale de Bayle à l'égard de la superstition
peut être analysée par étapes. Il n'a aucun mal, d'abord,
à souligner l'idolâtrie des Anciens, ni à caractériser
cette idolâtrie comme une superstition. La superstition consiste ici
dans la confiance accordée au seul culte extérieur. Sa dénonciation
de l'idolâtrie a d'autant plus de force qu'il la conçoit comme
le haut "faîte" de la superstition et qu'elle lui sert d'écran
pour sa critique du catholicisme (images, reliques, culte extérieur,
polythéisme). En effet, il souligne la force de la superstition chez
les Anciens, leur culte de l'astrologie; il souligne ensuite la faveur accordée
à l'astrologie par les paiens modernes, par les Chrétiens,
par les Français et parmi les Français par les Grands de la
Cour et il donne des exemples de superstitions portant sur les jours, les
noms, les éclipses, etc. Le lien est ainsi établi entre la
superstition ancienne et le catholicisme moderne.
L'étape suivante de sa démonstration est de tracer la
naissance de l'athéisme à ses racines dans la superstition
et dans l'idolâtrie en particulier : c'est ce qu'il accomplit sans
équivoque dans les Pensées diverses : les "cultes
ridicules et criminels" de l'idolâtrie apparaissent si manifestement
aux yeux des philosophes qu'ils refusent toute religion. Dans la mesure
où il naît de l'idolâtrie, qu'il en est une conséquence
logique et historique, qu'il se fonde sur la critique des rites grossiers
et criminels, l'athéisme n'est pas pas une offense plus grande aux
yeux de Dieu.
Surtout, soulignons le statut de la raison dans la dénonciation
du ridicule des croyances superstitieuses: toute la structure de l'argumentation
des Pensées diverses se fonde sur la mise en évidence
des raisons: §3: "Que les présages des comètes ne
sont appuyez d'aucune bonne raison"; §9: "Première
raison contre les présages des comètes: Qu'il est fort
probable qu'elles n'ont point la vertu de produire quelque chose sur la
terre"; §16: "Deuxième raison: Que si les comètes
avoient la vertu de produire quelque chose sur la terre, ce pourroit être
tout aussi bien du bonheur, que du malheur"; §17: "Troisième
raison: Que l'astrologie qui est le fondement des prédictions
particulières des comètes, est la chose du monde la plus ridicule";
§23: "Quatrième raison: Que quand il seroit vrai
que les comètes ont toujours été suivies de plusieurs
malheurs, il n'y auroit point lieu de dire, qu'elles en ont été
le signe ou la cause"; §24: "Cinquième raison:
Qu'il est faux qu'il soit arrivé plus de malheurs dans les années
qui ont suivi les comètes, qu'en tout autre tems"; §45:
"Sixième raison: Que la persuasion générale
des peuples n'est d'aucun poids pour prouver les mauvaises influences des
comètes"; §57: "Septième raison tirée
de la théologie: Que si les comètes étoient un présage
de malheur, Dieu auroit fait des miracles, pour confirmer l'idolâtrie
dans le monde"; §79: "Huitième raison: Que
l'opinion qui fait prendre les comètes pour des présages des
camlaitez publiques, est une vieille superstition des payens, qui s'est
introduite et conservée dans le Christianisme par la prévention
qu'on a pour l'Antiquité". Certes, le cheminement de l'argumentation
est fort nonchalant; Bayle s'aventure volontiers dans les campagnes environnantes,
se plaisant à démontrer les conséquences absurdes de
telle concession aux folles croyances de ses adversaires. Certes, la démonstration
concernant le ridicule de l'astrologie cède le pas, pendant de longs
chapitres, devant le raisonnement sur le statut de l'athéisme et
sur le rapport entre conviction et comportement. Mais Bayle ne perd pas
de vue ses raisons; toute la structure de son argumentation se fonde
sur l'évidence de la raison; il lui suffit de montrer l'absurdité
de telle croyance à l'aune de la raison pour la croire réfutée
et ridiculisée.
b) la critique des oracles
Le premier article des NRL porte sur le livre de Van Dale sur
les oracles des paiens. Bayle le loue de cette entreprise dans des termes
dont le sens plein ne ressortira que plus tard. En effet, il le loue de
balayer ainsi les preuves fragiles de la religion chrétienne :
"c'est rendre plus de service que l'on ne pense à la Religion
que de réfuter les faussetés qui semblent la favoriser. Les
Pères de l'ancienne Eglise n'ont pas été assez délicats
dans le choix des preuves... c'est à nous qui vivons dans un siècle
plus éclairé à séparer le bon grain d'avec la
paille, je veux dire, à renoncer aux fausses raisons, pour ne nous
attacher qu'aux preuves solides de la Religion Chrétienne, que nous
avons en abondance." (NRL mars 1684 (1)).
On sait que Van Dale entreprend de prouver que les oracles du paganisme
n'ont pas cessé au temps de Jésus-Christ, et, en deuxième
lieu, qu'il n'y avait rien de surnaturel dans ces oracles -ni dieux, comme
le prétendent les Anciens, ni démons, comme le prétendent
les Chrétiens- mais qu'ils ont toujours été l'effet
de l'artifice des prêtres. Plus tard, Bayle défend Van Dale
contre les critiques de Moebius :
"Quant aux véritables prédictions que M. Moebius
attribue aux oracles, on peut dire qu'il y a trop de crédulité
dans son fait, car toutes les apparences sont que ces prétendues
prophéties venaient après coup." (NRL juin 1686
(6)).
De plus, Bayle laisse Moebius "s'enfoncer", pour ainsi dire
: le paien, prétend Moebius, ne saurait prouver que ses sacrifices
sont agréables aux dieux, tandis que le chrétien apprend par
la doctrine "que Dieu a commandé les sacrifices des bêtes,
afin qu'ils fussent un type (symbole) de la mort de Jésus-Christ.
L'auteur ne doute pas que Dieu ne les ait commandé à Adam;
et, cela posé, le reste suit comme de lui-même. Il rapporte
beaucoup d'exemples de sacrifices d'hommes." (ibid.). On sent
immédiatement la distance que prend Bayle par rapport à une
pétition aussi évidente de principe.
Un article sur les sorcelleries reprend le même thème.
Tout en donnant un coup de patte aux Spinozistes, Bayle souligne la part
de la fourberie humaine (NRL août 1686 (2); voir aussi RQP
§33 ss, 54 ss.). En octobre 1686, il rend compte du livre de Pierre
Petit sur la sibylle : l'argument porte sur l'enchaînement des causes
naturelles, mais je relève surtout la comparaison entre la sibylle
et le pape : il s'agit de
"... la différence qui se rencontrait entre les prédictions
de la sibylle et celles des autres devins. La sibylle n'était bornée
ni à certains temps, ni à certains lieux, ni à certains
faits; sa vertu prophétique embrassait toute l'étendue des
siècles et la destinée de tous les peuples : il n'en était
pas ainsi de la prêtresse de Delphes... Voilà un image naïve
de la différence des Papes et des évêques... Ainsi l'on
pourrait en quelque façon nommer la Sibylle la Papesse du paganisme..."
(NRL octobre 1686 (1)).
Enfin, Bayle revient sur le thème des oracles à propos
du Traité de Fontenelle (NRL février 1687 (4))
: c'est le dernier numéro des NRL que Bayle ait composé.
Avec Fontenelle, il remet en cause la vérité historique des
oracles: il insiste sur l'intérêt que les premiers Chrétiens
avaient dans cette falsification de l'histoire, et sur la fourberie des
prêtres qui, découverte peu à peu, contribua à
discréditer les oracles : ceux-ci ont donc cessé non pas par
l'effet de la venue du Messie, mais sous l'effet des progrès de l'esprit
critique.
Dans ces articles des NRL je voudrais simplement souligner le
caractère exemplaire de la superstition des Anciens et le clin d'oeil
de Bayle qui propose d'y voir une annonce de la superstition des catholiques.
c) la multiplication des erreurs
Mille superstitions tombent sous la plume de Bayle : dans les colonnes
des notes du Dictionnaire il revient sur le veau d'or (Aaron),
sur la baguette de Jacques Aymar (Abaris), sur l'oracle du Dieu Bésa
(Abyde), sur la mythologie grecque (Achille, Actor,
Adonis, Ajax, Alcmène, etc), sur les erreurs
concernant la taille d'Adam (Adam), sur les extravagances des Adamites
(Adamites), sur les visions des mystiques (Agreda, Marie d');
Bourignon, Antoinette), sur l'astrologie d'Agrippa (Agrippa, Henri
Coneille) et ainsi de suite : c'est un receuil des erreurs humaines,
non seulement dans le domaine de l'histoire, de la philosophie, mais aussi
et surtout dans le domaine de la religion : tout article du dogme fait l'objet
de méprises, toute histoire biblique est susceptible d'interprétations
multiples et contradictoires qui donnent lieu à des croyances bizarres.
d) la distinction entre la religion des philosophes et la religion
populaire
Revenons à la définiton initiale de la superstition :
Bayle dénonce dans l'idolâtrie la confiance accordée
au culte extérieur. L'erreur des paiens provient d'une erreur philosophique
fondamentale : à propos du livre célèbre de Boyle,
Bayle précise que l'idolâtrie découle de la fausse conception
de la matière : "ils ont attribué aux corps naturels
le sentiment et l'entendement" (NRL décembre 1686 (3)).
Certes, les philosophes anciens ne donnaient pas dans une telle mômerie.
Bayle cite Horace, Cicéron, Perse qui exigent "un coeur droit,
sincère, généreux, et pénétré
des plus vifs sentiments de la justice et de l'honnêteté"
(CPD §49), mais il fait la distinction entre idolâtrie
populaire, qui s'adresse aux objets, et la philosophie païenne qui
s'adresse au créateur et animateur de ces objets. Sa dénonciation
de la superstition ne touche ici que la religion populaire. Ainsi, chez
les Anciens comme chez les catholiques, à la cour de France même,
c'est la superstition du plus grand nombre, la religion populaire, qui est
en cause.
Cette distinction équivaut à celle entre la lettre et
l'esprit. En effet, la superstition "ruine le bon sens, éteint
la lumière naturelle, réduit l'homme en quelque façon
à l'état de bêtes brutes" (art. "Scamander",
rem. D). C'est là précisément la religion populaire,
et cette superstition est "fomentée" par les poètes
et les prêtres. Ainsi Bayle relève qu'il "s'est glissé
dans le Christianisme une infinité d'abus qui sont si semblables
aux désordres du paganisme, que l'on ne saurait écrire contre
les paiens, sans fournir un grand prétexte à plusieurs dévots
de dire que la Religion chrétienne a été percée
par les flancs de la religion paienne..." (art. "Périers
(Bonaventure des)", rem. B). La dénonciation de la superstition
sert ainsi la polémique anti-catholique, ramène les "abus"
du catholicisme à une perversion paienne et permet de poser la religion
réformée comme une foi purgée de la superstition, comme
une foi idéale, intérieure. Surtout, soulignons que cette
dénonciation de la superstition se fonde sur la défense du
bon sens et de la lumière naturelle.
II. La raison et la tolérance
C'est cette même lumière naturelle qui sert de critère
de jugement dans le Commentaire philosophique de 1685. Bayle y exprime
très fortement la nécessité de soumettre notre examen
du texte de l'Ecriture à la raison, à la lumière naturelle
à laquelle nous ne saurions renoncer sans cesser d'être hommes.
Notre croyance même que l'Ecriture est révélation divine
dépend de l'accord que nous trouvons entre les préceptes de
la morale religieuse et ceux de la morale naturelle, c'est-à-dire
de la morale que nous découvrons par l'exercice de la lumière
naturelle. Cette leçon ressort très rapidement et très
évidemment des premiers écrits de Bayle, et elle est confirmée
par le Commentaire.
Dès la rédaction de son Cours à Sedan, il
postule l'existence d'une lumière naturelle qui nous permet de découvrir
infailliblement la règle du juste et de l'injuste:
"Bien que le péché ait fort obscurci la raison
humaine, Dieu n'a pourtant point voulu permettre que sa lumière fût
éteinte tout à fait. Il y a une certaine loi de la nature,
que les hommes entendent tous sans règles et sans préceptes,
et qui met de la différence entre le bien et le mal. Il y a donc
par rapport aux moeurs quelques principes dont la lumière naturelle
suffit pour connaître la vérité." (Cours,
Morale, OD 2, IV, 259)
Il y a donc une Loi naturelle, une morale rationnelle ou naturelle,
une religion naturelle qui se découvre à la conscience:
"La morale naturelle n'est rien autre chose qu'une certaine lumière
qui brille dans l'âme, par la force de laquelle il n'y a point d'homme
qui ne reconnaisse les premiers principes généraux des moeurs
sans avoir besoin qu'on l'en instruise [...] cette lumière naturelle
par laquelle nous approuvons les principes des moeurs est appelée
conscience [...] c'est de la morale naturelle que dérive la morale
acquise [...] les loix et les préceptes de la morale empruntent leur
justice de leur conformité à cette raison souveraine par laquelle
Dieu a voulu que tout fût réglé..." (ibid,
p.261-262)
Bayle aura, certes, quelque difficulté à établir
ce consensus universel sur les principes de la morale, mais il l'affirme
vaille que vaille. Ensuite, dit-il, la conscience n'est qu'un jugement de
la raison:
"un jugement de l'esprit qui nous excite à faire certaines
choses parce qu'elles sont conformes à la raison, et qui nous détourne
de quelques autres choses, parce qu'elles sont contraires à la raison"
(RQP, III, §xxix)
Et l'évidence des premiers principes de la morale est égale
à celle des premiers principes de la logique ou de la mathématique:
"S'il y a des règles certaines et immuables pour les opérations
de l'entendement, il y en a aussi pour les actes de la volonté. Les
règles de ces actes-là ne sont pas toutes arbitraires: il
y en qui émanent de la nécessité de la Nature et qui
imposent une obligation indispensable; et comme c'est un défaut de
raisonner d'une manière opposée aux règles du syllogisme,
c'est aussi un défaut de vouloir une chose sans se conformer aux
règles des actes de la volonté." (CPD, §151)
C'est l'évidence même des premiers principes ou notions
communes, telles que "le tout est plus grand que sa partie",
qui leur confère un statut privilégié:
"les notions communes [sont] la révélation primitive
et la règle matrice et originale de tout ce sur quoi nous devons
porter jugement" (Commentaire philosophique, II, iv, éd.
J.M. Gros, Paris, Presses Pocket, coll. Agora, 1992, p.227)
Ce rationalisme moral fonde la défense des droits de la conscience
dans le Commentaire philosophique, car il est inconcevable, à
ses yeux et selon les lumières de la raison naturelle, que Dieu nous
exhorte à pratiquer une violence contraire à la morale naturelle
et à la morale évangélique. Il faut donc chercher une
interprétation du "Contains-les d'entrer" qui soit compatible
avec notre conception de la bonté et la justice divines. Dans le
Commentaire, Bayle veut développer son commentaire sur des
"principes plus généraux et plus infaillibles"
que ceux de l'exégèse philologique ou théologique:
"Si je faisais ce Commentaire en théologien, je n'aurais
pas besoin de monter plus haut; je supposerais de plein droit que l'Evangile
est la première règle de la morale, et que n'être pas
conforme à l'Evangile, c'est sans autre preuve être manifestement
dans le crime; mais comme j'agis en philosophe, je suis contraint de remonter
jusques à la règle matrice, et originale qui est la lumière
naturelle" (Comm. philo., I, 3, éd. citée, p.103)
Ainsi, le premier chapitre est-il intitulé:
"Que la lumière naturelle, ou les principes généraux
de nos connaissances, sont la règle matrice et originale de toute
interprétation de l'Ecriture, en matière de moeurs principalement".
Le lecteur est incapable de renoncer à ces idées fournies
par la lumière naturelle, sans renoncer à sa nature d'homme:
c'est un passage crucial pour mon propos:
"Je sais bien qu'il y a des axiomes contre lesquelles les paroles
les plus expresses et les plus évidentes de l'Ecriture ne gagneraient
rien, comme que le tout est plus grand que sa partie; que si de
deux choses égales on ôte choses égales, les résidus
en seront égaux; qu'il est impossible que deux contradictoires
soient véritables, ou que l'essence d'un sujet subsiste réellement
après la destruction du sujet. Quand on montrerait cent fois
dans l'Ecriture le contraire de ces propositions; quand on ferait mille
et mille miracles, plus que Moïse et les apôtres, pour établir
la doctrine opposée à ces maximes universelles du sens commun,
l'homme fait comme il est n'en croirait rien; et il se persuaderait plutôt,
ou que l'Ecriture ne parlerait que par métaphores ou par contre-vérités,
ou que ces miracles viendraient du démon, que de croire que la lumière
naturelle fût fausse dans ces maximes" (Comm. philo.,
I, 1, éd. citée, p.87)
Bayle poursuit en soulignant que les théologiens catholiques
mêmes admettent que "ni l'Ecriture, ni l'Eglise, ni les miracles
ne peuvent rien contre les lumières évidentes de la Raison".
(ibid.). Cette lumière naturelle fonde nécessairement
tous nos jugements:
"Le Tribunal suprême et qui juge en dernier ressort et
sans appel de tout ce qui nous est proposé, est la raison parlant
par les axiomes de la lumière naturelle, ou de la métaphysique"
(ibid., p.88).
Ainsi, la raison juge, selon ses critères propres, de l'authenticité
de la Révélation:
"Tous les songes, toutes les visions des patriarches, tous les
discours qui ont frappé leurs oreilles, comme de la part de Dieu,
toutes les apparitions d'anges, tous les miracles, tout en général
a dû passer par l'étamine de la lumière naturelle; autrement
comment eût-on su si cela venait du mauvais principe qui avait séduit
Adam, ou du Créateur de toutes choses ?" (ibid.,
p.92-93)
Et Bayle poursuit son raisonnement sur la justice des lois de Moïse:
"il importe que la lumière naturelle ne trouve rien d'absurde
dans ce qu'on lui propose comme révélé; car ce qui
pourrait paraître d'ailleurs comme très certainement révélé,
ne le paraîtra plus dès qu'il se trouvera contraire à
la règle matrice, primitive et universelle de juger et de discerner
le vrai et le faux, le bon et le mauvais." (ibid., p.94)
Un dernier passage souligne avec une ironie lourde le statut privilégié
de la lumière naturelle par rapport à la soumission qu'exige
le texte de la Révélation. C'est l'accord de l'Ecriture avec
nos lumières anaturelles qui nous permet de croire que le texte est
révélé: cet accord est une condition non pas suffisante,
mais nécessaire:
"Un esprit attentif et philosophe conçoit clairement que
la lumière vive et distincte, qui nous accompagne en tous lieux et
en tous temps, et qui nous montre que le tout est plus grand que sa partie,
qu'il est honnête d'avoir de la gratitude pour ses bienfaiteurs, de
ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût
fait, de tenir sa parole, et d'agir selon sa conscience; il conçoit,
dis-je, clairement que cette lumière vient de Dieu, et que c'est
une révélation naturelle: comment donc s'imaginera-t-il que
Dieu vienne après se contredire, et souffler le chaud et le froid,
en parlant lui-même à nous extérieurement, ou en nous
envoyant d'autres hommes, pour nous apprendre tout le contraire des notions
communes de la raison ?" (ibid., p.94-95)
J'ai cité abondamment le texte du Commentaire pour imiter
Bayle lui-même, qui souligne lourdement le caractère rationnel
de nos idées morales et le caractère rationnel de l'obligation
qui en découle. Sa conclusion me paraît capitale, dans la mesure
où l'homme ne saurait juger divin un texte qui contredirait ses idées
de la justice et de la bonté de Dieu. Le Commentaire philosophique
se fonde sur ce principe, et le caractère universel de la Loi morale
dépend de ce rationalisme.
III. Le scandale de la foi
C'est dans les grands articles "Manichéisme,, et "Pauliciens"
que Bayle expose le scandale du mal: comment un Dieu juste et bon aurait-il
pu permettre que l'homme souffre ? Car cette souffrance va de soi:
"L'homme est méchant et malheureux : chacun le connaît
par ce qui se passe au-dedans de lui, & par le commerce qu'il est obligé
d'avoir avec son prochain. Il suffit de vivre cinq ou six ans, pour être
parfaitement convaincu de ces deux articles; ceux qui vivent beaucoup, &
qui sont fort engagés dans les affaires, connaissent cela encore
plus clairement." ("Manichéens" rem D) [2]
Cette description augustinienne, calvinienne, de la condition humaine
est le point de départ des raisonnements du philosophe de Rotterdam.
Comme raison suffisante de cette souffrance, les théologiens allèguent
le péché originel: Dieu ne serait pas coupable; il ne ferait
que punir la faute de l'homme. Mais c'est là un jeu de mots que Bayle
dénonce. Dieu n'a-t-il pas prévu le péché ?
Et n'a-t-il pas néanmoins mis les premiers êtres dans des conditions
telles qu'Il savait qu'ils commettraient le péché en question
? Un tel comportement est incompatible avec notre conception de la bonté
et de la justice:
"[...] les idées de l'ordre ne souffrent pas qu'une cause
infiniment bonne & sainte, qui peut empêcher l'introduction du
mal moral, ne l'empêche pas, lors sur-tout qu'en la permettant, elle
se verra obligée d'accabler de peines son propre ouvrage." ("Manichéens",
rem. D; cf. "Pauliciens", rem. F)
Ce serait une "monstrueuse doctrine", un "absurde paradoxe"
que d'admettre que notre idée de la justice et de la bonté
ne s'applique pas à Dieu; que Dieu échappe, en quelque sorte,
aux contraintes de nos principes moraux, puisque ces principes sont ceux-là
que Dieu nous a révélés au moyen de la lumière
naturelle.
Face à un tel paradoxe, Bayle aura recours au fidéisme
et au mystère: la foi implique un scandale inexplicable par la raison.
Bayle se tourne vers le pyrrhonien, et souligne tous les "avantages"
que la théologie peut attendre d'une philosophie de l'incertitude.
En effet, comme Bayle l'explique complaisamment par la bouche d'un abbé
désigné comme un "bon philosophe", les mystères
chrétiens de la Trinité, de l'Incarnation, de la Transsubstantiation
détruisent nos notions élémentaires d'unité,
d'identité, de personne, de substance, et, du côté moral,
le mystère du Péché originel et l'existence du Mal
détruisent nos notions élémentaires de justice, de
bonté et d'honnêteté. Le pyrrhonisme nous réduit
à douter s'il existe un corps et un esprit et à admettre que
nous n'avons que des idées relatives du juste et de l'honnête.
Cette philosophie d'élite nous réduit ainsi au non-sens: tout
discours rationnel devient impossible, et c'est en ce sens, affirme Bayle,
qu'elle nous prépare à la foi:
"C'est un grand pas vers la Religion Chrétienne que nous
attendions de Dieu la connoissance de ce que nous devons croire, & de
ce que nous devons faire: elle veut que nous captivions notre entendement
à l'obéissance de la Foi." (Pyrrhon", rem. C)
Cependant, la foi est réduite par le pyrrhonien à quelques
formules incompréhensibles, qu'on peut répéter mais
qu'on ne saurait rattacher à aucune idée précise -
ni de personne, ni de substance. En d'autres termes, notre abbé "bon
philosophe" a démontré à son collègue "qui
ne sait que sa routine" que sa foi est une formule creuse à
laquelle il croit ou "croit croire" ("Socin", rem.
H). Le pyrrhonisme a servi à révéler la véritable
nature de la foi.
Soulignons le problème que ce fidéisme souleve par rapport
au rationalisme moral qui fondait la doctrine de la tolérance. La
persécution religieuse, nous disait Bayle, est contraire à
la morale naturelle et à la morale évangélique. C'est
le caractère rationnel de la morale naturelle qui fait qu'elle s'impose
à tous les hommes; la morale évangélique tire sa légitimité,
non pas de sa nature de loi divine, mais de sa correspondance avec la morale
naturelle; ou plutôt, on ne peut concevoir que la morale évangélique
soit une loi divine que parce qu'elle correspond à la morale naturelle,
cette correspondance étant une condition nécessaire et suffisante.
C'est ensuite selon les mêmes principes rationnels de cette morale
que sont définis l'injustice de la punition du péché
originel, le scandale de l'existence du mal, le caractère "monstrueux"
de la prédestination, -- mystères que Bayle dit accepter par
pyrrhonisme. En d'autres termes, il fonde la morale naturelle (et religieuse)
sur l'évidence des premiers principes, ce qui l'oblige à fonder
la foi sur une soumission aveugle..., et cette soumission aveugle se justifie
par le pyrrhonisme, par le fait que l'homme n'atteint pas la vérité
par l'évidence de la raison. Il boucle ainsi la boucle, mettant en
cause son point de départ, la prémisse de l'évidence
rationnelle de la morale.
La contradiction est mise explicitement en évidence dans l'article
"Pyrrhon": selon l'abbé pyrrhonien, les idées
évidentes de la morale sont contredites par la doctrine chrétienne:
or, c'est sur ces idées évidentes, sur ces notions communes,
qu'a été construite la doctrine de la tolérance: ou
bien le chrétien doit renoncer aux idées évidentes
et donc à la tolérance, ou bien il doit renoncer au pyrrhonisme:
s'il renonce au pyrrhonisme, le voilà engagé à refuser
les mystères --c'est-à-dire à refuser le christianisme.
Bayle a parfaitement conscience du paradoxe: ainsi, lorsqu'on lui objecte
les exemples de persécution dans l'Ancien Testament, il avoue la
force de l'objection et remarque:
"Je connais même des gens, qui n'ont point de plus grandes
difficultez qui les empêchent de croire que Dieu soit l'Auteur des
loix de Moïse et de toutes les révélations qui ont fait
faire tant de carnages, que de voir que cela est si contraire aux idées
les plus pures de l'équité; car enfin, disent-ils, les notions
communes étant la révélation primitive et la règle
matrice et originale de tout ce sur quoi nous devons porter jugement, quelle
apparence que Dieu nous révèle d'un côté, par
la lumière naturelle, qu'il ne faut point forcer la conscience, et
de l'autre, par la bouche d'un Moïse et d'un Elie, qu'il faut tuer
ceux qui n'ont pas un tel ou un tel sentiment en matière de Religion
?" (Comm. philo., II, iv; éd. J.M. Gros, p.227)
Evoquant ensuite les solutions proposées par La Mothe Le Vayer
et par Naudé, il conclut:
"Mais à Dieu ne plaise que pour nous tirer de cette objection,
nous adoptions des pensées si dangereuses et si impies." (ibid.).
Philosophe professionnel, enseignant de philosophie à l'Académie
de Sedan et à l'Ecole Illustre de Rotterdam, logicien hors pair qui
se délecte dans le jeu labyrinthin des questions et des réponses,
Bayle nous confronte ainsi à une contradiction grossière:
le fidéisme qui permet de sauver la foi détruit sa propre
doctrine de la tolérance, ou bien le rationalisme moral qui fondait
la doctrine de la tolérance fonde aussi la dénonciation du
scandale de la foi. Remarquons aussi --dans la perspective qui est la nôtre
dans ce séminaire-- que, par la même occasion, le fidéisme
détruit le critère rationnel qui fondait la dénonciation
de la superstition dans les Pensées diverses comme dans le
Dictionnaire. Puisque, chemin faisant, ses formules provocatarices
lui ont valu de solides inimitiés parmi les théologiens réformés,
il s'en explique dans des Eclaircissements en 1702.
Nous ne relèverons qu'une formule de l'Ecalircissement sur
les Manichéens. Bayle y entame son plaidoyer pour une foi aveugle:
la foi est par définition obscure, et, par définition, elle
ne peut être fondée en raison. Et il apporte les maximes des
théologiens modernes qui confirment cette position: sa formule est
complexe mais révélatrice:
"Les Catholiques Romains et les Protestants s'accordent à
dire, qu'il faut récuser la Raison quand il s'agit du jugement d'une
Controverse sur les Mystères. Cela revient à ceci, qu'il
ne faut jamais accorder cette condition, que si le sens littéral
d'un passage de l'Ecriture renferme des Dogmes inconcevables, & combattus
par les Maximes les plus évidentes des Logiciens, & des Métaphysiciens,
il sera déclaré faux, & que la Raison, la Philosophie,
la Lumière naturelle, seront la règle que l'on suivra pour
choisir une certaine interprétation de l'Ecriture préférablement
à toute autre. Non seulement ils disent qu'il faut rejetter tous
ceux qui stipulent une telle chose comme une condition préliminaire
de la Dispute, mais ils soutiennent aussi que ce sont des gens qui s'engagent
dans un chemin qui ne peut conduitre qu'au Pyrrhonisme, ou qu'au Déisme,
ou qu'à l'Athéisme: de sorte que la barrière la
plus nécessaire à conserver la Religion de Jésus Christ
est l'obligation de se soumettre à l'Autorité de Dieu, &
à croire humblement les Mystères qu'il lui a plu de nous révéler,
quelque inconcevables qu'ils soient, & quelque impossibles qu'ils paroissent
à notre Raison." (ibid., p.632: nous soulignons)
L'ironie est ici certaine, car qui stipule une telle condition, sinon
Bayle lui-même dans les Pensées diverses et dans le
Commentaire philosophique; et qui s'engage ainsi sur le chemin du
pyrrhonisme, du déisme ou de l'athéisme, sinon Bayle lui-même,
au dire de Jurieu ? Bayle est donc conscient de la contradiction; il persiste
néanmoins à mettre en avant le fidéisme comme seule
défense possible de la foi, tout en sachant que ce fidéisme
détruit sa propre conception de la Révélation, telle
qu'il l'a exposée dans le Commentaire philosophique. C'est
une marque d'ironie qui doit guider le lecteur dans le labyrinthe des Eclaircissements.[3]
Conclusion
Bayle fonde sa dénonciation de la superstition sur le bon sens,
sur la lumière naturelle; l'extravagance des croyances astrologiques
se démontre par la raison; la superstition est évidemment
fausse, parce qu'elle est contraire à la raison, parce qu'elle nous
conduit à des conclusions absurdes et contradictoires.
Le refus de la persécution religieuse se fonde, de même,
sur les principes de la raison, sur la morale naturelle, que Bayle conçoit
comme une morale révéle par Dieu au moyen de la lumière
naturelle. La morale évangélique est en parfait accord avec
cette morale naturelle. Il nous serait d'ailleurs impossible d'admettre
le contraire, car il faudrait alors croire que Dieu "souffle le chaud
et le froid", qu'il nous révèle par la raison des principes
moraux qu'il contredirait lui-même dans l'Ecriture. Nous pouvons donc
hardiment soumettre notre interprétation des formules de l'Evangile
au critère de la lumière naturelle et de la morale naturelle:
une formule telle que "Contrains-les d'entrer" doit comporter
un sens figuratif, car, au sens littéral, elle est contraire à
la morale naturelle (et évangélique). Bayle fonde ensuite
sa doctrine des droits de la conscience individuelle sur les principes rationnels
de la morale naturelle.
Cependant, selon le critère de cette même morale naturelle,
il nous est impossible de comprendre comment un Dieu juste et bon peut punir
les hommes d'une faute qu'ils n'ont pas commise, ni comment il a pu laisser
commettre cette faute alors qu'il l'avait prévue. C'est le scandale
de la foi, une "doctrine monstrueuse" que Bayle défend,
néanmoins, par le recours au pyrrhonisme, car le pyrrhonisme dissout
toute notion de vrai et de faux, toute notion de juste et de criminel: Dieu
a pu agir comme il a fait pour des raisons qui nous échappent et
nous ne saurions condamner Ses actions comme injustes, car Sa volonté
est la véritable règle du vrai et du juste. La défense
de la foi par le pyrrhonisme l'engage ainsi dans une défense de l'"arbitrarisme":
est juste ce que Dieu veut et fait, même lorsque cette volonté
et ces actions contredisent les principes de notre morale. Bayle se hâte
de confirmer que ce pyrrhonisme, cet "arbitrarisme" est la
seule défense possible de la doctrine chrétienne.
Or, évidemment, cette défense sacrifie les principes de
la morale naturelle qui fondait la doctrine des droits de la conscience,
et cet "arbitrarisme" détruit la distinction rationnelle
entre la foi orthodoxe et la superstition. A la dénonciation par
Bayle des conséquences absurdes qui découlent de l'astrologie,
le sectaire peut désormais répondre que Dieu n'obéit
pas à notre logique, que ces contradictions sont inhérentes
à la "folie de la Croix", que les hommes ne sauraient
juger Dieu à l'aune de leur raison chétive.
Bayle nous conduit ainsi, consciemment, à un paradoxe dont il
n'est pas d'issue tant qu'on pose le problème en termes chrétiens.
C'est un paradoxe impliqué par la définition tautologique
de la superstition comme la foi de l'autre. Dès lors, on se condamne
à admettre que sa propre foi peut n'apparaître, peut n'être
qu'une superstition aux yeux des autres, - et même à ses propres
yeux:
"Les Philosophes Chrétiens qui parlent sincèrement
disent tout nets qu'ils sont Chrétiens, ou par la force de l'éducation,
ou par la grâce de la foi que Dieu leur a donnée, mais que
la suite des raisonnements philosophiques et démonstratifs ne serait
capable que de les rendre sceptiques à cet égard toute leur
vie." (Bayle à Naudis, le 8 septembre 1698).
Antony McKenna
NOTES
[1] E. Labrousse, Pierre Bayle, Paris 1996, ch. 1 et 2; R. Whelan,
The Anatomy of Superstition: a study of the historical theory and practice
of Pierre Bayle, Oxford 1989.
[2] Voir aussi "Ovide" rem H, "Diogène"
rem O, "Hélène", rem Y, "Vayer (La Mothe
Le)", rem F; "Xénophanes", rem. D et F; RQP
II §75, 86.
[3] Nous poursuivons cette analyse de l'ironie dans notre article: "L'Eclaircissement sur les pyrrhoniens",
dans les Actes du colloque de Nimègue, Le Dictionnaire de Pierre
Bayle (24-27 octobre 1996), à paraître à Maarssen,
APA-Holland University Press, 1997.