L'Eclaircissement
sur les pyrrhoniens
Antony McKenna © 1996
Preprint version - Published in the proceedings of
Nijmegen Congress, 1998.
Décidément, ces Eclaircissements n'éclaircissent
rien et obscurcissent plutôt la question ... Et cet obscurcissement
est volontaire. Bayle déclare lui-même qu'ils sont
destinés à "édifier les consciences
tendres". Il reprend des citations et des formules déjà
exploitées dans le corps du Dictionnaire pour réaffirmer
son orthodoxie, et cette orthodoxie se démontre par l'impossibilité,
pour ses adversaires, de rejeter l'autorité de saint Paul,
de préférer une philosophie humaine à la
foi des simples fondée sur le texte de l'Ecriture. C'est
dire, d'ores et déjà, que nous aurons moins affaire
à une véritable analyse technique du pyrrhonisme
--analyse que Bayle a fournie à l'article «Pyrrhon»
du Dictionnaire-- qu'à une rhapsodie sur le thème
du fidéisme et de ce que nous appellerons, par commodité,
l'"arbitrarisme". Nous désignerons par ce terme
barbare un raisonnement que Bayle exploite, à notre avis
(nous en donnerons plus loin les raisons), comme un indice d'ironie.
En effet, par opposition au rationaliste, l'"arbitrariste"
n'érige pas sa conception de la justice, de la sagesse
et de la bonté divines en critères de jugement sur
le texte de l'Ecriture et sur la doctrine chrétienne; il
reconnaît que ce que Dieu fait est juste -- par définition.
Quelqu'injuste que lui paraît, à première
vue, la punition de toute l'humanité à cause du
péché originel, par exemple, l'"arbitrariste",
tel Pascal, dénoncera la conception humaine de la justice
et s'inclinera devant une justice divine qui dépasse son
entendement:
"Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre
raison que de dire que le péché du premier homme
ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés
de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement
ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble
même très injuste. Car qu'y a-t-il de plus contraire
aux règles de notre misérable justice [...] ?"
(Lafuma 131; Sellier 164).
Telle est la formule pascalienne, que Filleau de La Chaise explique
en commentaire:
"[...] convenant une fois [qu'il] y a un Dieu, il ne faut
pas tant dire qu'il ne saurait faire ce qui est injuste, comme
il faut dire que ce qu'il fait ne saurait être injuste,
puisque sa volonté est l'unique règle du bien et
du mal..." (Discours, [[section]]42, éd. Lafuma,
1952, p.100)
Nous nous appuyerons sur cette notion pour lire entre les lignes
des Eclaircissements, car Bayle se garde bien de tirer
toutes les conséquences du fidéisme et de l'arbitrarisme
qu'il définit et qu'il s'attribue. Différents indices
d'ironie --en particulier, la référence implicite
à ses propres oeuvres et l'incohérence volontaire
de certains jeux de questions et de réponses-- nous permettront
de proposer une hypothèse de lecture.
Outre l'article «Pyrrhon» lui-même, de nombreux
articles du Dictionnaire évoquent les paradoxes
de la philosophie pyrrhonienne[1]. Parmi ceux-ci,
on trouve toutes sortes d'exemples où la science humaine
est mise en cause. L'exemple privilégié par Bayle
se situe dans le domaine des mathématiques et il se complaît
à tirer une conclusion paradoxale: d'une part, il reconnaît
que «les mathématiques sont la science la plus évidente
et la plus certaine dans les connoissances humaines» («Zénon
l'Epicurien», rem. D); d'autre part, il nous conduit avec
joie à reconnaître que «les mathématiques
démontrent l'existence d'une chose qui est contraire aux
notions les plus évidentes que nous aions dans l'entendement»
(«Zénon d'Elée», rem. I).
Parfois ce pyrrhonisme est mis en rapport avec la certitude de
la doctrine chrétienne. Ainsi, Bayle évoque le désaccord
entre Calvin et Mélanchthon et insiste sur la soumission
de la raison comme moyen de maintenir la paix:
"Voilà ce que tout le monde devrait imiter. Quand
même vous prouveriez invinciblement à un prédestinateur,
que son Système est lié nécessairement &
inévitablement avec cette conséquence, Donc Dieu
est l'auteur du péché; vous devriez vous contenter
de cette réponse à l'égard de sa personne:
Je vois aussi bien que vous la liaison de mon principe avec cette
conséquence, & ma Raison qui la voit ne me fournit
point assez de lumières, pour me faire comprendre comment
je me trompe en voiant cela; mais je ne laisse pas d'être
fortement persuadé, que Dieu trouve dans les thrésors
infinis de sa sagesse un moien certain de rompre cette liaison,
un moien, dis-je, certain et très-infaillible, quoiqu'il
me soit inconnu, et qu'il surpasse toute la portée de mes
lumières. Un Chrétien se doit piquer principalement
de soumission à l'autorité de Dieu. Ne pas croire
ce qu'on voit, doit être souvent sa devise, aussi bien que
croire ce qu'on ne voit pas." («Synergistes»,
rem. B; nous soulignons)
Le chrétien refuse de croire ce qu'il voit très
évidemment; il croit des choses qu'il voit très
obscurément: le fidéisme des Eclaircissements
est ici annoncé et Bayle précise qu'il faut s'en
contenter à l'égard de sa personne. Qu'il
suffise de souligner ici que, si elle s'impose légitimement
au niveau de la tolérance, cette remarque n'est pas satisfaisante
sur le plan de la logique (ou de la philosophie): elle revient
à dire, en effet, il faut se garder de porter un jugement
sur la personne, quelqu'erronées que puissent apparaître
ses opinions. Bayle évite ainsi d'aborder la cohérence
logique d'une foi fondée sur le mystère, se contentant
de formuler un principe de tolérance.
La portée d'une remarque sur Socin vaut aussi d'être
soulignée.
"On suppose que sans douter des mystères [les sociniens]
feignirent de les combattre, afin d'attirer beaucoup de monde.
C'est un pesant joug pour la Raison que de captiver son entedement
à la foi des trois personnes de la nature divine, &
à celle d'un Dieu homme: on soulage donc infiniment les
Chrétiens, lorsqu'on les délivre de ce joug; &
par conséquent il est croiable qu'on le fera suivre par
une foule de peuple, si on leur ôte ce grand fardeau. Voilà
pourquoi ces transfuges d'Italie transplantez dans la Pologne
nièrent la Trinité, l'Union hypostatique, le Péché
originel, la Prédestination absolue, &c" («Socin»,
rem. H)
Mais Bayle rejette cette supposition: les mystères ne rendent
pas la religion plus difficile à croire pour le peuple;
au contraire...
"Mais on peut répondre qu'ils eussent été
bien sots, & bien indignes de l'éducation Italienne,
s'ils eussent pris cette voie de fourberie. Les mystères
spéculatifs de la Religion n'incommodent guère les
peuples: ils fatiguent à la vérité un Professeur
en Théologie, qui les médite avec attention pour
tâcher de les expliquer, & de satisfaire aux Objections
des Hérétiques. Quelques autres personnes d'étude,
qui les examinent avec une grande curiosité, peuvent aussi
être fatiguez de la résistance de leur Raison; mais
tout le reste des hommes sont là-dessus dans une parfaite
tranquillité: ils croient, ou ils croient croire, tout
ce qu'on en dit, & ils se reposent doucement dans cette persuasion.
[...] Ils s'accommodent beaucoup mieux d'une doctrine mystérieuse,
incompréhensible, élevée au-dessus de la
Raison: on admire beaucoup plus ce que l'on ne comprend pas; on
s'en fait une idée plus sublime, & même plus
consolante. Toutes les fins de la religion se trouvent mieux dans
les objets que l'on ne comprend point: ils inspirent plus d'admiration,
plus de respect, plus de crainte, plus de confiance. [...] En
un mot, il faut convenir que dans certaines matières l'incompréhensibilité
est un agrément." (ibid.)
Nul doute que Bayle se situe ici du côté des "personnes
d'étude" qui examinent avec curiosité les mystères
et qui sont "fatiguez de la résistance de leur Raison".
Nul doute que le mystère est ici désigné
comme le trait caractéristique de la religion populaire:
"ils croient, ou ils croient croire": la formule
laconique met en doute implicitement notre capacité de
croire ce que nous ne comprenons pas. C'est un passage fort suggestif
que nous versons au dossier du pyrrhonisme et du fidéisme
des Eclaircissements.
Mais c'est surtout dans l'article «Pyrrhon» lui-même
que Bayle illustre, ironiquement nous semble-t-il, le soutien
que s'apportent réciproquement le pyrrhonisme et la foi,
puisqu'il y souligne la nouvelle force du pyrrhonisme qui lui
vient des mystères de la doctrine chrétienne, et,
réciproquement, le caractère propédeutique
du pyrrhonisme qui nous prépare à la foi en nous
enseignant la faiblesse de la raison. "C'est avec raison
qu'on déteste le Pyrrhonisme dans les Ecoles de Théologie",
lance-t-il d'abord, avant de préciser:
"Il n'y a [...] que la Religion qui ait à craindre
le Pyrrhonisme: elle doit être appuyée sur la certitude;
son but, ses effets, ses usages, tombent dès que la ferme
persuasion de ses véritez est effacée de l'âme.
Mais d'ailleurs, on a sujet de se tirer d'inquiétude; il
n'y a jamais eu, & il n'y aura jamais, qu'un petit nombre
de gens, qui soient capables d'être trompez par les raisons
des Sceptiques. La grace de Dieu dans les fidelles; la force de
l'Education dans les autres hommes; et si vous voulez même,
l'ignorance, & le penchant naturel à décider;
sont un bouclier impénétrable aux traits des Pyrrhoniens..."
(«Pyrrhon», rem. B)
Outre la grâce, l'habitude et le dogmatisme opiniâtre
servent de rempart contre le Pyrrhonisme: c'est dire que nous
avons affaire à une philosophie d'élite, et que
cette élite des philosophes triomphent de voir le soutien
que leur apporte la doctrine chrétienne. En effet, comme
Bayle l'explique complaisamment dans cette remarque par la bouche
d'un abbé désigné comme un "bon philosophe",
les mystères chrétiens de la Trinité, de
l'Incarnation, de la Transsubstantiation détruisent nos
notions élémentaires d'unité, d'identité,
de personne, de substance, et, du côté moral, le
mystère du Péché originel et l'existence
du Mal détruisent nos notions élémentaires
de justice, de bonté et d'honnêteté. Le pyrrhonisme
nous réduit à douter s'il existe un corps et un
esprit et à admettre que nous n'avons que des idées
relatives du juste et de l'honnête. Cette philosophie d'élite
nous réduit ainsi au non-sens: tout discours rationnel
devient impossible, et c'est en ce sens, affirme Bayle, qu'elle
nous prépare à la foi:
"C'est un grand pas vers la Religion Chrétienne que
nous attendions de Dieu la connoissance de ce que nous devons
croire, & de ce que nous devons faire: elle veut que nous
captivions notre entendement à l'obéissance de la
Foi." (Pyrrhon», rem. C)
Mais, en même temps, dans la même remarque de l'article
«Pyrrhon», Bayle approuve La Mothe Le Vayer qui désigne
cette philosophie de l'incertitude comme une voie de perdition,
car
"outre [que les Pyrrhoniens] ne se sont jamais déterminez
à reconnoître une cause première [...], il
est certain qu'ils n'ont rien cru de la Nature Divine qu'avec
suspension d'esprit, ni rien confessé [...] qu'en doutant,
& pour s'accommoder seulement aux loix & aux coutumes
de leur siècle, & du païs où ils vivoient..."
(ibid.)
En effet, la foi est réduite par le pyrrhonien à
quelques formules incompréhensibles, qu'on peut répéter
mais qu'on ne saurait rattacher à aucune idée précise
- ni de personne, ni de substance. En d'autres termes, notre abbé
"bon philosophe" a démontré à son
collègue "qui ne sait que sa routine" que sa
foi est une formule creuse à laquelle il croit ou croit
croire. Le pyrrhonisme a servi à révéler
la véritable nature de la foi -- non pas de la seule foi
populaire, mais de toute foi fondée sur le mystère.
Cette position fait scandale et une décision du consistoire
du 20 décembre 1698 suscite l'Eclaircissement sur
les pyrrhoniens. Ce texte doit être compris dans son
contexte. Après un premier Eclaircissement sur les athées,
Bayle aborde le problème du manichéisme par une
longue introduction sur le statut de la raison et de la foi qui
constitue le véritable point de départ de l'Eclaircissement
sur les pyrrhoniens. Nous résumons rapidement son
argumentation.
"bien loin que ce soit la propriété des ces
Vérités [religieuses] de s'accorder avec la Philosophie,
il est au contraire de leur essence de ne se pas ajuster avec
ses Règles" (p.630)
Catholiques et protestants s'accordent sur le fait que les mystères
sont "au-dessus de la raison", et Bayle tire rapidement
la conclusion:
"Si quelques Doctrines sont au-dessus de la Raison, elles
sont au-delà de sa portée. Si elles sont au-delà
de sa portée, elle n'y sauroit atteindre. Si elle n'y peut
atteindre, elle ne peut pas les comprendre. Si elle ne peut pas
les comprendre, elle n'y sauraoit trouver aucune idée,
aucun principe, qui soit une source de solution; & par conséquent
les Objections qu'elle aura faites demeureront sans Réponse,
ou, ce qui est la même chose, on n'y répondra que
par quelque Distinction aussi obscure que la thèse même
qui aura été attaquée." (ibid.)
Il précise ensuite les régles des disputes philosophiques:
ce sont les règles du jeu:
"Toute Dispute Philosophique suppose que les parties contestantes
conviennent de certaines définitions, , & qu'elles
admettent les règles du Syllogisme, & les marques à
quoi l'on connaît les mauvais Raisonnemens. Après
cela, tout consiste à examiner si une Thèse est
conforme médiatement ou immédiatement aux principes
dont on est convenu, si les prémisses d'une preuve sont
véritables, si la conséquence est bien tirée,
si l'on s'est servi d'un Syllogisme à quatre termes, si
l'on n'a pas violé quelque aphorisme du chapitre de
oppositis, ou sophisticis elenchis, &c. On remporte
la victoire, ou en montrant que le sujet de la Dispute n'a aucune
liaison avec les principes dont on étoit convenu, ou en
réduisant à l'absurde le Défendeur. Or on
l'y peut réduire, soit qu'on lui montre que les conséquences
de sa Thèse sont le oui & le non, soit qu'on le contraigne
à ne répondre que des choses tout-à-fait
inintelligibles." (ibid.; nous soulignons)
Puisque le but de la dispute philosophique est "d'éclaircir
les obscuritez & de parvenir à l'évidence",
"celui dont les réponses sont telles qu'on n'y comprend
rien, & qui avoue qu'elles sont incompréhensibles"
est condamné "dès-là par les règles
de l'adjudication de la victoire". Dans tout cela, aucune
opinion personnelle: ce sont les principes logiques, mécaniques,
de la dispute philosophique.
"Ce qu'il faut conclure de là est, que les Mystères
de l'Evangile étant d'un ordre surnaturel, ne peuvent point
et ne doivent point être assujettis aux règles de
la Lumière naturelle. Ils ne sont pas faits pour être
à l'épreuve des Disputes Philosophiques: leur grandeur,
leur sublimité, ne leur permet pas de la subir. Il seroit
contre la nature des choses qu'ils sortissent victorieux d'un
tel combat: leur caractère essentiel est d'être un
objet de Foi, et non pas un objet de Science. Ils ne seroient
plus des Mystères, si la Raison en pouvoit résoudre
toutes les Difficultez; & ainsi, au lieu de trouver étrange
que quelqu'un avoue que la Philosophie peut les attaquer, mais
non pas repousser l'attaque, on devroit se scandalaiser si quelqu'un
disoit le contraire." (ibid., p.631)
Ensuite, abandonnant ces généralités abstraites,
Bayle propose une analyse de la foi des apôtres, envisagée
non pas comme un raisonnement sur un témoignage, mais comme
un pur don de Dieu[2]. C'est un passage important
pour la suite: Bayle renverra implicitement à ce passage
dans son commentaire de la Religio Medici de Thomas Browne
et la distance entre l'une et l'autre définition de la
foi des apôtres sera un indice d'ironie.
Pour le moment, il pose sa définition de la foi des apôtres
et poursuit son argument. Les philosophes vantent l'évidence
de leur système; ils n'ont à craindre que la bêtise
de leur interlocuteur.
"Saint Paul, au contraire, reconnoît que sa doctrine
est obscure, qu'il ne la sait qu'imparfaitement; & qu'on n'y
peut rien comprendre à moins que Dieu ne communique un
discernement spirituel, & que sans cela elle ne passe que
pour folie." (ibid.)
Les Pères de l'Eglise se sont réglés sur
le même principe. Et Bayle de citer l'objection de Celse,
qui, selon Origène, se moquait des Chrétiens
"Qui ne voulant ni écouter vos raisons, ni vous en
donner de ce qu'ils croyent, se contentent de vous dire, N'examinez
point, Croyez seulement; ou bien, Votre Foi vous sauvera; &
ils tiennent pour maxime, que la sagesse du monde est un mal ...
S'ils se renferment, à l'ordinaire, dans leur, N'examinez
point, Croyez seulement; il faut, du moins, qu'ils me disent quelles
sont ces choses, qu'ils veulent que je croye." (ibid.)
Il faut définir les articles de la foi et il faut justifier
le choix de ces articles: c'est une objection importante, qui
reviendra constamment sous la plume de Bayle dans les Eclaircissements.
Ici, comme ailleurs, il fournit une réponse insatisfaisante:
à notre avis, c'est volontairement qu'il se contente ici
de la réponse très faible d'Origène, qui
insiste sur l'utilité de la foi aveugle pour des hommes
incapables d'examiner les choses par eux-mêmes.
La foi s'oppose à la vue, selon la formule de saint Paul.
La foi est par définition obscure, et, par définition,
elle ne peut être fondée en raison. Et Bayle d'apporter
les maximes des théologiens modernes qui confirment cette
position: sa formule est complexe mais révélatrice:
"Les Catholiques Romains et les Protestants s'accordent à
dire, qu'il faut récuser la Raison quand il s'agit du jugement
d'une Controverse sur les Mystères. Cela revient à
ceci, qu'il ne faut jamais accorder cette condition, que si
le sens littéral d'un passage de l'Ecriture renferme des
Dogmes inconcevables, & combattus par les Maximes les plus
évidentes des Logiciens, & des Métaphysiciens,
il sera déclaré faux, & que la Raison, la Philosophie,
la Lumière naturelle, seront la règle que l'on suivra
pour choisir une certaine interprétation de l'Ecriture
préférablement à toute autre. Non seulement
ils disent qu'il faut rejetter tous ceux qui stipulent une telle
chose comme une condition préliminaire de la Dispute, mais
ils soutiennent aussi que ce sont des gens qui s'engagent dans
un chemin qui ne peut conduitre qu'au Pyrrhonisme, ou qu'au Déisme,
ou qu'à l'Athéisme: de sorte que la barrière
la plus nécessaire à conserver la Religion de Jésus
Christ est l'obligation de se soumettre à l'Autorité
de Dieu, & à croire humblement les Mystères
qu'il lui a plu de nous révéler, quelque inconcevables
qu'ils soient, & quelque impossibles qu'ils paroissent à
notre Raison." (ibid., p.632: nous soulignons)
Ce passage nous paraît crucial: l'ironie est ici certaine,
car qui stipule une telle "condition" (si le sens
littéral d'un passage de l'Ecriture renferme des Dogmes
inconcevables, & combattus par les Maximes les plus évidentes
des Logiciens, & des Métaphysiciens, il sera déclaré
faux), sinon Bayle lui-même dans les Pensées
diverses et dans le Commentaire philosophique; et qui
s'engage ainsi sur le chemin du pyrrhonisme, du déisme
ou de l'athéisme, sinon Bayle lui-même, au dire de
Jurieu ? En ce sens, ce seul passage sert d'indice de lecture:
Bayle va nous abreuver d'autorités et de citations fidéistes,
mais il ne faudra pas perdre de vue ce point de repère
(nous y reviendrons).
Il continue cependant imperturbablement à présenter
le fidéisme, "l'arbitrarisme", comme la seule
défense solide de la foi: les dogmes sont incompréhensibles
à la raison; ils ont été révélés
par Dieu; il faut donc les croire sans les comprendre. La seule
dispute possible entre le philosophe et le théologien portera
donc sur la question de savoir si Dieu a révélé
tel ou tel dogme:
"Saint Paul n'eût pu avoir du dessous, qu'en cas qu'on
lui eût prouvé que Dieu ne demandoit point que l'on
crût ces choses." (ibid., p.633)
Bayle laisse encore soigneusement de côté la question
de l'examen, et joue sur le velours, appelant Nicole et Claude
à la barre des témoins pour confirmer que les mystères
apparaissent nécessairement contraires à la raison
et qu'ils seront donc attaqués par les philosophes.
A ceux qui voudraient croire que les théologiens ont apporté
des réponses satisfaisantes aux objections des incrédules,
Bayle rétorque les exemples de la Trinité et de
la Transsubstantiation, conduisant ainsi catholiques et protestants
à l'impasse, et précisant ce que c'est que répondre
solidement à une objection:
"Ce n'est pas le tout que de répondre, il faut donner
une solution qui excite quelque idée, et qui soit exempte
de la pétition du principe, & qui fasse voir que l'Objection
est fondée sur des fondemens qui n'ont point de liaison
avec les notions communes." (ibid.)
Et il appelle à l'aide les sociniens, qui ont tôt
fait de mettre en pièces les raisons qu'apportent les théologiens
pour expliquer les mystères:
"Mais les Sociniens sont aussi mal satisfaits de ces deux
espèces de Réponses [sur la Trinité et sur
la Transsubstantiation]. Les uns et les autres, disent les Sociniens,
manquent des trois caractères qu'on a marquez ci-dessus:
elles supposent ce qui est en question; elles sont ou aussi obscures,
ou plus obscures, que le Dogme même qui est le sujet de
la Controverse; elles sont si inconcevables, qu'on ne sauroit
les réfuter..." (ibid.)
Il en tire la conclusion qu'il visait, maintenant toujours cette
espèce d'équivalence très significative et
très suspecte entre les dogmes de la Trinité et
de la Transsubstantiation:
"Il y a dans l'une et l'autre Communion, la Romaine et la
Protestante, beaucoup de personnes qui sont mal édifiées
des Explications des Scholastiques, & qui jugent que ces gens-là
ont plus embrouillé que débrouillé les Mystères
de la Religion." (ibid., p.634)
Guez de Balzac est cité à l'appui de cet argument,
et Bayle conclut encore à l'utilité des contestations
sociniennes qui ont montré la faiblesse des arguments philosophiques
avancés pour défendre la Trinité.
Il cite ensuite un autre exemple. Thomas Burnet a publié
les réponses qui lui ont permis de remporter la victoire
contre le célèbre libertin John Wilmot, comte de
Rochester et d'obtenir sa conversion: à l'objection de
Rochester "qu'il n'est pas en la puissance de l'homme de
croire ce que l'on ne conçoit pas, et que c'est ouvrir
la porte aux fourberies des Prêtres que d'ajouter foi à
des Doctrines mystérieuses", Burnet répond
avec Pascal et avec Mauduit:
"l'incompréhensibilité d'un dogme n'est point
une raison valable de le rejetter, puisqu'il y a dans la nature
beaucoup de choses très-certaines qu'il nous est impossible
de comprendre, [... p.ex.] l'union de l'âme et du corps."
Luther, de son côté, soutient "qu'il y a des
choses fausses en philosophie qui sont vraies en théologie"
(p.635) -- soulignant par là que les mystères contredisent
les idées communes qui constituent le fondement des disputes
philosophiques. Bayle joue encore une fois avec l'incohérence,
comme on verra aux articles «Hoffman, Daniel» et «Luther»,
rem. KK, où cette formule de Luther fait précisément
l'objet de sa réfutation. C'est un nouvel indice d'ironie.
C'est armé de cette rhétorique, de ce discours piégé
par "l'arbitrarisme" et par la question de l'examen,
que Bayle aborde le problème de la Chute, de la prédestination,
du Mal et du manichéisme. Nous passerons donc directement,
pour notre part, au IIIe Eclaircissement : "Que ce
qui a été dit du Pyrrhonisme, dans ce Dictionnaire,
ne peut point préjudicier à la Religion", --
qui comporte huit sections.
Bayle propose une première maxime "certaine et incontestable":
"que le Christianisme est d'un ordre surnaturel, &
que son analyse est l'Autorité suprême de Dieu nous
proposant des Mystères, non pas afin que nous les comprenions,
mais afin que nous les croyions avec toute l'humilité qui
est due à l'Etre infini, qui ne peut ni tromper, ni être
trompé. C'est là l'Etoile polaire de toutes
les Discussions, & de toutes les Disputes, sur les Articles
de la Religion que Dieu nous a révélée par
Jésus-Christ. De là résulte nécessairement
l'incompétence du Tribunal de la Philosophie pour le jugement
des Controverses des Chrétiens, vu qu'elles ne doivent
être portées qu'au Tribunal de la Révélation."
(ibid., p.641)
Nous revenons ainsi à la question de la désignation
des dogmes révélés:
"Il ne s'agit donc plus que de la question de fait, savoir
si Dieu veut que nous croyions ceci ou cela." (ibid.)
Encore une fois, comme dans sa présentation de la réponse
d'Origène à Celse, Bayle écarte soigneusement
la question de l'examen de l'authenticité ou de la divinité
de l'Ecriture:
"Toute la dispute donc que les Chrétiens peuvent admettre
avec les Philosophes est sur cette question de fait, si l'Ecriture
a été composée par des Auteurs inspirés
de Dieu. Si les preuves que les Chrétiens allèguent
sur cela ne convainquent pas les Philosophes, la partie doit être
rompue, car il serait inutile de descendre à l'examen particulier
de la Trinité, &c, avec des gens qui ne reconnaîtraient
pas la Divinité de l'Ecriture, le seul et unique moien
de juger qui a tort ou qui a raison dans de semblables Controverses.
L'Autorité révélée doit être
le principe commun des Disputans là-dessus; & ainsi
plus de Dispute, lorsque les uns n'admettent point ce principe,
& que les autres l'admettent. Adversus negantem pricipia
non est disputandum." (ibid., p.642)
Dès lors, tout l'Eclaircissement roulera sur un
dato non concesso : la divinité de la révélation
contenue dans l`Ecriture Sainte. Bayle se met ainsi à l'abri
avant d'aborder "le Caractère des Pyrrhoniens":
"Or, de tous les Philosophes qui ne doivent point être
reçus à disputer sur les Mystères du Christianisme
avant que d'avoir admis pour règle la Révélation,
il n'y en a point d'aussi indignes d'être écoutez
que les Sectateurs du Pyrrhonisme; car ce sont des gens qui font
profession de n'admettre aucun signe certain de distinction entre
le vrai & le faux: de sorte que si par hazard la vérité
se montroit à eux, ils ne pourroient jamais s'assurer que
ce fût la vérité." (ibid.)
Les Pyrrhoniens font profession de découvrir tous les moyens
qui nous empêchent de découvrir la vérité.
Il sont "les plus indignes" d'être admis dans
la controverse, parce que les philosophes dogmatiques prétendent
--même si cela s'avère inexact-- arriver aux vérités
chrétiennes au moyen de la raison. Le rationalisme chrétien,
même défaillant, a droit de cité dans les
controverses chrétiennes, car on peut toujours espérer
rétablir les raisonnements défectueux, combler les
lacunes de l'argumentation, replâtrer les syllogismes boiteux,
mais avec les pyrrhoniens, tout espoir est perdu de renouer avec
la terre ferme de la certitude que vise le controversiste chrétien[3]. Que doit faire le chrétien devant
de telles arguties ? Bayle lui conseille de "ne pas entrer
en lice avec de tels disputateurs":
"La nacelle de Jésus-Christ n'est point faite pour
voguer sur cette mer orageuse, mais pour se tenir à l'abri
de cette tempête au port de la Foi." (ibid.)
Il faut donc abandonner la raison aux philosophes et se fier plutôt
aux Docteurs et aux Directeurs:
"nous ne saurions nous égarer sous de tels Guides;
et la Raison même nous ordonne de les préférer
à sa direction." (ibid.)
Or, le pyrrhonisme est une philosophie rationaliste, il est en
quelque sorte un rationalisme outré. Pour maintenir sa
position fidéiste, Bayle doit donc maintenant modérer
l'impression qu'il a donnée dans la remarque B de l'article
«Pyrrhon» que la doctrine chrétienne renforce
le pyrrhonisme. D'abord, lance-t-il,
"Ce seroit une pensée bien fausse que de s'imaginer
que Jésus-Christ a eu quelque sorte de dessein de favoriser
ou directement ou indirectement une partie des Sectes des Philosophes
dans les Disputes qu'elle avoit avec les autres. Son dessein a
été plutôt de confondre toute la Philosophie,
& d'en fair voir la vanité. [...] Il a voulu que ses
Disciples et les sages de ce Monde fussent si diamétralement
opposez, qu'ils se traitassent réciproquement de fous;
il a voulu que comme son Evangile paroissoit une folie aux Philosophes,
la Science de ceux-ci parût à son tour une folie
aux Chrétiens." (ibid.)
Une longue citation de saint Paul confirme cette leçon.
D'autre part, la doctrine chrétienne semble fournir des
armes aux philosophes pyrrhoniens ? Qu'importe ?
"Croiez-vous que si l'on eût dit aux Apôtres,
que leur doctrine exposoit les philosophes dogmatiques à
de nouvelles attaques de la part des Pyrrhoniens, ils s'en fussent
souciez ? Ne nous mettons point en peine des Disputes de ces gens-là,
eussent-ils dit, laissons les morts ensevelir les morts; plus
ils se battront, & s'accableront les uns les autres, mieux
pourra-t-on reconnoître la vanité de leur prétenduë
Science." (ibid.)
Saint Paul et ses collègues auraient rétorqué
aux pyrrhoniens que "les préliminaires les plus nécessaires
pour entrer dans le Roiaume de Dieu étoient d'oublier,
ou de mettre à part, tout cet attirail de fausse Science."
L'agressivité rhétorique ne doit pas masquer la
réelle concession philosophique: en effet, la doctrine
chrétienne renforce le pyrrhonisme; Bayle confirme ici
la position adoptée dans la remarque B de l'article «Pyrrhon».
Il poursuit en citant Guez de Balzac, qui soutient que les disputes
philosophiques peuvent servir à convertir certains esprits
rebelles qui ne veulent se fier qu'à la raison: cela est
hors de question aux yeux de Bayle; la raison ne saurait nous
mener vers la foi. Le pyrrhonisme apparaît ainsi comme la
philosophie la plus éloignée de la vérité
chrétienne. Et Bayle conclut cet argument:
"De tout ce que je viens de dire il est aisé de conclure,
que l'on ne peut s'allarmer des Objections Pyrrhoniennes, sans
faire paroître l'infirmité de la Foi, & sans
prendre du mauvais sens ce qu'il falloit prendre de la bonne anse."
(ibid., p.644)
Ainsi se confirme l'abîme entre la Philosophie et la Foi,
et cet abîme impose un choix:
"Il faut nécessairement opter entre la Philosophie
et l'Evangile: si vous ne voulez rien croire que ce qui est évident
et conforme aux notions communes, prenez la Philosophie et quittez
le Christianisme: si vous voulez croire les Mystères incompréhensibles
de la Religion, prenez le Christianisme, & quittez la Philosophie;
car de posséder ensemble l'évidence et l'incompréhensibilité,
c'est ce qui ne se peut [...] Il faut opter nécessairement
..." (ibid.)
Le chrétien est en droit de se moquer de la folie des philosophes
et surtout de celle des pyrrhoniens: sa position est inébranlable,
mais il doit prendre conscience des contraintes qu'elle implique:
"Tout Chrétien qui se laisse déconcerter par
les Objections des Incrédules, & qui en reçoit
du Scandale, a un pied dans la même fosse qu'eux."
(ibid.)
Habile renversement des choses ! Celui qui faisait figure d'accusé,
à cause de la complaisance avec laquelle il avait étalé
les principes pyrrhoniens, rétorque que ses accusateurs
mêmes révèlent la fragilité de leur
foi par les objections qu'ils lui opposent: ils ont un pied dans
la même fosse que les philosophes.
A quoi bon, demandera-t-on, cet étalage de raisons philosophiques
dans le Dictionnaire ? C'est d'abord, dit Bayle, qu'il
faut que l'historien rapporte fidèlement le fort et le
faible de chaque opinion: c'est son devoir professionnel, sa fonction,
et l'historien doit suivre cette vocation "en dût-il
naître par accident quelque désordre", même
si certaines opinions peuvent "nuire entre les mains de ceux
qui abusent des meilleures choses". Ensuite et surtout,
"Rien n'est plus nécessaire que la Foi, & rien
n'est plus important que de bien connoître le prix de cette
Vertu Théologale." (ibid.)
Il ne suffit pas de croire par de douteuses raisons philosophiques
aux dogmes de la religion:
"[L'essence de la foi] consiste à nous attacher par
une forte persuasion aux Vérités révélées,
& à nous y attacher par le seul motif de l'autorité
de Dieu. Ceux qui croient par des Raisons Philosophiques l'immortalité
de l'âme, sont orthodoxes, mais jusques-là ils n'ont
nulle part à la Foi dont nous parlons. Ils n'y ont part
qu'en tant qu'ils croient ce dogme à cause que Dieu nous
l'a révélé, & qu'ils soumettent humblement
à la voix de Dieu tout ce que la Philosophie leur présente
de plus plausible, pour leur persuader la mortalité de
l'âme." (ibid.)
Et Bayle en arrive à définir le "mérite"
de la foi comme proportionnel à l'effort nécessaire
pour surmonter les objections philosophiques:
"Ainsi le mérite de la foi devient plus grand, à
proportion que la Vérité révélée
qui en est l'objet surpasse toutes les forces de notre esprit;
car à mesure que l'incompréhensibilité de
cet objet s'augmente par le grand nombre de Maximes de la Lumière
naturelle qui le combattent, il nous faut sacrifier à l'autorité
de Dieu une plus forte répugnance de la Raison, & par
conséquent nous nous montrons plus soumis à Dieu,
& nous lui donnons de plus grandes marques de notre respect,
que si la chose étoit médiocrement difficile à
croire." (ibid.)
Et il en tire la conclusion logique:
"la Foi du plus haut prix est celle qui sur le témoignage
divin embrasse les Véritez les plus opposées à
la Raison." (ibid., p.645)
Quelle est la marque de l'ironie dans ce passage ? Quelle est
l'indice de l'antiphrase ? Outre la cocasserie intrinsèque
de cette prime à l'extravagance, le rationalisme de Bayle
lui-même dans les Pensées diverses et dans
le Commentaire philosophique nous servira de guide : nous
y reviendrons plus loin. En attendant, Bayle s'amuse à
tirer les conséquences de cet abandon des premiers principes,
et il apporte l'exclamation célèbre du maréchal
d'Hocquincourt dans la Conversation composée par
Saint-Evremond:
"Point de raison, c'est la vraye Religion cela, point de
raison !" (ibid.)
Et il commente:
"Qu'on donne un air plus sérieux & plus modeste
à cette pensée, elle deviendra raisonnable."
(ibid.)
-- fournissant enfin une citation de Desmaizeaux, qui cite à
son tour Pierre de Blois --c'est-à-dire qui invoque l'autorité
de la tradition catholique-- pour appuyer la définition
baylienne du "mérite" de la foi déraisonnable.
Ce que disent les catholiques de la Transsubstantiation, les Protestants
le disent de la Trinité: la substitution désigne
l'équivalence philosophique de ces deux dogmes, et Bayle
fournit deux derniers témoignages paradoxaux. D'une part,
Thomas Browne, dans sa Religio Medici, se félicite
de ce qu'il n'a pas vécu du temps de Jésus-Christ
et des Apôtres: étant témoin de la vérité
des choses, sa foi, dit-il, aurait été involontaire
et donc sans mérite, tandis que sa foi aveugle constitue
un bouclier contre toutes les objections:
"la Foi pour être exquise doit persuader les choses
qui sont non seulement au-dessus de la Raison, mais qui semblent
aussi répugner à la Raison & au témoignage
des Sens." (ibid.)
Ainsi, si notre médecin eût été témoin
de la Résurrection, il eût cru selon la raison et
les sens, mais sa foi n'eût pas été méritoire;
étant né au XVIIe siècle, il croit contre
la raison et les sens, et sa foi est méritoire. Cette hiérarchie
du mérite devient folle, en effet, car le médecin
peut se féliciter ainsi de n'avoir pas été
un des disciples du Christ et il met le mérite de sa foi
au-dessus de celui des apôtres ... Or, nous avons vu, dans
l'Eclaircissement sur les Manichéens, que Bayle
caractérise explicitement la foi des apôtres comme
un effet, non pas de leurs réflexions, mais de la grâce
divine.
Enfin, Bayle cite le mathématicien John Craig, qui a calculé
les degrés de probabilité et du décroissement
de la probabilité des principes du christianisme:
"Il trouve qu'elle peut durer encore 1454 ans, d'où
il conclut que Jésus-Christ reviendra avant ce temps-là."
(ibid., p.646)
Soulignons l'incohérence de cette conclusion selon le raisonnement
fidéiste de Bayle. Le mathématicien devrait raisonner
ainsi: si les principes du christianisme restent probables pendant
encore 1454 ans, et que leur probabilité décroît
pendant cette période, alors la foi deviendra au fur et
à mesure de plus en plus méritoire, car elle s'appuyera
sur une probabilité de plus en plus petite; après
1454 ans, elle deviendra exquise, car, à partir de cette
date-là, elle s'opposera parfaitement à la raison.
Jésus-Christ se gardera donc bien de venir avant cette
date, qui marquera la perfection de la foi, puisque c'est à
la qualité exquise de cette foi déraisonnable qu'il
pourra alors reconnaître ses véritables disciples.
Cette incohérence, ajoutée à celle du médecin,
la référence implicite à ses propres oeuvres
qui fournit l'indice de l'antiphrase et de l'ironie, et, enfin,
les références aux auteurs les plus sulfureux et
les plus farfelus, tout cela nous suggère que Bayle s'amuse
ici -- comme aussi dans sa conclusion, qu'il emprunte encore une
fois à Saint-Evremond:
"Pourvu qu'on ait réduit sa raison à ne raisonner
plus sur les choses que Dieu n'a pas voulu soumettre au raisonnement,
c'est tout ce qu'on peut souhaitter. Non seulement je crois avec
Salomon que le silence du Sage vaut mieux en ce cas que le discours
du Philosophe, mais je fais plus d'état de la foi du plus
stupide païsan, que de toutes les leçons de Socrate."
(ibid., p.646-647)
Et enfin, assis en souriant sur les ruines de la raison, il rassure
son lecteur:
"En voilà, ce me semble, plus qu'il n'en faut pour
dissiper les scrupules que les prétendus triomphes des
Pyrrhoniens avoient fait naître dans l'esprit de quelques-uns
des mes Lecteurs." (ibid.)
Certes, tel bon mot, telle incohérence, telle volonté
tenace d'aller toujours à la limite, le choix de Saint-Evremond
comme témoin, dont Bayle souligne au passage l'ironie (il
suffirait, dit-il, de donner un air sérieux à
sa formule pour en faire in interprète fidèle de
saint Paul), la contradiction entre la position fidéiste
(et "arbitrariste") affichée ici et le raisonnement
qu'il tient dans ses autres oeuvres, tout cela peut nous inciter
à imaginer, sur les lèvres de l'auteur de ces lignes,
un sourire narquois. Mais nous ne nous atterderons pas sur la
question de la sincérité; nous essayerons plutôt
de mettre en évidence certaines conséquences logiques
de la position fidéiste affichée dans les Eclaircissements.
Il s'agit d'abord de l'abandon, par l'abbé pyrrhonien,
des premiers principes ou notions communes de la logique et de
la morale, abandon qui est présenté comme une conséquence
de la doctrine chrétienne. Or, dans le Commentaire philosophique,
le rationalisme moral fondait sur ces mêmes notions communes
la doctrine de la tolérance, et l'élaboration de
cette doctrine s'accompagnait de paroles très fortes sur
l'autorité de la raison dans le domaine de la foi, c'est-à-dire
dans l'interprétation de l'Ecriture: ainsi, le premier
chapitre est-il intitulé:
«Que la lumière naturelle, ou les principes généraux
de nos connaissances, sont la règle matrice et originale
de toute interprétation de l'Ecriture, en matière
de moeurs principalement».
Le lecteur est incapable de renoncer à ces idées
fournies par la lumière naturelle, sans renoncer à
sa nature d'homme. C'est un passage crucial pour notre propos:
«Je sais bien qu'il y a des axiomes contre lesquelles les
paroles les plus expresses et les plus évidentes de l'Ecriture
ne gagneraient rien, comme que le tout est plus grand que sa
partie; que si de deux choses égales on ôte
choses égales, les résidus en seront égaux;
qu'il est impossible que deux contradictoires soient véritables,
ou que l'essence d'un sujet subsiste réellement après
la destruction du sujet. Quand on montrerait cent fois dans
l'Ecriture le contraire de ces propositions; quand on ferait mille
et mille miracles, plus que Moïse et les apôtres, pour
établir la doctrine opposée à ces maximes
universelles du sens commun, l'homme fait comme il est n'en croirait
rien; et il se persuaderait plutôt, ou que l'Ecriture ne
parlerait que par métaphores ou par contre-vérités,
ou que ces miracles viendraient du démon, que de croire
que la lumière naturelle fût fausse dans ces maximes»
(Comm. philo., I, 1, éd. J.-M. Gros, p.87)
Toujours dans le Commentaire philosophique, Bayle poursuit
son raisonnement sur la justice des lois de Moïse:
«il importe que la lumière naturelle ne trouve rien
d'absurde dans ce qu'on lui propose comme révélé;
car ce qui pourrait paraître d'ailleurs comme très
certainement révélé, ne le paraîtra
plus dès qu'il se trouvera contraire à la règle
matrice, primitive et universelle de juger et de discerner le
vrai et le faux, le bon et le mauvais.» (ibid., p.94)
Et il propose, dans le Commentaire, comme plus tard dans
la Continuation des pensées diverses, la comparaison
des règles élémentaires de la morale avec
les principes des mathématiques:
«Un esprit attentif et philosophe conçoit clairement
que la lumière vive et distincte, qui nous accompagne en
tous lieux et en tous temps, et qui nous montre que le tout
est plus grand que sa partie, qu'il est honnête d'avoir
de la gratitude pour ses bienfaiteurs, de ne point faire à
autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, de
tenir sa parole, et d'agir selon sa conscience; il conçoit,
dis-je, clairement que cette lumière vient de Dieu, et
que c'est une révélation naturelle: comment donc
s'imaginera-t-il que Dieu vienne après se contredire, et
souffler le chaud et le froid, en parlant lui-même à
nous extérieurement, ou en nous envoyant d'autres hommes,
pour nous apprendre tout le contraire des notions communes de
la raison ?» (ibid., p.94-95)
Il y a ici une contradiction formelle qui vaut d'être soulignée.
Dans le Commentaire, Bayle fonde la morale naturelle sur
l'évidence des premiers principes; la doctrine chrétienne
va à l'encontre de la morale naturelle; Bayle prêche
donc la soumission à l'autorité de l'Ecriture, et
cette soumission aveugle se justifie par le pyrrhonisme, par le
fait que l'homme n'atteint pas la vérité par l'évidence
de la raison. Il boucle ainsi la boucle, mettant en cause son
point de départ, la prémisse de l'évidence
rationnelle qui garantissait la vérité des premiers
principes de la morale.
D'ailleurs, ce raisonnement du Commentaire ne fait que
reprendre un principe des Pensées diverses, où
Bayle fonde constamment son raisonnement sur notre conception
de la rationalité divine: ainsi, dit-il tout au long de
l'oeuvre, les comètes ne doivent pas être interprétées
comme un signe de Dieu aux croyants ou aux incroyants, car ce
signe serait inefficace, et partant indigne de la sagesse divine.
Notre conception des qualités divines de Sagesse, de Justice
et de Bonté guide à tout moment l'argumentation
de Bayle dans ses oeuvres: le scandale du dogme découle
précisément de ce qu'il implique que Dieu ne se
comporte pas selon notre conception de ses qualités: tout
le problème vient donc de ce que Bayle ne fait aucune concession
à "l'arbitrarisme"; il érige constamment
la conception humaine de la Sagesse, de la Justice et de la Bonté
en critères de jugement sur le comportement divin. C'est
dire qu'il y a, dans les Eclaircissements, paradoxe et
provocation.
D'autres conséquences de la position fidéiste valent
d'être mises en évidence. En effet, puisqu'il n'y
a aucun critère rationnel qui puisse s'appliquer dans le
domaine religieux, il va de soi que la raison ne peut pas nous
aider à distinguer l'orthodoxe de l'hétérodoxe;
l'acte de foi de l'un et de l'autre repose sur une soumission
de la raison à ce qu'elle reconnaît comme une autorité
suprême. On ne saurait faire de distinction formelle entre
l'acte par lequel l'orthodoxe adhère à sa foi orthodoxe
et l'acte par lequel l'hétérodoxe adhère
à sa foi hétérodoxe: de chaque côté,
"la foi est sans évidence quant à l'objet"
(Ecl. sur les Manichéens, p.632). Dès lors,
aux yeux du philosophe, il s'ensuit qu'il n'y a pas de distinction
formelle possible entre l'acte de foi par lequel l'orthodoxe adhère
à sa foi orthodoxe et l'acte de foi par lequel le superstitieux
adhère à sa superstition. On dira que c'est une
question de bon sens: est hétérodoxie, la simple
déviation par rapport à une doctrine orthodoxe;
est superstitieux, ce qui est manifestement contraire au bon sens.
Mais, précisément, "l'arbitrarisme" de
Bayle a mis le bon sens hors de cause. Il ne peut plus servir
de guide dans ce domaine. La religion est folie aux yeux du philosophe.
On invoquera ensuite l'argument pascalien: c'est la raison même
qui autorise la soumission à ce qui n'est pas contre la
raison mais au-dessus de la raison:
"Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu
de la raison." (L. 182; S. 213)
"La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non
pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus mais
non pas contre." (L. 185; S. 217)
Cependant, Bayle s'est déjà interrogé sur
cette distinction dans les textes que nous avons cités,
et dans la RQP il la rejette explicitement[4]:
Dès lors, le fidéisme justifie toute foi et toute
superstition. Si nous suivons le raisonnement de Bayle, l'écart
entre la raison et la croyance sera la mesure de son "mérite".
La distinction formelle entre foi et superstition est devenue
impossible.
En d'autres termes, seul le rationalisme est compatible avec les
premiers principes ou idées communes et évidentes,
en métaphysique et en morale; seul le rationalisme moral
fonde la doctrine de la tolérance. Mais cette philosophie
est incompatible avec la conception d'un Dieu bon et juste; en
ce sens, elle détruit la foi. Seuls le silence, la révérence,
l'admiration ... sont compatibles avec la foi -- mais alors cette
foi s'apparente à une superstition.
En tout ceci, nous avons souligné le fait que, dans ces
textes, Bayle écarte soigneusement la question de l'examen.
Il affirme bien que, du côté de la raison, il ne
peut être question que de savoir si Dieu a dit telle ou
telle chose, si tel dogme est autorisé par Son autorité,
mais il n'aborde pas directement dans ces articles, ni dans les
Eclaircissements, les difficultés de l'examen. Car
elles sont considérables, comme il l'a constaté
dans les comptes rendus consacrés aux ouvrages de Claude
et de Nicole[5]. Bayle propose
les arguments de Nicole contre l'examen et conclut avec Claude
contre Nicole: «on doit tenir pour indubitable que les Catholiques
n'arriveront pas mieux à la Foy que les Huguenots»:
"Il faut donc que l'on avoue que Dieu n'exige point des ignorants,
qu'ils connaissent l'infaillibilité de l'Eglise par un
examen de l'Ecriture accompagné de toutes les lumières,
et de toutes les recherches dont parle M. Nicole." (NRL,
novembre 1684, art. 1, p.340)
Incapables de trouver la vérité par l'examen des
dogmes et incapables de vérifier le fondement de l'autorité
à laquelle prétend l'Eglise, les «simples»
sont bien à plaindre... La position du journaliste est
confirmée, dans le Dictionnaire, à l'article
«Nicolle», rem. C[6]:
Contrairement à ce que Bayle fait semblant de croire dans
les Eclaircissements, il est donc impossible au croyant
de vérifier l'authenticité biblique des articles
de sa foi. Aux catholiques qui pourraient se féliciter
des difficultés soulevées par Nicole parmi les théologiens
réformés, Bayle rétorque:
"C'est un avantage chimérique par rapport à
sa Communion; & il a causé un mal réel dans
le Christianisme, en excitant des contestations qui démontrent,
que ni par la voie de l'Autorité, ni par la voie d'Examen,
on ne peut choisir un parti avec la satisfaction de se dire, qu'on
a fait un bon usage de sa Raison; car ce bon usage consiste à
suspendre son jugement, jusques à ce que l'évidence
des preuves se présente." («Nicolle»,
rem. C)
Ce texte confirme, à nos yeux, les indices d'ironie dans
les Eclaircissements : il est impossible, dans la perspective
fidéiste que Bayle s'attribue, d'appliquer un critère
rationnel à la définition de la foi, de préciser
les dogmes qui sont révélés par l'Ecriture,
et partant de distinguer entre la foi et la superstition. Le pyrrhonisme
se révèle ainsi être, non pas un refuge, mais
la ruine de la foi.
C'est donc sur la définition du Philosophe Chrétien
que nous conclurons:
"Les Philosophes Chrétiens qui parlent sincèrement
disent tout net qu'ils sont Chrétiens, ou par la force
de l'éducation, ou par la grâce de la foi que Dieu
leur a donnée, mais que la suite des raisonnements philosophiques
et démonstratifs ne serait capable que de les rendre sceptiques
à cet égard toute leur vie." [7]
Le croyant croit par coutume ou par grâce. Laissons de côté
la grâce, sur laquelle nos commentaires ne seraient qu'impertinents.
Cette définition de la foi doit beaucoup à Montaigne
et à Pascal: "Qui s'accoutume à la foi la croit
..." (Lafuma 419; Sellier 680). Tout comme Pascal précisait
que son "sentiment" pouvait se révéler
être une simple "fantaisie"[8]
, Bayle précise que la foi peut se révéler
être le produit d'une éducation, c'est-à-dire
d'une habitude, d'une coutume, du hasard de la géographie
et de l'époque: "Nous sommes Chrétiens au même
titre que nous sommes Allemands ou Périgourdins" (Montaigne,
II.12): autrement dit, la foi peut se révéler être
une simple superstition.
La comparaison avec Pascal est intéressante, car Bayle
s'accapare des Pensées et cherche à lire
entre les lignes une expression du fidéisme qu'il met lui-même
en avant. Cependant, Pascal trace une ligne entre deux extrêmes:
"Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura
rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les
principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule."
(Lafuma 173; Sellier 204)
Nous sommes loin du "mérite" de la foi tel que
Bayle l'a défini. Par ailleurs, Pascal admet la justice
de la punition du péché originel, puisqu'elle est
imposée par Dieu. Elle est juste, quoiqu'elle contredise
nos idées communes de la justice. Ce que Dieu fait est
juste, par définition. Le rationalisme moral de Bayle s'oppose
constamment à cet "arbitrarisme" -- depuis les
Pensées diverses jusqu'aux RQP: la foi ne
saurait réduire le scandale de l'injustice divine.
Mais surtout, nous constatons, dans le corps du Dictionnaire
comme dans les Eclaircissements, l'échec de la Philosophie
Chrétienne de Malebranche. Le Philosophe Chrétien
incarné par l'oratorien redécouvrait par l'évidence
de la raison les vérités qu'il pouvait déjà
connaître par une foi aveugle :
"En un mot, pour être Fidèle il faut croire
aveuglément, mais pour être Philosophe il faut voir
évidemment..." [9]
Mais la certitude de cette foi est fondamentalement rationnelle
:
"...la certitude la foi dépend de la connaissance
que la raison donne de l'existence d'un Dieu." (ibid.,
II.52)
Il y a dans la philosophie de Malebranche une continuité
entre Raison divine et raison humaine : l'évidence permet
à l'homme de découvrir un Ordre qui s'impose à
Dieu-même. C'est ce qui autorise Malebranche à "déduire
de l'idée d'un Etre infiniment parfait" sa Philosophie
Chrétienne (ibid., XV.10). Or, Bayle retient le
rationalisme moral, qui lui impose de dénoncer le scandale
des grands mystères de la religion chrétienne: péché
originel, existence du Mal..., et il tient cette relation harmonieuse
entre la raison et la foi pour une illusion. Le pyrrhonisme a
fait son oeuvre: les tâtonnements de la raison, ses arguties,
ses paradoxes ne nous conduisent jamais à la certitude
de la foi.
Bayle partage avec Malebranche le rationalisme moral qui sert
de point de départ dans l'argumentation: Dieu doit se conformer
à nos idées de la justice et de la bonté.
Il constate que les dogmes de la doctrine chrétienne sont
incompatibles avec ces notions. Il repousse dans les brouillards
des paradoxes fidéistes la conséquence impliquée
par sa prémisse: le vrai Dieu doit se conformer à
nos notions de justice et de bonté; or, le Dieu de la Bible
ne se conforme pas à ces notions; donc, le Dieu de la Bible
n'est pas le vrai Dieu.
Bayle maintient le rationalisme moral et, face aux actions paradoxales
du Dieu d'Abraham, il a recours au fidéisme pour sauver
la foi. Mais la foi qu'il "sauve" ne peut plus faire
l'objet d'un raisonnement quelconque: elle est répétition
de formules incompréhensibles. En ce sens, la compréhensibilité
de la foi --et donc notre capacité de distinguer entre
la foi et une superstition quelconque-- sont le prix du rationalisme
moral que Bayle maintient jusqu'au bout. Ne pourrait-on pas appliquer
ici à Bayle lui-même la formule qu'il applique à
Malebranche dans une lettre à Leclerc ?
"Je croi franchement que ce qui fait que le Père Malebranche
donne prise à tant de difficultez, c'est qu'il garde nécessairement
des mesures dans ses écrits, de peur de donne encore plus
de prise."[10]
En effet, le rationalisme se retournera contre la religion chrétienne.
L'influence de Malebranche sur le rationalisme philosophique des
Lumières confirme le diagnostic du philosophe de Rotterdam.
Les philosophes clandestins se contenteront d'illustrer la mineure
du syllogisme implicite de Bayle: les actions du Dieu de l'Ecriture
sont incompatibles avec nos notions de Sa sagesse, de Sa justice,
de Sa bonté ... et ils tireront la conclusion évidente
aux yeux du rationaliste.
Antony McKenna
NOTES
1 Voir Anaxagoras, in corp.; Arcésilas,
rem. E, F, H, K; Arminius, rem. E; Carnéade, rem. L; Démocrite,
in corp.; Nicolle, rem. C; Socin, rem. H, I, L; Synergistes,
rem. B; Xénophanes, rem. L; Zénon d'Elée,
rem. E, F, G, H, I, K; Zénon l'Epicurien, rem. D.
2 "J. Christ ordonne d'abord la Foi & la Soumission
[...] Or cette Foi qu'il exigeoit ne s'acquéroit point
par une suite de discussions Philosophiques, & par de grands
raisonnemens: c'étoit un don de Dieu, c'étoit une
pure grace du Saint Esprit, & qui ne tomboit pour l'ordinaire
que sur des personnes ignorantes. Elle n'étoit même
pas produite dans les Apôtres par l'effet des réflexions
sur la sainteté de vie de J. Christ, & sur l'excellence
de sa Doctrine, & de ses Miracles. Il faloit que Dieu lui-même
leur révélât que celui dont ils étoient
les disciples étoit son Fils éternel." (ibid.,
p.631)
3 "Ils ne se contentent pas de combattre le Témoignage
des Sens, les Maximes de la Morale, les Règles de la Logique,
les Axiomes de la Métaphysique; ils tâchent aussi
de renverser les démonstrations des Géomètres,
& tout ce ques Mathématiciens peuvent produire de plus
évident. S'ils s'arrêtaient aux dix moyens de l'epoque,
& s'ils se bornaient à les employer contre la Physique,
on pourroit encore négocier avec eux; mais ils vont beaucoup
plus loin, ils ont une sorte d'arme qu'ils nomment le diallèle,
& qu'ils empoignent au premier besoin: après cela,
on ne sauroit faire ferme contre eux sur quoi que ce soit. C'est
un labyrinthe où aucun fil d'Ariadne ne peut donner nul
secours. Ils se perdent eux-mêmes dans leurs propres subtilitez,
& ils en sont ravis, vu que cela seryt à montrer plus
nettement l'universalité de leur Hypthèse que tout
est incertain, de quoi ils n'exceptent pas même les Arguments
qui attaquent l'incertitude. On va si loin par leur méthode,
que ceux qui en ont bien pénétré les conséquences
sont contraints de dire, qu'ils ne savent s'il existe quelque
chose." (ibid.)
4 "Je vous dirai en passant qu'il me semble qu'il
s'est glissé une équivoque dans la fameuse distinction
que l'on met entre les choses qui sont au-dessus de la Raison,
& les choses qui sont contre la Raison. Les Mystères
de l'Evangile sont au-dessus de la Raison, dit-on ordinairement,
mais ils ne sont pas contraires à la Raison. je crois qu'on
ne donne pas le même sens au mot Raison dans la première
partie de cet axiome, que dans la seconde, & qu'on entend
dans la première Raison de l'homme, & dans la seconde
Raison en général. Car supposez que l'on entende
toujours la Raison en général, ou la Raison suprême,
la Raison universelle qui est en Dieu, il est également
vrai et que les Mystères évangéliques ne
sont point au-dessus de la Raison, et qu'ils ne sont pas contre
la Raison. Mais si l'on entend dans l'une et dans l'autre partie
de l'axiome la Raison humaine, je ne vois pas trop la solidité
de la distinction; car les plus orthodoxes avouent que nous ne
connoissons pas la conformité de nos Mystères aux
Maximes de la Philosophie. Il nous semble donc qu'ils ne sont
point conformes à notre Raison. Or ce qui nous paroît
n'être pas conforme à notre Raison, nous paroît
contraire à notre Raison, tout de même que ce qui
ne nous paroît pas conforme à la vérité,
nous paroît contraire à la vérité;
et ainsi, pourquoi ne diroit-on pas également et que les
Mystères sont contre notre foible Raison, et qu'ils sont
au-dessus de notre foible Raison ?" (RQP II [[section]]159).
5 Nous donons les détails de ces échanges
dans notre article "Pierre Bayle et Port-Royal", in
De l'Humanisme aux Lumières. Pierre Bayle et le protestantisme
: Mélanges ... Elisabeth Labrousse, éd. Michelle
Magdelaine, Cristina Pitassi, Ruth Whelan et Antony McKenna, Paris,
Universitas / Oxford, The Voltaire Foundation, 1996, p.645-663.
6 "[Nicole] dit qu'il n'y a point d'homme qui
se puisse faire instruire raisonnablement par cette voie, sans
s'assurer en 1 lieu, Si les passages de l'Ecriture, qu'on lui
allègue, sont tirez d'un livre canonique. 2. S'ils sont
conformes à l'original. 3. S'il n'y a point de diverses
manières de les lire qui en affoiblissent la preuve.
Après cela, Monsr Nicole déploie toutes les adresses
de la Rhétorique, pour faire voir en détail les
difficultez qui se rencontrent dans la discussion de ces trois
points. [...] Quel fruit a-t-il recueilli de tant de méditations
? Une avantage qui s'est terminé à sa personne;
il s'est acquis la réputation d'un fin Disputeur [...]
Mais il n'a rien fait pour son Parti; car M. Claude [...] &
M. Jurieu [...] ont fait voir manifestement qu'on est exposé
dans la Communion Romaine à toutes ces mêmes difficultez;
& qu'il faut de plus s'y embarquer sur l'Océan de la
Tradition, & parcourir tous les siècles de l'Eglise,
toute l'histoire des Conciles, & celle de la Dispute sur l'Autorité
du pape, inférieure aux Conciles selon quelques-uns, supérieure
selon quelques autres; desorte que la voie de l'autorité,
par où les Catholiques Romains font profession de se conduire,
est le grand chemin du Pyrrhonisme." («Nicolle»,
rem. C)
7 Bayle à Naudis, le 8 septembre 1698 : voir
aussi le commentaire d'E.Labrousse, Pierre Bayle, tome
II : Hétérodoxie et Rigorisme, La Haye, 1964,
p.303 ss.
8 Voir notre article "Deux notes sur les termes
«idée » et « fantaisie »
dans les Pensées de Pascal », Revue
des sciences humaines, 1997.
9 N. Malebranche, Œuvres complètes,
éd. A. Robinet et al., Paris 1962-70, I.62.
10 Bayle à Jean Le Clerc, le 23 avril 1685,
éd. M. Sina, Firenze 1987, II, p.317.