PENSÉES DIVERSES

ÉCRITES A UN

DOCTEUR DE SORBONNE

à l'occasion de la Comete qui parut au mois de decembre 1680


AVIS AU LECTEUR

Il serait inutile d'exposer comment cette lettre m'est tombée entre les mains. Je dirai seulement qu'apres l'avoir leüe avec beaucoup d'attention, j'ay cru qu'elle n'étoit pas indigne de la curiosité du public, et qu'on y trouveroit, je ne sai quoi de nouveau, qui serait fort propre à desabuser entierement ceux qui persistent à s'imaginer, que les Cometes presagent de grands malheurs.

On avoit tant travaillé sur cette matiere, et de tant de biais differens, qu'il ne paroissoit pas possible d'y donner un nouveau tour. Feu Mr. de Salo remarqua fort bien dans le Journal des scavans du 16 Fevrier 1669 qu'on fairoit tant de Discours sur la Comete qui paroissoit en ce tems là, qu'enfin chacun en trouveroit qui lui seroit propre. On en fit pour ceux qui ayment l'Astronomie: on en fit aussi pour ceux qui ne prennent point la peine d'observer le Ciel, et qui ont pourtant de la curiosite pour les nonveautes qui s'y passent. Les Physiciens se mirent de la partie: les Beaux Esprils s'en melerent en faveur des Dames qui leur demandoient ce qu'il faloit penser de tout cela. Ravis d'une si belle occasion de faire paroitre, que leur talent ne se bornoit pas de faire des vers, et des billets doux, ils trancherent des Philosophes, sans oublier pourtant qu'ils avoient à faire au beau sexe, à qui on ne doit rien presenter, qui ne sente son homme du monde. Cest pourquoi ils firent des efforts incroyables, pour egayer la matiere, et pour la tourner galamment. Il y en eut qui n'y reussirent pas trop bien; mais ce ne fut pas faute de bonne volonté, ils eurent bonne envie de plaire, et d'instruire en meme tems. Le mal est que la Republique des Lettres n'est pas un pays où l'on se contente des bonnes intentions. Les Rieurs pour qui toutes choses sont de bonne prise, ne manquerent pas de plaisanter sur les Cometes, et sur les imaginations bizarres des Philosophes, et sur les terreurs paniques du Peuple; on vit des Dissertations de cet air là. Les Astrologues, de leur côté, ne manquerent pas de publier des predictions raisonnées à leur maniere. La Comedie, qui se vante d'étre le souverain remede des maladies de l'esprit, s'est enfin mise sur les rangs, et a joué les Cometes avec la meme liberté, qu'elle joue les autres choses. Qui croiroit apres cela qu'on ne se fust pas accommodé à toute sorte de gouts et qu'on ne fust pas entré dans tous les expediens capables de mettre le monde à la raison sur ce sujet ?

Il est pourtant vrai que le plus grand coup restoit à faire, et c'est celui que l'Auteur de cette Dissertation a entrepris. Il y a un tres grand nombre de bonnes ames à qui les raisonnemens les plus subtils et les plus solides des Philosophes, sont aussi suspects que les enjouemens de la Comedie. Il n'y a rien (disent-elles) qu'on ne puisse tourner en ridicule, et fort souvent la verité se trouve plus propre à y étre tournée que l'erreur. Pourquoi donc croirions nous que tout ce que l'on dit ordinairement, sur les presages des Cometes, sont des imaginations chymeriques, sous pretexte que les Comediens en ont diverti le monde? Le meme Auteur qui plaisante sur notre pretendue credulité, ne fairoit il pas bien, s'il vouloit, une aussi agreable Comedie sur l'incredulité des esprits forts ? Pour ce qui est des Philosophes, ne sait on pas qu'ils prennent à tache de reduire tout à la Nature, et qu'ils affectent de se distinguer, par un caractere d'esprit, opposé à celui qui prend volontiers les choses, pour des faveurs particulieres de la Providence de Dieu ? Laissons les donc pousser tant qu'il leur plaira, des raisonnemens difficiles à comprendre contre les pronostics des Cometes, et demeurons à notre bien heureuse simplicité, qui nous fait avoir des sentimens plus favorables à la bonté et à la misericorde de Dieu.

Qu'on raisonne de son mieux avec des gens preoccupés de ces pensees, on n'y gagnera jamais rien. Plus vos raisons de Philosophie seront convaincantes, plus s'imaginera-t'on que ce sont des sublilités inventées à plaisir, pour se jouer de la verité, et pour embarrasser les bonnes Ames. Non seulement ce sont les pensées d'une infinité de bonnes Ames, mais aussi d'une tres grande quantité de gens, qui ne sont ni Devots, ni entetés de l'Astrologie: qui rient dans l'occasion, qui se divertissent à voir tourner tout en ridicule sur le Theatre, mais qui ne croyent pas que pour cela les choses soient ridicules en elles-memes: qui d'ailleurs se persuadent qu'en se soumettant, en depit de la Philosophie, à une opinion, qui établit egalement le soin que Dieu a de chatier les Pecheurs, et celui qu'il a de les appeller à la repentance, ils font une chose qui leur tiendra lieu de vertu.

L'Auteur de cette lettre a sans doute fait reflexion sur cecy plus d'une fois, puis qu'on voit que le fort de ses raisons est destiné à combatre ceux qui pretendent se faire un merite devant Dieu, de ce qu'ils ne deferent pas en cecy, aux lumieres de la Philosophie. Comme c'est Ià leur fort, et leur principale ressource, l'Auteur ne pouvoit mieux faire que de les en debusquer: et l'on peut dire qu'il n'y a point de chemin plus droit ni plus seur, pour aller à eux avec avantage, que de leur montrer, comme il a fait, que leur Prejugé choque la Nature de Dieu dans ses plus nobles attributs. J'ay bieu Ieu de livres: mais je n'avois pas encore veu qu'on se fust avisé d'attaquer les erreurs populaires par cet endroit Ià, qui est proprement le jugulum causae, et le veritable moyen d'abreger cette controverse. Car comme il n'y a rien de pIus propre à multiplier les incidens d'un proces, que de contester sur la validité d'un Acte, c'est avoir beaucoup gagné que de convenir que l'on s'en tiendra à ce que portent les termes de l'Acte. Vous voulez qu'on mette la Philosophie à part, et qu'on ne juge des presages des Cometes que sur les idées que la Theologie nous donne de la bonté, et de la sagesse de Dieu. Si on vous dispute votre pretention, vous vous batrez toute votre vie sur un Incident, jamais vous n'aurez terminé la question, s'il faut juger du fond de l'affaire par la Philosophie ou par la Theologie. Mais si on vous accorde votre pretention, vous voilà en termes d'accommodement, ou du moins voilà un fort long embarras de Preliminaires oté.

Or c'est ce que fait cet Auteur, puis qu'il ne demande point d'autre Juge que la Theologie, et qu'il veut bien se servir contre les presages de la Comete, des memes armes de la pieté et de la Religion, desquelles on s'est servi jusqu'icy en faveur de ces presages.

Je dis la même chose pour l'autre grand retranchement de l'opinion publique, c'est-a-dire l'experience, dont on se glorifie beaucoup. Faites voir par des exemples, et par des raisons solides, que deux choses peuvent aller ensemble, sans que l'une soit la cause ou Ie signe de l'autre, à peine vous ecoutera-t'on. Si vous pressez les gens de vous repondre, ils vous diront, qu'il paroit bien que vous avez etudié, et que vous seriez capable avec vos souplesses de Rhetorique, et de Philosophie de prouver que le blanc est noir, mais que pour eux qui ne se piquent pas de tant d'esprit, ils ne vont pas chercher tant de detours, qu'ils s'en tiennent à l'experience. He bien, leur dit cet Auteur, tenons nous y, ne disputons plus sur l'autorité de l'experience; voyons seulement si elle fait pour vous, ou contre vous, je pretens qu'elle ne fait point pour vous. C'est ainsi qu'il met ses Adversaires hors des gonds, et c'est ce qu'on appelle, batre les gens jusques dans leur propre fumier.

Ces manieres m'ont fait concevoir bonne opinion de I'Auteur, et j'ay cru facilement qu'un homme qui savoit si bien trouver le point de veüe, et le noeud d'une difficulté, meritoit bien que l'ou publiast son ouvrage. Si j'avais eu l'honneur de le connoitre, j'aurais pris la liberté de lui donner quelques avis, avant que de le faire imprimer. Je l'eusse exhorté à retoucher sa Dissertation, à se permettre moins d'ecarts, à serrer un peu son stile, et ses pensées, car il reconnoit lui-même qu'il se donne beaucoup de liberté, parce qu'il n'ecrit que pour un Ami. Mais ne sachant à qui m'adresser, je l'ay peu l'exhorter à rien. Sur cela j'ay été en balance quelque tems. Enfin je me suis determiné à publier cette Lettre, apres avoir meurement consideré, que toutes les digressions de l'Auteur sont instructives, curieuses, et divertissantes; qu'il y en a qui contiennent une morale fort fine, et fort sensée; qu'à la reserve de quelques esprits Geometres, pour lesquels cet ouvrage n'est point ecrit, les Lecteurs ne sont pas fachez qu'on les promeine de lieu en lieu, pourveu qu'à l'exemple de cet Auteur, on les instruise en chemin faisant, et qu'on les rameine au lieu d'où on les avoit ecartez. Combien y a-t'il de gens d'esprit, qui s'ennuyent à la lecture d'un ouvrage, qui resserre leur imagination en le tenant toujours appliquée sur un même sujet? Qui est-ce qui n'ayme la diversité? Quel plus grand charme qu'une Episode bien prattiquée ? J'ay donc cru enfin que les digressions fairoient plus de bien à cet ouvrage que de tort, et que le Lecteur qui se verroit toujours servi de quelque trait d'histoire curieux, ou de quelque Reflexion de bon gout (non publici saporis) ne regretterait pas d'avoir perdu de veüe la Comete, de tems en tems. Je ne sai même si cet ouvrage n'aura pas une destinée semblable à celle du Satyre et de la perdris de Protogene. Le Satyre étoit proprement ce que le Peintre avoit eu en veue, la perdris n'étoit qu'un accessoire: cependant les Connoisseurs s'arretoient si fort sur la perdris, qu'ils ne regardoient presque point le Satyre. Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette Lettre, trouvant dans les digressions je ne sais quoi de plus vif, de plus libre, de plus singulier, ne fairont cas de l'ouvrage, qu'à cause de ce qui y est hors d'oeuvre.

Je sai bien qu'on me dira qu'il y a dans cette Lettre quelques passages, qu'on trouve en une infinité d'autres livres: mais ce n'est pas une affaire. Car outre que la nouvelle application d'un passage le peut faire passer pour une nouvelle pensée, et qu'il faudrait condamner presque toutes les citations, si on rejettoit comme des citations de contrebande, celles qui ont été dejà faites; outre cela, dis-je, il faut considerer que c'est icy un de ces livres, qui sont faits pour le Peuple, et pour ceux qui ne font pas profession d'etudier. On sait que les personnes de cet ordre n'ayant pas beaucoup de lecture pour l'ordinaire, voyent pour la première fois, quand ils se donnent la peine de lire un livre, les histoires les plus rebatues dont ce livre fait mention. Ainsi on peut s'assurer, qu'il y a tel passage dans cette lettre, qui se trouve en mille autres lieux, qui ne viendra pourtant à la connaissance de ceux qui liront ce livre, que par le moyen de ce livre, et peut être n'y viendrait il jamais, si ce livre n'en eust fait mention.

Ceux qui blament les Auteurs qui redisent ce que les autres ont dejà publié, ne sont pas toujours fort raisonnables. Car que deviendroient tant d'honnêtes gens curieux, qui pour rien du monde ne liroient un vieux livre François; qui ne savent ni Grec, ni Latin, et qui ne lisent que des livres fraichement sortis de dessous la presse, si on n'osoit avancer aucune chose de ce qui a deja été imprimé il y a 20, 30, 50, 80 ou 100 ans? N'est-il pas vrai que ces Messieurs là qui meritent tant que les personnes d'etude travaillent pour eux, seroient reduits à la necessité d'ignorer une infinité de pensées et d'actions tres remarquables ? Il faut considerer de plus, que si un Auteur n'osoit parler d'une chose des qu'un autre en auroit deja parlé, il arriveroit necessairement qu'il faudroit ou ignorer presque tout ce qu'il y a de beau, ou acheter tout ce qui s'est jamais imprimé, ce qui est au-dessus des forces de la plus part des Curieux. Outre que les matieres dont on traiteroit seroient denuées de mille beautez, et de mille preuves dont on les illustre, en ramassant des choses qui sont repandues en une infinité de livres. Apres tout il faut prendre garde, qu'on ne fait pas imprimer des livres, pour apprendre aux scavans de la volée d'un Scaliger, d'un Saumaise, d'un P. Sirmond, des secrets dont ils n'ayent jamais oui parler: si cela étoit on aurait tort de se servir de citations. Mais ce n'est pas pour eux qu'on fait des livres, c'est à eux à en faire pour les autres: on en fait pour les Demi-Scavans, et pour les Ignorans qui passent quelques heures à lire, afin d'apprendre quelque chose dans leur loisir, ou en cherchant à se desennuyer, ou en se delassant des occupations que leurs charges, ou leur naissance leur imposent. Et pour ceux là qui doute qu'il ne soit permis de se servir du travail d'autrui, pourveu qu'on ne s'approprie point la gloire de l'invention ?

Quoi qu'il en soit des Auteurs qui se copient les uns les autres, dont je ne pretens pas faire ici l'Apologie (car on verra bien tôt que cet Ecrit n'est pas de ce genre là) je ne croi pas qu'il y ait personne qui ne m'avoüe, que quand on fait un livre à I'usage de toute sorte de gens, comme est celui cy, et sur un sujet comme des Cometes, dont tout le monde est fort curieux de s'instruire, principalement lors qu'il en parait, ou qu'il en a paru depuis peu, il n'y a point de danger de le parsemer de quelques traits Historiques, car plus il est chargé d'érudition, plus aussi apprend il des choses à un nombre infini de gens, dont la curiosité est excitée, par le sujet et par la qualité de l'ouvrage. Ceux qui écrivent en Astronomes sur les Cometes ne pourroient pas se defendre par les mêmes raisons, s'ils s'amusoient à citer quelques histoires, parce que leurs livres sont si difficiles, et si pleins de cercles, et d'autres figures, qu'ils font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a evité toutes ces epines dans cette Lettre, et à peine y a-t'il quelque chose que les Dames ne puissent comprendre assez aisement. Ce qui n'empeche pas qu'il n'y ait quantité de choses pour les sçavans, et en general une agreable diversité capable ou d'instruire, ou de toucher, ou de faire naitre de nouvelles idées, de quelque profession que l'on soit. J'espere donc que le public approuvera le dessein que j'ay fait de faire imprimer cette piece.

Mais j'ay été confirmé dans ce même dessein par une raison bien plus forte. J'ay seu de bonne part que le Docteur de Sorbonne à qui cette Lettre a été ecritte y prepare une reponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort à craindre veu son indifference pour la qualité d'Auteur, qu'il ne se contentast de travailler pour son Ami, si on ne l'engageroit en publiant la lettre qu'il en a receüe, à faire part au public des belles et savantes reflexions qu'il aura faites sur des points considerables; comme sont la conduite de la Providence à l'égard des anciens Payens: la question, si Dieu a fait des miracles parmi eux, quoi qu'il seust qu'ils en deviendraient plus Idolatres: la question, si Dieu a quelquefois etabli des presages parmi les Infideles: la question, si un effet purement naturel peut étre un presage asseuré d'un evenement contingent: la question, si l'Atheisme est pire que l'idolâtrie, et s'il est une source necessaire de toute sorte de crimes: la question, si Dieu pouvait aymer mieux que le monde fust sans la connaissance d'un Dieu, qu'engagé dans le culte abominable des Idoles, et plusieurs autres sur lesquelles un grand et savant theologien comme celui là, peut avoir des pensées tres intstructives, et tres dignes de voir le jour.

Je m'estimerai fort heureux si je puis étre cause que le public, âpres avoir veu par mon moyen les reflexions de l'Auteur de cet onvrage, sur ces belles matieres, voye aussi celles du Docteur tant sur les memes matieres, que sur les pensées de l'Auteur. On ne connoit jamais bien la valeur d'un Paradoxe, qu'âpres que plusieurs scavans personnages ont traité le pour et le contre[1].

Il est vrai aussi quelquefois qu'on la connoit moins âpres cela. On n'y perd pas tout pourtant, car on connoit au moins les diverses veües de ceux qui en ont parlé, ce qui augmente l'etendue de notre esprit.

Si cet Ouvrage avoit le bonheur de deraciner entierement de l'esprit du Peuple, la peur qu'il a des Comètes, je ne m'en fairois pas un cas de conscience, quoi que je ne sois pas du sentiment de l'Auteur, et ce qu'il dit, qu'il ne faut jamais faire quartier au mensonge; car je tiens au contraire qu'il y a des opinions fausses, que l'on ne doit pas tacher de détruire, lors qu'elles servent d'un puissant motif à la piété, et qu'on n'en abuse pas pour des profits sordides et frauduleux. D'ou vient donc que je travaille à la destruction de celle cy, dont l'avarice de personne nc peut abuser? C'est parce que j'ay remarqué qu'elle est absolumemt inutile pour la reformation des moeurs. Je n'ay pas pris garde que depuis que la comete a paru, les Belles ayent eu moins d'envie d'avoir des Galans, et que celles qui aimoient à s'ajuster de l'air le plus propre à les faire paroitre jolies, ayent eu moins de soin de s'ajuster: les unes et les autres s'en laissoient conter comme de coutume, jusques sur les lieux ou elles alloient contempler cette terrible et menaceante Comete. Je n'ay pas pris garde que ceux qui joüoient, ou qui allaient au Cabaret, etc., y aient renoncé depuis l'apparition de ce nouvel astre. Personne, que je sache, n'a diminué son train afin d'avoir de quoi nourrir plus de pauvres. Si quelques uns se sont reduits à moins de dépense, afin de sauver une Terre qu'on allait leur mettre en décret, je loue leur oeconomie, mais ils me permettront de croire qu'ils n'ont pas fait un acte de penitence, par la crainte des jugemens de Dieu denoncez par la comete. Ainsi l'on peut desabuser le monde, de ses erreurs à I'egard de la Comete, sans faire aucun préjudice à la Morale.

Je ne voudrois point d'autre raison pour dégrader les cometes de la qualité de signes de la colere de Dieu, que de dire que ce sont des signes qui ne menacent que d'une facon vague et confuse, qui n'est à produire aurune veritable conversion, car un mal qu'on voit en eloignement, ou par conjecture ne change pas notre conduite, comme il paroit par l'exemple des jeunes gens, qui savent qu'ils mourront un jour, ou qui songent qu'ils mourront peut étre dans peu de tems. En sont ils pour cela plus prets à mortifier leurs passions ?

Enfin, pour ne rien dissimuler, je confesse qu'ayant veu dans les manieres de l'Auteur, cet air libre que l'on se donne quand on ecrit à un Ami, mais non pas quand on veut se faire imprimer; je me suis fait une secrette joye de produire aux yeux du Public un Ouvrage qui representast naïvement les sentimens de son Auteur. Il est rare d'en voir de cette nature. Ceux qui ecrivent dans la veüe de publier leurs pensées s'accommodent au tems, et trahissent en mille rencontres le jugement qu'ils forment des choses. Je me suis rencontré diverses fois pendant mes voyages avec des Autheurs qui avoient pension de l'État, ou qui travailloient pour en avoir, et qui avoient publié plusieurs beaux eloges du Gouvernement et des Ministres. Je n'avois garde de me demasquer en leur presence, et je ne disois pas un mot sans y avoir pensé plus d'une fois, craignant qu'il ne m'echappast quelque terme de liberté, dont ils me fissent un crime de felonie. Mais je m'appercevois en peu de tems, qu'ils se donnoient eux-memes la plus grande licence du monde, et j'étois tout surpris qu'au lieu de trouver un Auteur, je tronvois un homme qui parlait comme les apôtres. Mr. Pascal a raison de dire qu'il y a des gens quai masquent toute la nature[2]. Il n'y a point de Roy parmi eux, mais un Auguste Monarque, point de Paris, mais une Capitale du Royaume. Ils sont toujours guindez jusques dans le discours familier, de sorte qu'au lieu qu'on croyait trouver un homme, l'on est tout etonne de rencontrer un Auteur. Mais il arrive aussi quelquefois, qu'au lieu qu'on croyait trouver un Auteur, l'on est tout etonné de trouver un homme qui a oublié les flateriez dont il a regalé les Puissances, et qui parle tout autrement qu'il n'ecrit. C'est pourquoi pour la rareté du fait, je n'ay pas voulu laisser echaper cette occasion de publier un livre ou l'on parle comme l'on pense, d'autant plus que cet Auteur ayant ecrit sans aucune raison d'intérêt, et sans menager tout le monde, a revêtu, pour ainsi dire, les loüanges magnifiques qu'il donne au Roy, du caractere qui fait le veritable prix d'un Eloge. Cette circonstance suffiroit à un bon François comme moi, pour procurer l'impression d'un livre.

LE LIBRAIRE AU LECTEUR

Ceux qui se souviendront de la Lettre à M.L.A.D.C. Docteur de Sorbonne, contre les presages des Cometes, remarqueront bien-tôt en lisant ce livre-ci, que ce n'est qu'une nouvelle edition de l'autre. Mais il est bon qu'ils sachent, que cette nuvelle edition a été faite sur une Copie plus correcte, et plus ample que la precedente, et que le soin qu'on a pris de diviser cet Ouvrage en beancoup plus de Sections, qu'il étoit auparavant, fait esperer que les lecteurs prefereront cette seconde edition à la premiere, parce qu'ils pourront se reposer où ils voudront, et commencer où ils voudront, sans etre obligez d'attendre, où de chercher long-tems quelque bout.

Outre cela, l'on a pris la peine de traduire en François les passages latins qui étoient dans la premiere edition; et par ce moyen on croit avoir mis l'ouvrage en état d'etre plus agreable à une infinité d'honnêtes gens, et de personnes d'esprit.

Ceux qui trouveront etrange, que l'on ait parlé de certaines choses comme si elles étoient nouvelles, quoi qu'elles ne le soient pas, et qu'on n'ait rien dit d'une infinité d'evenemes remarquables qui sont nouveaux effectivement, sont priez de remarquer, que la datte qui est à la fin du livre repond à toutes ces difficultez.

J'eusse bien souhaité, qu'au lieu d'une Copie du mois d'octobre 1681, on eust donné à imprimer une autre dattée du mois de Septembre 1683. Car je ne doute pas qu'il n'y eust eu bien des digressions qui eussent eu du raport à ce qui s'est fait dans l'Europe ces deux dernieres années, et qui auroient fait valoir le livre: mais je n'ai peu avoir autre chose que ce que je donne présentement. Je souhaite que le Lecteur en soit satisfait.

Achevé d'imprimer le 2. Septembre, 1683.


NOTES

[1] Sic et credibiliora erunt quae dicentur, si prius disputantium momenta recte expenderimus. Arist., de coelo, l. I, c. 10. [+ same quotation in Greek]

[2] Dans ses Pensées diverses.